dimanche 20 novembre 2011

Les affres du permis bateau

J'essaie actuellement de passer le permis bateau option côtière version Pacifique. Si je l'obtiens, j'aurais la possibilité de conduire un navire à 6 miles d'un abri. Il se décompose en deux parties, l'une théorique avec un QCM de 20 questions, avec une possibilité de trois erreurs au maximum, et d'un examen pratique. Mon niveau laisse encore beaucoup à désirer ...

Théorie : questions épineuses de vocabulaire

Je me familiarise avec une quantité de termes marins, dont certains sont totalement nouveaux et d'autres connus, mais dont le sens parfois était relativement imprécis en ce qui me concerne. Je les apprends, et tôt ou tard la rêverie m'envahit ...

Amarre : Cordage servant à tenir le bateau le long d'un quai.
Quand je suis parti d'Alsace, je me suis écrié "Larguez les amarres". Le cordage est retiré en moi, il faudra bien que je m'agrippe quelque part un jour.

Amer : Point remarquable sur la côte, qui peut servir de repère, comme par exemple une chapelle, une cheminée, un château d'eau.
Dans ma vie, certains amers émergent sur la berge du passé. Mais au fur et à mesure de l'éloignement vers l'intérieur des terres, les points doux et sucrés, innombrables, se dressent à l'horizon.

Bâbord-Tribord : Partie gauche et droite d'un navire quand on regarde vers l'avant.
Je suis distrait, indécis. Quand j'arrive à un carrefour, la question surgit " Faut-il aller à gauche ou à droite ?". Désormais, plus de croisement de chemins devant moi, seul l'Océan infini s'étale devant moi, mais la question demeure " Bâbord ou tribord ?" 

Cap : Direction suivie par le navire
Un bon capitaine est celui qui sait tenir un cap, contre vent et marées. Capitaine de mon âme, Ô mon capitaine, sauras-tu assurer une route droite et digne vers l'avant, malgré l'adversité et les chocs rudes du destin ?

Compas : Équivalent de la boussole dans un bateau portant les quatre points cardinaux. Sert à indiquer la route à suivre par rapport au nord magnétique.
Je n'ai aucun sens de l'orientation. Au milieu de l'Océan Pacifique, j'ai perdu tous mes repères : où est le nord, où est le sud, où est l'est, où est l'ouest ? Je ferme les yeux, je scrute en moi : au nord-est ou au nord-ouest, la France et l'Alsace. Le Nord me magnétise.

Dérive : Action du vent et du courant qui écarte le navire de sa route.
Erre : Vitesse conservé par le navire après avoir coupé le moteur.
Je cours, je nage, je vole ... Et si je m'arrête, je ressens l'avance inexorable du temps en moi "Tic Tac Tic Tac". Je vais errant, errant, erhan, sous l'action des vents qui me déportent vers de nouvelles rives.

Feu à éclats : Balise lumineuse pour laquelle la période de lumière est plus courte que l'obscurité
Feu à occultations : Balise pour laquelle la période de lumière est plus longue que l'obscurité.
Occulter l'obscurité ; Participer au jaillissement de la lumière ; La capter ; L'étendre autour de soi ; Augmenter son intensité ; Qu'elle persiste.

Flot et  Jusant : Marée montante et descendante
Parfois mon coeur-Océan nage dans le flot et la joie, parfois il épouse le jusant et la tristesse.

Ligne de foi : Repère placé sur la cuvette du compas et matérialisant l'axe longitudinal du navire.
Où est ma ligne de foi alors que je ne crois pas en Dieu ? Pourtant, je ressens la présence d'un repère au plus profond de moi, immuable, indestructible et immatériel, qui guide chacune de mes actions.

Moutons : On dit que la mer moutonne lorsqu'un plan d'eau commence à s'agiter et à blanchir, sous l'effet du vent.
Lorsque je suis en mer, je les entends Bêe Bêe qui commencent à courir autour du navire, à frétiller dans l'eau, à sautiller sans cesse, empêchant tout repos. Les moutons sont si nombreux que je suis incapable de les compter. Excédé, je m'élance vers la proue du navire, les bras en croix je m'époumone "Hi Han, je suis le roi du monde". Bêe Bêe - Hi Han Hi Han, combat de l'âne têtu contre les moutons bêlants qui s'acharnent contre le vaisseau. A la fin, les moutons s'épuisent.

Noeud : Unité de vitesse équivalent à un mile nautique, soit 1852 m, par heure.
Il faut savoir démêler les noeuds de la vie. Si vous accélérez, ils se multiplient. Décèlerez, décèlerez, les noeuds seront moins nombreux et plus faciles à dénouer.

Veiller : Acte de surveiller le plan d'eau, la veille est obligatoire de jour et de nuit.
Mon corps s'endort, mon coeur-esprit veille.

Pratique : Maladresses et Enervement - Apaisement

Avec quelques révisions, je pense venir à bout de l'épreuve théorique. Par contre, je redoute davantage la pratique.

Le bateau-école au mouillage

J'ai du mal à maîtriser la propulsion du navire. J'accélère avec trop de brusquerie, j'ai des difficultés à respecter les trajectoires demandées. Deux exercices me posent quelques soucis.

Manoeuvre de l'homme à la mer
L'examinateur crie "Un homme à la mer à tribord ou bâbord", il faut rapidement tourner la barre dans la direction souhaitée puis mettre le moteur au point mort. On jette à l'eau une bouée jaune en forme de fer à cheval attachée à une balise sphérique. Ce dispositif est muni d'un lest, il symbolisera l'homme qu'il faudra récupérer sur le bateau.





Au secours je me noie
L'exercice consiste à s'éloigner de la bouée, à venir placer le navire au vent, puis à laisser tranquillement le navire dériver pour récupérer la balise à tribord. Il faut donc se mettre à une dizaine de mètres de celle-ci, arriver très lentement à immobiliser le bateau et battre en arrière si c'est nécessaire. Lorsque la bouée est suffisamment proche, le pilote doit abandonner le poste de conduite pour le récupérer rapidement.
J'ai du mal à évaluer le côté où il est nécessaire de se placer. Il m'est arrivé à deux reprises de me placer contre le vent mais à bâbord, et je voyais lentement le mannequin improvisé s'éloigner de moi ... D'autre part, même si je me place du bon côté, mes accélérations sont trop brutales, et la bouée s'est échappé par l'avant à mon grand désespoir. Il m'a fallu recommencer encore une fois. Lorsque je réussis enfin la manoeuvre, je monte la personne tombée malencontreusement à l'eau, je la presse délicatement, tendrement contre mon coeur, je l'embrasse avec effusion, je la rassure, je lui dis que jamais je n'ai eu l'intention de l'abandonner, que je suis désolé pour le retard, je la prie de me pardonner pour ma maladresse, que j'ai fait tout mon possible ...

Accostage au quai
Pour accoster, il faut se présenter lentement afin que l'axe du navire fasse un angle de 30 à 40° avec le ponton. A quelques mètres, on doit se mettre en parallèle, mettre la barre à droite  et passer une légère marche arrière. Le bateau doit être maintenu contre le ponton, puis il faut l'amarrer. Je m'approche souvent avec trop de vitesse, et mes marches arrière sont encore une fois trop heurtées. Dernier élément à prendre en compte, le vent qui peut vous éloigner du bord et rendre encore plus difficile l'exercice.
J'étais excédé à la fin de la troisième séance, j'avais raté toutes mes manoeuvres d'accostage. J'étais à chaque fois repoussé par des rafales lorsque je me rapprochais du ponton. En descendant du navire, je pestais contre moi, j'ai regardé au loin les balises latérales qui marquent l'entrée du lagon.  Le vent soufflait par bourrasques et entraînait dans sa course l'eau, qui écumait comme des milliers d'étoffe blanche à la surface. Mon esprit aurait voulu devenir le vent lui même, s'éloigner du lagon à une vitesse vertigineuse, souffler tel un ouragan dans l'espace immense, me déposer sur la cime d'une vague démésurée, fracasser les îles désertes, emporter avec moi la terre rouge ainsi que les cocotiers comme des épaves à la dérive, puis lentement m'essouffler, m'apaiser, devenir un souffle imperceptible, une simple ride ralentissant voluptueusement sa course, m'unir étroitement à l'eau, me dissoudre éternellement dans l'Océan Pacifique, me transformer en une surface pure, infinie, apaisée, miroir étincelant réfléchissant le soleil, écran soyeux captant la lune. Silence et Plénitude.

dimanche 13 novembre 2011

Chantez et dansez en ronde, au rythme de la salsa

"Debout chantez plus haut en dansant une ronde"
Nuit rhénane, Guillaume Apollinaire

Lorsque je suis arrivé à Wallis, j'étais convaincu que j'allais devoir mettre une petite parenthèse à ma passion pour la danse. Je pensais qu'il serait très improbable que cette activité soit présente sur l'île. En discutant avec des amis, j'ai eu la surprise d'apprendre l'existence d'un groupe qui pratiquait régulièrement la salsa. J'ai contacté Jérémy qui enseignait cette danse, et j'ai été associé à la réunion de lancement de l'association "Salsa Uvea" car le groupe souhaitait évoluer vers une structure associative. Je leur avais simplement dit que j'avais beaucoup pratiqué la salsa en métropole et que je travaillais en qualité d'adjoint à la paierie. Cette deuxième information n'était pas tombé dans l'oreille de sourds puisque lorsqu'il a fallu désigner un trésorier, fonction stratégique qui implique une connaissance de la comptabilité et qui est généralement peu convoité au sein des associations, tous les regards se sont tournés vers moi et la question a fusé "Est-ce que ça te dirait d'être trésorier ?". Et Abracadabra, je me suis transformé en cheville ouvrière de cette association, certes responsable des comptes, mais aussi enseignant en compagnie de Valérie et Jérémy.

Surprise encore plus grande, il y a aussi un petit groupe de salsa sur l'île de Futuna, distante de 230 km de Wallis. Le territoire de Wallis-et-Futuna est en réalité constitué de deux îles éloignées l'une de l'autre, à la fois historiquement et culturellement. Les Wallisiens sont d'une souche tongienne, tandis que les Futuniens sont les descendants de Samoans. Ce qui les relie malgré tout étroitement : leur appartenance commune à la France ... L'idée de réunir les deux groupes de salsa a émergé, Futuna nous a gentiment invité, et nous voici partis vers  cette destination  pour quatre jours, à bord du Twinotter "Ville de Paris".

Quelques membres de "Salsa Uvea", sur la piste de Futuna

Nous avons été hébergés chez l'habitant. Deux soirées danse au programme lors de cette petite escapade. Lundi soir, à la maison de l'artisanat, et jeudi soir dans un hôtel avec un petit spectacle de danses orientales. Celui-ci dura environ une demi-heure et s'avéra très plaisant. Petite bouffée d'Orient au milieu de l'Océan Pacifique ...

Un papillon de l'Orient dans la nuit futunienne

Nous avons dansé la salsa à Futuna lors de ces deux soirées, sous forme de rueda. J'ai approfondi deux danses dans ma vie et après m'être consacré au tango, j'ai pratiqué intensivement la salsa.

La salsa, c'est le soleil ... J'ai eu l'occasion d'enseigner également cette danse à Strasbourg à l'université, et que ce soit ici ou en Alsace, j'ai toujours préféré l'enseignement sous forme de "rueda de casino". La rueda se danse en formant une grande roue, un grand soleil, puis chacun des couples exécute une variété de figures en réponse au meneur, appelé aussi leader ou chanteur qui donne la mesure par des mots, en demandant de réaliser successivement les mouvements. Ceux-ci peuvent être courts et  simples, impliquant un changement de partenaires, ou plus longs et complexes et demander agilité et rapidité. De l'extérieur et de l'intérieur, le spectacle donne le sentiment d'une chorégraphie vivante et enjouée. Et me voici devenu chanteur de rueda à Wallis-et-Futuna, moi qui chante particulièrement faux ... Ici, c'est bientôt l'été dans l'hémisphère sud, la saison des pluies et des cyclones s'approche, je ne pense pas être totalement étranger aux pluies torrentielles qui s'abattront sur l'île ;-)

J'ai cherché l'origine de cette danse sur Internet, j'ai trouvé amusant que certains sites anglais émettent l'hypothèse d'une ascendance française ... Ils évoquent le règne de Louis XIV, le Roi-Soleil, avec l'apparition des ballets de cours. Au XVIIIème siècle, la Contredanza, qui s'inspire des menuets et contredanses des cours européennes, s'impose sur l'île de Cuba. L'aristocratie créole, les Espagnols et les Français venus de Louisiane, de la Nouvelle Orléans et de l'île d'Haïti interprètent cette Contredanza, qui est une sorte de ballet dansé par des couples, dirigé par un "bastonero" qui annonce les figures.  Il faut rendre à César ce qui appartient aux Français, nous avons inspiré la rueda, mais hélas nous avons oublié de déposer le brevet d'invention ;-)

La véritable naissance de la rueda est intimement liée aux origines de la révolution castriste à Cuba en 1958. Les jeux d'argent sont interdits dans les casinos, mais ceux-ci restent ouverts en se convertissant en dancings, où se déroulent des compétitions amicales de danse. La rueda de casino tire son nom de certains clubs de la Havane comme El Casino Deportivo, Casino La Playa, Casino Spanish où cette danse se développe, où naît une nouvelle manière de danser le "son cubain", dans le temps et non plus en contretemps. Les danseurs commencent progressivement à réaliser leurs mouvements ensemble. La rueda venait de voir le jour et allait se répandre comme une flamme sur l'île.


Flammes de la salsa ... L'incendie ne s'est pas cantonné à Cuba. Les Cubains en émigrant aux Etats-Unis apportèrent leur culture propre, avec la musique et la danse. La rueda s'est taillée une place dans la communauté latino-américaine de Miami, elle s'est diffusée ensuite de New-York à Paris, et même désormais dans les lointaines petites îles françaises du Pacifique ... A chaque petit saut d'un pays à l'autre, la rueda a connu de petites variantes mais la structure de base reste identique.

La rueda est dorénavant une manière particulière de danser la salsa, en compagnie de plusieurs couples. Au niveau musical, la salsa, mot espagnol qui signifie "sauce", s'est développé dans les  années 1970, elle est la fusion de plusieurs rythmes cubains comme le "son" ou le "mambo", mais aussi colombiens, portoricains, dominicains. En France, on a coutume également de faire la différence entre deux manières de danser la salsa, un style portoricain avec le respect des lignes de danse, de nombreux jeux de jambes appelés "shines", et un style cubain, avec des gestes économes, des passes épurées, où les déplacements se font à travers des tours successifs. Une même distinction est réalisée au niveau de la musique entre un style cubain et portoricain, avec des aficionados convaincus dans chaque camp. Salomon, Salomon, je coupe la salsa, danse et musique, en deux avec mon sabre : à titre personnel, je préfère danser sous forme cubaine, je trouve que la manière de danser est plus dynamique, plus enjouée ; par  contre, je préfère le style musical portoricain, les morceaux sont plus entraînants, plus marqués, il est plus facile de trouver le rythme.

J'ai transmis le virus de la salsa à mon petit frère Fatih. Je lui ai enseigné les rudiments de la salsa en deux mois. Je l'ai vu progressivement s'améliorer, puis quelques mois plus tard, en le regardant tournoyer sur les pistes, j'ai dû convenir que le disciple avait largement dépassé le maître ... Une simple pichenette en haut d'une montagne était devenue une avalanche, c'est devenu un passionné de cette danse. Il a donné quelques cours à un ami qui se prénomme Siavach. A deux, ils ont créé une association de salsa, qui est devenue très populaire sur Strasbourg, "Salsa Loca", dans laquelle Fatih enseigne. Il transmet maintenant à son tour la flamme vers d'autres, qui s'adonnent à cette drogue enivrante de la salsa ... 

Petite vidéo de l'association Salsa Loca

Prenez garde aux étincelles de joie de la salsa, elles sont particulièrement vives ... Entrez dans la ronde, entrez dans la danse, vous ne le regretterez pas. Chers messieurs, invitez vos partenaires, et jailliront entre vous les étincelles des sourires, les lueurs de l'amitié. Que vos mains, délicates comme des papillons, se tendent vers elles pour les faire tournoyer. Galilée, Galilée, expert dans la course du soleil et des planètes, tu avais raison lorsque tu murmurais "Et pourtant, elle tourne", il suffit simplement de les y inviter, tour à droite, tour à gauche, double-tour ... Profitez-en pour les guider où bon vous semble, en accord avec la musique, profitez-en, profitez-en sur la piste car dans la vraie vie, ce sont les dames et les demoiselles qui mènent la danse ;-)

Mesdames et Messieurs, nous allons traverser une zone de grivoiseries. Pour votre sécurité et votre tranquillité, je vous prie de bien vouloir attacher votre ceinture de chasteté ...

La raison pour laquelle je préfère la salsa cubaine est que je la trouve beaucoup plus ludique et expressive. J'ai toujours trouvé très amusant le style guaguanco et la chorégraphie qui en découle. C'est une forme de parade érotique, où les partenaires s'attirent mutuellement, se repoussent avec une grâce sensuelle. La danse joue à fond la carte des clichés, puisque la femme se fait coquette,  séductrice. Elle fait mine d'ignorer le mâle impétueux qui tourne autour d'elle. Celui-ci fait le coq, il  est ardent, la poursuit de ses avances, esquisse des mouvements de bassin suggestifs et de temps en temps, lance sa main ou son pied en avant, en simulant un geste de possession vers sa partenaire, comme une petite piqûre. Je vous laisse imaginer ce qu'il souhaite lui inoculer comme vaccin ... La femme se protège avec les plis de sa robe, les paumes de ses mains, mais à la fin, elle finit par céder.

Mesdames et Messieurs, vous pouvez détacher vos ceintures ...

Et puisque l'histoire de la rueda nous a transporté jusqu'à Louis XIV, petit rappel d'une fable de La Fontaine, "La Cigale et la Fourmi", qui évoque le chant et la danse ...

La Cigale, ayant chanté
Tout l'été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue :
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu'à la saison nouvelle.
"Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l'Oût, foi d'animal,
Intérêt et principal. "
La Fourmi n'est pas prêteuse :
C'est là son moindre défaut.
Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
- Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
- Vous chantiez ? j'en suis fort aise.
Eh bien! dansez maintenant.

Lorsque j'étais plus jeune, on m'avait appris que la morale de cette fable était pleine de moqueries envers la cigale. Ayant roulé ma bosse, je sais que mes enseignants avaient tort, qu'il faut accepter  cette maxime au sens littéral. La fourmi, insecte de grande sagesse, qui travaillait sans nul doute pour les finances publiques, avait raison : Pour être heureux, il ne faut pas se contenter de chanter en été, il faut aussi danser en ronde, nuit et jour, en hiver comme en été, au printemps et à l'automne ... Ce n'était peut-être pas la morale de la Fontaine, mais ... c'est la mienne ;-)

dimanche 6 novembre 2011

Perceptions du temps sur le scooter (partie 3)

 Il y a trois temps, le présent du passé,
le présent du présent, le présent du futur"
Saint Augustin

Nuages, Vent et Pluie

Spectacle féerique des nuages dans le ciel de Wallis ... Le vent n'avait cessé de souffler pendant toute la journée. Je rentre sur le scooter après une journée de travail, je me dirige vers la maison, un tableau impressionnant se dessine dans le ciel : les nuages ont pris une forme régulière, se sont associés pour former des bandes blanches pommelés, s'étirant à l'infini dans l'azur. Où que je porte mon regard, à droite, à gauche, devant moi, derrière moi, je vois ces immenses traits  occupant tout l'horizon, comme un champ céleste parcouru par les sillons du labour. Lentement, ils commencent à se colorer de rose sous l'effet du soleil couchant. Arrivé chez moi, j'immobilise le scooter, je me poste dans le jardin, je continue à observer la scène. Le soir tombe, la teinte des nuages s'obscurcit. Et je m'interroge : Par quel être-ange miracle de la Nature ce théâtre étourdissant, imprévisible et magique est-il possible ?
Un autre jour, je vois un nuage démesuré en forme de losange, avec les arêtes arrondies, resplendissant à l'est de l'île. Je m'arrête un instant en haut d'une côte pour admirer le paysage. Tout à coup, dans cet amas duveteux et régulier, une déchirure en plein centre qui enfle, une ouverture qui prend les vagues dimensions d'une arche, au travers de laquelle le frémissement du ciel bleu se communique à moi. J'ai étendu mes mains vers l'infini à l'horizon, j'ai touché le ciel azuré ainsi que le nuage, qui lentement s'est dispersé comme dans un songe en milles étoffes à travers l'espace. Mes mains-nuages sont redescendues immédiatement jusqu'à moi, étourdies par ce contact inattendu ...
Je rentrais d'une exploration de plongée, depuis le port d'Halalo dans le sud. Je choisis le trajet de la RT2, beaucoup plus rapide et direct pour arriver jusqu'à chez moi. Quelques gouttes de pluie m'accompagnent sur le chemin. En haut d'une côte, j'aperçois un peu plus loin la route qui s'élève à nouveau, noyée sous un déluge spectaculaire qui s'abat depuis le ciel. Je m'approche de cette zone menaçante, sombre, je ralentis peu à peu, j'entre dans la dépression, je suis foudroyé. Les gouttes de pluie-fléchettes s'abattent depuis le ciel, me criblent, me traversent de part en part, s'égouttent en ruisseau de mes vêtements. Je suis aveuglé, je ne vois rien si ce n'est les quelques mètres qui me précèdent. Tout à coup, la violence de la pluie diminue, je m'arrête, je regarde derrière moi, je viens de dépasser la zone de turbulences qui semble concentrée sur une distance d'à peine un kilomètre et demi. Je continue mon chemin jusqu'à la maison, je descends du scooter et je me rends compte que j'ai oublié mon sac avec mes affaires (serais-je distrait ?...) au centre de plongée d'Halalo. Je rentre tout de même chez moi, je prends une petite douche rapide, je prends de nouveaux vêtements, je repars. Je reprends le même chemin, près d'une demi-heure s'est écoulée depuis mon premier voyage et, à ma grande stupeur, au détour d'un virage, je vois la même zone se dresser quelques dizaines de mètres devant moi ... Je suis sidéré, emporté par l'élan, je ne rebrousse pas chemin. Même sort, même punition des éléments, foudroiement du ciel sur moi, en moi, la pluie et le vent tourbillonnent, se projettent, je vacille sous la douleur, je continue à tenir le cap. Exactement au même endroit où j'étais entré dans la tourmente à l'aller, la pluie diminue en intensité. Après avoir récupéré mes affaires, jamais deux sans trois, je décide prudemment d'emprunter la RT1. Parcours paisible, enfin ...

Ombres du passé
J'observe mes deux rétroviseurs, à droite et à gauche, dans lesquels se reflète la route dépassée. Une mention en lettres blanches sur le bord intérieur du miroir cerclé de métal, destinée à rendre le conducteur prudent, m'interpelle : "Objects in the mirror are closer than they appear" "Les objets dans le miroir sont plus proches qu'il n'y paraît". Je me retourne, je regarde un pin des Caraïbes, puis j'observe son reflet dans le miroir, effectivement son image semble lointaine dans celui-ci. Je reprends ma route, le pin s'éloigne lentement, ainsi que ma route révolue, le souvenir des lumineuses images du chemin que j'ai parcouru,  qui ne sont lointaines qu'en apparence, s'élève en moi. Miroirs de la conscience, mes doux miroirs, qui vous contentez de réfléchir, les mots inscrits en vous rayonne de vérité. Reflets colorés du présent de mon passé, votre taille réelle est immense, et vous luisez aussi en moi ...
J'ai quatre ans, le long périple depuis Ankara jusqu'à Strasbourg touche à sa fin, mes parents, mes deux soeurs et moi arrivons dans la cour intérieure au fond de laquelle se dresse le premier logement que nous allons occuper en Alsace. Mon père s'adresse en français au voisin d'origine espagnole, le salue, lui présente sa famille. Je suis complètement sidéré, mon propre père parle une langue étrangère, dont les accents me sont totalement inconnus. Depuis que nous avons pris le train en Turquie, je commence à comprendre que le monde ne se limite pas à ma famille, à mes proches, à mon quartier, qu'il est une immense tour de Babel peuplée de personnes inconnues, s'exprimant dans des sabirs improbables. Je m'amuse, paraît-il, à me poster devant ces personnes, à m'exprimer comme eux en baragouinant n'importe quoi, en tournant la langue dans ma bouche pour les imiter. Seul le souvenir du moment où mon père commence lui-même à s'exprimer dans ce nouveau langage est gravé dans ma mémoire, je suis stupéfait qu'il soit capable de communiquer avec ces extra-terrestres. Je recommence mon manège, je babille à nouveau mon langage inventé. Mon père  explique que je fais semblant de parler en français, le voisin sourit, ils continuent leur conversation. Je ne sais pas encore qu'un jour, je maîtriserai cette nouvelle langue bien mieux que le turc.
Mon père vient de mourir voilà plus de dix ans, je me rends pour une visite chez mon oncle Cemal à Ankara. Il est mon oncle préféré, celui qui ressemble le plus à mon père, physiquement et de caractère. Je sais qu'il est très gravement malade, qu'il est quasiment à l'article de la mort. Je pénètre le seuil de la porte, je le vois couché sur le canapé, il me voit, ébauche un vague mouvement de la tête. Je ne peux m'empêcher d'avoir un mouvement de recul, d'effroi absolu que son regard capte. Idée fulgurante qui me traverse l'esprit : je me souviens des images des hommes issus des camps de concentration, il leur ressemble, même maigreur cadavérique du corps, même absence de chair sur le visage où le crâne affleure, même regard halluciné et fixe. Il est au stade ultime de la maladie, sans doute victime d'un cancer généralisé en phase terminale qui ronge ses organes l'un après l'autre, qui sape toute résistance en lui. Est-il mort, est-il vivant ? J'ai vu le visage de la mort quand j'ai vu mon père à la morgue, il me semblait apaisé, celui de mon oncle flottant entre deux mondes me terrifie davantage. Pourtant, progressivement, il se transfigure à nouveau en visage vivant, aimant, ma peur diminue puis disparaît, j'arrive à lui parler. Il est incapable de s'exprimer mais il émet quelques borborygmes que sa famille, habituée à décrypter ses propos, traduit au fur et à mesure. Parfois, en écoutant nos conservations, il lui arrive même de rire. Je le côtoie quotidiennement pendant quelques jours d'affilée, ma mère et moi rentrons à Antalya, nous sommes rappelés quelques jours plus tard, il vient de mourir.
7 mai 2006, c'est mon premier marathon, à Genève, je suis proche de l'arrivée, dans un état de décomposition absolue. Je m'interroge : comment peut-on s'infliger une aussi grande souffrance, de manière volontaire de surcroît ? Après le 32 ème kilomètre, la souffrance m'a envahi, mille fois je me suis dit que je devais m'arrêter, commencer à marcher comme ceux que je dépasse en chemin, mille fois j'ai repoussé cette idée, ma volonté s'est tendu contre mon corps, a repoussé constamment, vaillamment cette idée que lui soufflait chaque organe exténué, morcelé, décomposé. Le chemin vers le dernier ravitaillement m'a semblé interminable, incommensurable. Enfin, j'accède à la boisson tant désirée, à la nourriture salvatrice, je m'arrête quelques instants. Faut-il repartir, j'aimerais tant prolonger cette halte ? J'hésite mais mes jambes s'activent automatiquement, tu l'as tant souhaité, c'est impossible de reculer dorénavant, de subir l'échec. Une dernière petite montée se profile devant moi, je diminue l'ampleur de mes foulées, je ne regarde plus que le bitume quelques foulées devant moi, je suis dans une bulle de vibration douloureuse, je monte l'Everest. Mais chaque pas me rapproche de l'arrivée, il me reste quelques centaines de mètres. Je me retourne, je vois le meneur d'allure de 3 h 30 qui me rattrape, je trouve la force de sprinter pour terminer devant lui. Les amis qui m'attendent à l'arrivée, Lucie et Burak, s'inquiètent de mon visage exténué, de mon teint pâle, de mes jambes qui tremblent sur place. Ils m'aident à m'asseoir quelques instants pour récupérer car je suis incapable de le réaliser seul, mais en réalité j'exulte de joie, de détermination, de satisfaction. Et une idée s'impose en moi, il faudra que je refasse un autre marathon.
Les images de mon passé se multiplient dans les rétroviseurs de la conscience placés devant moi, je les scrute. Les reflets de mes proches se font pressant, ils envahissent tout l'espace du miroir. Ombres lumineuses, aériennes et légères, elles dansent.


Soleils à l'infini

Quand je pars travailler le matin, encore mal éveillé ,après avoir emprunté la petite route de Malae Loka, je préfère m'engager sur la RT 2 vers la gauche. Son tracé est plus rectiligne, il réclame moins d'attention que la RT1. Je me dirige vers l'ouest et parfois, selon l'heure et la saison, le soleil levant , dans mon dos, se réfléchit dans les deux rétroviseurs de mon scooter et en chacun d'eux la lumière resplendit. Le soir, quand je veux aller faire les courses, après 17 heures, je préfère me diriger vers la RT 1, dont le parcours épouse les courbes de la côte. Je dois bifurquer un court moment vers la droite, vers l'est, jusqu'au croisement de la RT 2 et de la RT1, et à nouveau, les deux soleils, reflets du soleil couchant cette fois-ci, réapparaissent dans les miroirs, dans un scintillement somptueux.



Pleins feux, à l'avant et à l'arrière

"Les objets dans le miroir sont plus proches qu'il n'y paraît" ... Quand je vois le reflet du soleil dans le rétroviseur, le soleil est à près de 150 millions de kms, je vois une masse de photons qui en a émané plus de huit minutes auparavant. Le soleil m'accompagne toute la journée dans son long parcours à travers le ciel. Même à travers les nuages, je ressens sa lumineuse présence cachée. J'accélère, le ciel azuré s'étire devant moi, je me confonds lentement à lui. Et le soleil est infiniment proche puisque mon coeur-soleil, présent immanent et éternel, don éclatant des cieux, résidu infime des explosions d'étoiles, résonne, éclate aux dimensions de l'univers de mon corps. Le son assourdissant de ses battements éclipse les conflagrations de tous les soleils, il percute toute l'étendue aux alentours Bang Bang Bang Bang Bang Bang 



dimanche 30 octobre 2011

Marathon Nice-Cannes : Du sang, des pleurs et des rires

"Nous sommes différents, de nature, des autres hommes.
Si tu veux gagner, cours le 100 mètres.
Si tu veux tenter une autre existence, cours un marathon."

Emil Zatopek

Dimanche 14 novembre 2010, nous nous réveillons tous les quatre, Anne, Philippe, Eric et moi, dans une chambre de l'hôtel Panoramic à Nice. L'heure du marathon s'approche et l'angoisse, en ce qui me concerne, commence à poindre ...
La journée du samedi avait été très agréable, placée sous le sceau de l'insouciance et du partage. Nous étions allés chercher Anne à la gare le samedi vers midi seulement, son train ayant pris énormément de retard. Nous étions allés récupérer nos dossards au chapiteau dressé sur la place Masséna puis nous nous étions promenés à travers les différents stands du village. Nous nous étions attardés devant les exposants qui présentaient quelques courses mythiques à travers le monde, incitant les coureurs à s'inscrire à d'autres aventures. Nous avons rêvé de réaliser d'autres marathons, avant même d'avoir couru l'épreuve de Nice-Cannes ... Puis, petite ballade le long de la promenade des Anglais, qui le temps d'un week-end devint celle des Alsaciens. Nous sommes descendus jusqu'à la plage, et Eric n'a pu s'empêcher d'aller se baigner. Il était particulièrement exubérant, sa joie était communicative, il a bondi vers les flots écumeux comme un chien fou, éclaboussant les alentours, a nagé quelques instants, puis il a cherché à nous y entraîner. Mais la température était tout de même celle d'un mois de novembre, et aucun des trois autres n'a tenté l'aventure, malgré ses efforts. Je souhaitais me préserver pour la course et je redoutais de tomber malade, j'ai pris prestement mes jambes à mon cou. Je me suis rendu compte que mettre ses jambes à son cou n'était véritablement pas pratique pour courir, j'ai décidé simplement de courir en allongeant mes foulées, j'ai réussi à m'éloigner de lui ...

Parfois il faut savoir fuir ...

Nous sommes remontés à l'hôtel, qui se trouvait sur les pentes de Nice, non loin du centre-ville. Après une fin d'après-midi farniente, nous sommes allés manger le soir des pâtes, plat indispensable des coureurs à pied et des sportifs, dans un restaurant que nous avions repéré, Philippe, Eric et moi-même, puisque nous étions dans la ville depuis deux jours. Nous avions passé un après-midi sur la colline du château, petit cadre ombragé de verdure en hauteur qui donne une vue somptueuse sur la baie des Anges, le vieux port et les mille et uns éclats miroitants de la Méditerranée.

Les 3 mousquetaires, en attendant miss d'Artagnan

Anecdote amusante, alors que nous rentrions le soir à l'hôtel, Eric s'attarde avec quelqu'un, lui explique que nous sommes là pour le marathon entre Cannes et Nice. Cette personne lui demande quelle est la distance d'un marathon et en combien de temps nous la parcourons. Il est surpris par la réponse, et demande le plus sérieusement du monde quel est l'intérêt puisqu'il peut faire la même distance en voiture en moins d'une demi-heure. Eric n'a pas su que lui répondre, et j'en aurais été incapable aussi.
Nous étions ravis de la venue d'Anne. Enfin une douce présence féminine dans un monde impitoyable de brutes viriles ;-) Au cours du repas, un Anglais qui avait surpris quelques bribes de conversation nous a interrompus pour nous poser quelques questions sur la course du lendemain. Il allait effectuer son premier marathon tandis que chacun d'entre nous en avait réalisé au moins un. Nous avons répondu en vieux hussards habitués au combat, nous lui avons conseillé de commencer par un début de course prudent, recommandation que je n'ai jamais réussi à appliquer de ma vie.

Le lendemain, au réveil, j'ai l'estomac noué comme à chaque fois. Il s'agissait de mon troisième marathon, après celui de Genève en 2006 et Bâle la même année. Je me concentre, je prépare soigneusement mes affaires. J'entends Philippe qui propose des pansements pour protéger les tétons lors de la course, je décline l'offre, je n'en ai pas eu besoin lors des deux précédentes courses. Nous nous préparons à partir, et juste avant le départ, ce que je pressentais depuis quelques jours a pris forme, Eric et Philippe ont fait un coming-out définitif, le rose de leur maillot les incitant à dévoiler leur attirance secrète et réciproque...

Ils ont enfin découvert l'amour, le vrai ...
Chabadabada Chabadabada

Nous sommes descendus de la colline pour prendre le tramway, direction place Masséna. Le départ avait lieu le long de l'immense boulevard de la promenade des Anglais. Quelques gouttes de pluie fines et éparses rafraîchissaient l'air, nous nous sommes souhaités bonne chance et nous avons pris place dans nos sas respectifs. J'avais choisi celui réservé aux coureurs qui projetaient de réaliser une course de 3h15, objectif que je souhaite réaliser un jour, même si j'en suis encore loin pour le moment. J'ai discuté un moment avec le meneur d'allure qui allait être chargé de courir à une allure régulière avec un grand ballon dans le dos, sur lequel le temps est imprimé, pour servir de repère à tous les coureurs. J'ai observé la foule impressionnante qui se pressait sur la route, il s'agissait du premier marathon où je voyais se presser autant de participants et de spectateurs. L'épreuve accueillait cette année les championnats de France de marathon, il y avait plus de 10 000 inscrits. 
Peu de temps avant le départ, annonce du speaker, le marathon est retardé. Un train qui amenait des coureurs avait semble-t-il été fortement retardé, la direction avait pris la décision de reculer l'heure de la course pour ne pas les pénaliser. Je suis sorti du sas, j'ai fait quelques petites longueurs à une allure très modérée pour rester dans le rythme. Enfin, il a fallu reprendre sa place, l'angoisse s'élevant au fur et à mesure de l'approche du départ ... Délivrance inaugurale : c'est parti ...
Tout de suite, je me mets dans une allure élevée. Je cours devant le meneur d'allure de 3h15, je prends rapidement mes distances par rapport à lui. Il s'agit à chaque fois d'un mouvement irrépressible de ma part, je  n'arrive pas à refréner mon élan. Dans un tel marathon, vous êtes en permanence dépassé par quelqu'un et vous dépassez continuellement quelqu'un, du moins au début. L'instinct de compétition, de concurrence tapi en chaque homme se réveille, vous souhaitez poursuivre ceux qui vous précèdent, mais vous servez de cible à ceux qui sont derrière vous. Et le flot, les vagues de la marée humaine se renouvellent sans cesse. Vous repérez un maillot particulier, vous passez devant lui, puis dix ou vingt kilomètres plus tard le voilà qui vous a rattrapé, qui vous dépasse. Courir un marathon, c'est apprendre l'humilité, une telle expérience nivelle par le bas. Lors d'un grand marathon, que vous terminiez à 3 h ou à 6 h, peu importe, il y a toujours quelqu'un devant vous et quelqu'un derrière. Et la première victoire pour tous, sans doute la plus grande, c'est de tout simplement courir tout le long, sans marcher, si ce n'est aux ravitaillements.
Au début, la joie de la course est réelle. C'est un sentiment de joie intense du corps qui vous porte vers l'avant, vous courez dans une certaine ivresse. Lentement, inexorablement la douleur monte, et vous êtes sur le chemin livré à vous même, vous devez dompter la souffrance, continuer votre route. Le marathon vous semble être insurmontable, surhumain avant de le réaliser, puis vous comprenez chemin faisant que c'est possible, qu'il s'agit bien d'un effort humain, qui vous apprend la notion de l'indispensable effort pour parvenir au but. On court pour se vaincre soi-même, la vie ne s'offre pas d'un seul coup, elle se gagne à petits pas, avec persévérance et acharnement. Vous y gagnez une certaine fierté en vous, le sentiment de l'estime, de la reconnaissance de soi, qu'il est nécessaire de posséder pour avancer dans la vie. Et en même temps, vous y recevez une leçon de modestie en voyant l'innombrable foule des coureurs qui vous précède. J'ai dépassé au début de ce marathon un vieil homme, avec une petite barbe blanche, le dos très légèrement voûté par l'âge, je l'ai regardé surpris, il avait manifestement largement dépassé la soixantaine, je me suis émerveillé que l'on puisse encore courir à cette période de la vie. Je l'ai vu passer devant moi un peu avant le milieu de la course, pour me devancer d'abord de quelques mètres, je me suis accroché mais j'ai été incapable  de prendre son allure. La course vous découpe dans la douleur, dans la vérité au rayon laser, révèle vos véritables capacités, vous met à votre juste place, rarement en haut, parfois en bas, mais peu importe puisque vous vous êtes confrontés à votre propre limite, que vous l'avez reculée.   
Le début de la course s'est bien passé, j'étais très heureux de mon allure. Il s'agit du plus beau marathon que j'ai fais jusqu'à présent au niveau des paysages, je conseille à chaque amateur de course à pied de le tenter. Parcours entre ciel, mer et terre le long de la Riviera qui s'offre à vous. Vous passez à Saint-Laurent-du-Var, Cagnes-sur-Mer, Antibes-Juan-les-Pins, et arrivée le long de la croisette de Cannes. Une grande foule vous acclame le long de la route, vous avez le sentiment d'être un champion, même si vous courez pour une place insignifiante. L'envie d'entreprendre une telle course m'est venu par hasard, en me retrouvant mêlé à une foule alors que j'étais parti visiter Londres, plus particulièrement pour y voir une exposition consacré à Le Caravage avec quelques amis en 2005. Le dimanche, les routes sont bloquées, nous décidons de regarder quelques instants les coureurs du marathon de Londres. Finalement, nous sommes restés plus d'une heure, l'arrivée était proche, il y avait une foule innombrable qui encourageait les marathoniens, les interpellant très souvent par leur prénom qui était inscrit sur leur maillot. On voyait sur leur visage la souffrance incroyable que certains enduraient, les efforts incroyables auxquels ils se soumettaient. Je me suis dit qu'il fallait vivre cette expérience très rapidement, j'ai entrepris la préparation d'un marathon dès l'année suivante.
Quand vous passez la distance du semi-marathon, soit 21,1 kms, vous enregistrez simultanément une bonne et une mauvaise nouvelle. Excellente nouvelle : vous avez déjà accompli la moitié du parcours, c'est déjà un exploit fabuleux, vous êtes en plein élan vers une prouesse. En même temps, terrible nouvelle : vous savez pertinemment que vous êtes déjà épuisé, et que vous devez encore accomplir plus de 21 kms, qu'ils vont se révéler extrêmement longs. Vous entrez dans une zone de turbulences, fortes ou légères, selon votre entraînement, votre degré de forme, vos aptitudes intrinsèques, naturelles. Et les kilomètres furent interminables ce jour là. J'ai senti que mes forces déclinaient rapidement, j'étais passé en 1 h 34 min soit un excellent temps compte tenu de mes capacités. La souffrance a commencé à monter en moi, mon allure déclinait beaucoup plus vite que prévu. L'intérieur de mes cuisses commençait à chauffer, une irritation à cet endroit liée à la sueur et au frottement ne cessait de grandir, de s'étendre. J'ai continué pendant dix kilomètres à continuer à courir, mais avec une allure qui diminuait très régulièrement. A partir du 23 ème kilomètre, le profil de la course devient plus accentué, quelques bosses émaillent le parcours. Elles me furent fatales.
Dans la mythologie du marathon, il existe le fameux mur des 30 kilomètres que la plupart des coureurs devra affronter au cours de la course. Il s'agit d'un seuil physiologique d'effort lié au fait que l'organisme se trouve à cours de glycogène, carburant de l'effort stocké dans le foie et les muscles. Et vous passez alors de l'autre côté du miroir, la douleur s'amplifie, les jambes ne tournent plus. Lors du premier marathon, j'ai été confronté à ce mur au delà des 30 kms. Cette fois-ci, ce fut bien avant, le mur se transforma en falaise infranchissable, j'avais laissé trop d'énergie dans la première moitié du parcours, j'étais incapable de relancer mon allure. J'ai vu le meneur d'allure à 3h 15 me dépasser dans une côte, le ballon s'est éloigné, je n'ai pu le suivre. J'ai trottiné, j'ai vu Philippe fondre sur moi et me dépasser après 30 kms.
Des trois amis, Philippe est celui qui me ressemble le plus. Il est d'un naturel calme, pondéré, peu bavard, avec un grand sourire qui éclaire en permanence son visage. Il est kinésithérapeute de métier. Je lui dois d'avoir pu réaliser ce marathon car trois mois auparavant, j'ai eu une petite sciatique qui s'est déclaré qu'il m'a soigné grâce à des massages réguliers. Il planifie toujours rigoureusement ses entraînements, se tient scrupuleusement au programme qu'il s'est fixé. Il est meilleur que moi sur 10 kms, mais nos niveaux sont proches pour la distance du marathon. J'espérais secrètement le battre, comme il souhaitait sans doute intimement passer devant moi. L'émulation réciproque est aussi au centre de toute amitié. Lorsque je l'ai vu me dépasser, j'ai vu la défaite fondre sur moi, j'ai marché pendant quelques centaines de mètres, je me suis alimenté, et j'ai commencé à trottiner, à reprendre ma course. Et petite surprise pour moi, j'ai rattrapé Philippe qui s'était mis également mis au ralenti alors qu'il avait une très belle allure au moment où il m'avait rejoint. Quelques centaines de mètres plus loin, j'ai de nouveau marché, le voilà qui me redépasse. Cette fois-ci, j'ai définitivement renoncé à le poursuivre, il a terminé devant moi.
L'histoire de ce marathon est pour moi celle d'une déroute. Je n'ai pas réussi à surmonter ma souffrance, elle s'est imposé à moi, a maîtrisé mon corps, je n'ai pas réussi à la dompter. Je sentais un feu dont le foyer ardent, originel, se situait au niveau de mes entrecuisses et qui se propageait vers toutes les autres parties de mon anatomie. J'ai marché, je me suis longuement alimenté, j'ai couru de temps en temps quelques centaines de mètres. J'étais à la dérive, mais j'ai vu le long de ce chemin d'autres personnes encore plus abîmées que moi. Une personne a commencé à tituber, puis à s'écrouler quelques dizaines de mètres devant moi. Il a été rapidement entouré par des spectateurs, qui l'ont aidé à se rasseoir, à reprendre ses esprits. Même à cette allure modérée de marche, j'ai dépassé quelques coureurs complètement à l'arrêt, qui avaient aussi présumé de leurs forces. J'ai vu deux coureurs se vider les viscères discrètement en position accroupie, il est des moments où le corps commande sans qu'il soit possible de lutter contre lui, mais personne ne s'en offusque à juste titre lors de ce long combat que constitue la fin d'un marathon. Arrivé au quarantième kilomètre, j'ai trouvé la force mentale pour repartir en courant, j'ai terminé au pas de course les deux derniers kilomètres sur la croisette de Cannes, avec un temps proche de 3 h 36 min. Délivrance finale : j'avais franchi la ligne d'arrivée.
A l'arrivée, j'ai regardé mes entrecuisses, elles étaient complètement à vif, la peau était même arrachée à certains endroits, un très mince filet de sang coulait. Je reprenais mon esprit et mon souffle lorsque j'ai aperçu Anne, qui a franchi la ligne très peu de temps après moi. Anne m'impressionne réellement. Elle est celle dont la performance sur le marathon est la plus remarquable entre nous quatre, compte tenu de la différence naturelle homme-femme. Son prénom signifie "Maman" en turc, elle est mère de six enfants et arrive malgré les contraintes que cela implique à courir avec un niveau étonnant. La course à pied représente pour elle un ballon d'oxygène dans sa vie, elle est douée d'une énergie incroyable, toujours vive et enjouée, un arc-en-ciel de couleurs vivaces à l'intérieur et à l'extérieur puisqu'elle s'habille en règle générale dans des tonalités inhabituelles, surprenantes, contrastées : violet, rose, turquoise ... Sa venue au marathon était incertaine car peu de temps avant celui-ci, son fils Killian est tombé malade, un coup de massue familial qui porte le nom de "diabète insulino-dépendant à vie" . Il est désormais obligé de surveiller régulièrement sa glycémie, de s'injecter de l'insuline s'il est en situation d'hyperglycémie, de manger de manière très équilibrée. Cette maladie est dorénavant bien prise en charge et je suis  convaincu qu'il a été très fier, ravi que sa mère court un marathon avec son nom floqué sur le maillot. Et la pensée de son fils a sans nul doute décuplé les forces d'Anne car elle a réalisé un excellent temps. Coïncidence étrange, le 14 novembre est la journée mondiale du diabète.

Une course pour son fils

Philippe, Anne et moi sommes allés rejoindre Eric, qui était arrivé largement devant nous. Tout à coup, mes amis m'ont fait remarquer que j'étais ensanglanté, l'avant de mon T-shirt était barbouillé de sang. Je l'ai retiré, mes tétons étaient enflammés, rougis. Je n'avais pas senti une douleur particulière à cet endroit lors de la course car le feu qui s'élevait de mes entrecuisses était plus intense. Je me suis souvenu de la proposition matinale de Philippe de protéger ma poitrine ...
Nous avons demandé à Eric comment s'était passé son marathon. Nous l'avons félicité d'avoir couru en 3 h 10.  Il nous a répondu d'une voix neutre, sans vie, que tout s'était bien passé, qu'il était très content de sa performance. Il se tait, reste silencieux une dizaine de secondes puis se remet à parler. Le regard dans le vide, il nous révèle qu'il s'est effondré à l'arrivée, qu'il n'avait pu s'empêcher de pleurer, prostré dans un coin, en silence. Il allait bientôt être opéré d'un rein en raison d'une tumeur dont il ne savait pas encore si elle était bénigne ou maligne, il s'était mis une pression extraordinaire en se disant qu'il devait franchir la barrière des 3 h, barrière mythique du marathon. Il avait été très joyeux pendant tout le séjour, masquant délibérement son angoisse, sa peine cachée, son désarroi intérieur. Eric est très orgueilleux, se comporte parfois comme un coq, il peut être colérique par instants. Mais sous cette écorce rugueuse se cache un être très sensible, délicat qui redoutait la maladie qui s'approchait à pas furtifs, qui voulait continuer à vivre toujours intensément. Depuis, son opération s'est bien passée, la tumeur s'est révélée bénigne, il a récupéré toutes ses facultés à la course, le courant de la joie le transporte à nouveau ...
Nous avons mangé des fruits à l'arrivée. Subitement, plus de traces de Philippe, nous nous demandions où il était passé. Nous avons attendus quelques instants puis nous sommes allés à la gare de Cannes pour prendre le train qui allait nous emmener à Nice. Le chemin a été un calvaire pour moi, en particulier à chaque fois que je devais monter ou descendre un escalier. A l'arrivée à l'hôtel, Philippe, qui avait simplement pris les devants sans nous prévenir, nous attendait sur la terrasse, avec un grand sourire sur les lèvres.
Le soir, nous avons raccompagné Anne qui reprenait le train pour rentrer à Strasbourg. J'avais une démarche grotesque en raison de ma chair meurtrie aux entrecuisses, je marchais comme un canard, en me dandinant à la Charlie Chaplin. Je ne pouvais m'empêcher de me crisper sous la douleur et de rire en même temps des moqueries bienveillantes d'Eric et Philippe, qui se sont mis à m'imiter. Le marathon de Nice-Cannes fut une défaite, mais tant pis, j'avais connu un marathon-victoire à Genève, où j'avais réalisé un temps que je ne pensais pas pouvoir réaliser, puis un marathon-plaisir à Bâle, où j'avais couru sans être obnubilé par le temps, à un rythme plus lent. Je garde une tendresse particulière pour le souvenir des heures passées avec les trois compères de Nice. A défaut de réussir ma course, j'ai fait rire mes amis, une communauté d'esprit et de coeur nous a liés étroitement le temps d'un week-end. La devise de la ville de départ du marathon est "Nice, cité très fidèle", nous avions été fidèles au rendez-vous de l'amitié.

jeudi 20 octobre 2011

Course à pied au mont Loka et dans la pinède : Efforts et Souvenirs

"Il faut bien que le corps exulte"
Jacques Brel, La Chanson des Vieux Amants

Je courais beaucoup avant de venir à Wallis, en règle générale deux ou trois fois par semaine. J'ai eu du mal à m'y remettre à mon arrivée, j'ai fait quelques tentatives au stade mais la chaleur très forte qui y régnait, la monotonie qu'impliquait de tourner en rond pendant quelques dizaines de minutes m'ont progressivement découragé.
Je n'osais pas m'aventurer sur les sentiers, j'étais convaincu que mon sens de l'orientation me perdrait à tout jamais, que je serais condamné à tourner en rond, à ne jamais retrouver mon chemin, y compris sur cette petite île ... J'ai fait part de mon goût pour le jogging à quelques amis, qui m'ont proposé un petit trajet non loin de chez moi. Nous nous retrouvons désormais à la maison le mercredi en fin d'après-midi, vers 16h45. Le plus fidèle au rendez-vous est Vincent aux cheveux longs.

Vincent le grand aux cheveux longs
Erhan le petit aux cheveux courts

Démarrage le long de la route Malae Loka, qui mène vers le mont Loka. Au début, le chemin est goudronné, puis c'est un chemin de terre brune et fine, caractéristique de l'île volcanique de Wallis. Quand nous croisons une voiture, la poussière s'élève, se répand dans l'air et nous suffoque un bref instant. Les conversations, comme les foulées sont légères au début. A la fin du premier kilomètre se dresse devant nous la colline folle et redoutée. En réalité, les chemins de Wallis sont peu escarpés, et celui-ci ne déroge pas à la règle, le petit sommet que nous atteignons culmine à peine à 140 mètres . Toutefois, la montée est assez brusque puisqu'en moins d'un kilomètre, la route s'élève de plus de 100 mètres et l'effort est particulièrement difficile car nous en profitons pour réaliser une première accélération. Tout de suite, les souffles se raccourcissent, les conversations s'éteignent, chacun monte à son rythme. Les semelles deviennent de plomb, il faut faire effort pour les extraire du sol et les projeter devant soi.  J'essaie de lever les genoux, de réduire l'amplitude de mes foulées, d'attaquer plus vivement la terre. Rapidement, les petites gouttes de sueur commencent à dégouliner le long de mon corps et généralement, mon T- shirt est déjà trempé en haut de la côte. Mais si la pente est rude, le chemin est droit, et tôt au tard nous parvenons au sommet.
Nous effectuons alors le tour d'un terrain vague aménagé en terrain de football, non loin des terrains de tennis. Nous en profitons pour reprendre notre souffle, les paroles se libèrent à nouveau tranquillement. Nos foulées s'allègent, commence une lente et délicate descente. Désormais les journées s'allongent dans l'hémisphère sud, nous sommes au printemps, le soleil couchant alors que nous courrons plein ouest nous éblouit en pleine face dans notre course.   Nous allons jusqu'à une route, puis nous rebroussons chemin pour revenir par des sentiers de traverse. Nous arrivons devant des fougères violettes, brûlées sans doute par l'incendie liée à un orage et nous tournons à gauche. Le végétation se densifie, nous entrons dans une forêt constituée principalement de pins. C'est le seul moment où il est possible de se rafraîchir un instant, l'ombre haute et protectrice de ces arbres se révèle être très agréable au milieu du parcours. Toutefois, gare au danger, de nombreuses racines se dressent sur le chemin : Vincent courait un jour à une allure relativement rapide lorsque subitement l'un de ses pieds a heurté une racine et déséquilibré, l'autre pied s'est également dérobé. J'ai eu le temps de penser "Zut, il va se faire très mal" mais en réalité, il a fait une roulade avant, une petite cabriole et tel un gymnaste, un athlète de cirque, il s'est redressé et a continué son chemin. Il m'a impressionné et depuis, à chaque fois que j'arrive à cet endroit, je fais exprès de me prendre les pieds dans le tapis, je fais des roulades en cascade, je me relève et je repars. Étant d'un naturel modeste, je ne réalise ces prouesses que lorsque je cours seul ; -)
J'aime le sport car il me permet de prendre la mesure de moi-même, de ressentir mon corps, de me prouver que je suis en vie, y compris dans une certaine forme de souffrance infligée à celui-ci. Mais le passage par cette étape de douleur permet de s'aguerrir et de se sentir au final bien mieux, relaxé et apaisé. J'adore courir dans la Nature, ne faire qu'un avec les éléments, sentir les particules de mon corps se mêler au soleil, au vent, parfois à la pluie.  Je suis très loin d'être un champion, j'ai expérimenté plusieurs activités sportives, mon niveau a oscillé d'honorable, en course à pied, à lamentable, en boxe.
Arrivés sur une ligne droite d'environ un kilomètre et demi, nous réalisons la deuxième accélération du parcours. Lors de la montée située au début, je garde encore une petite réserve sous la semelle, mais cette fois-ci je mets toute mon énergie dans la bataille. Je me projette vers l'avant, j'essaie d'avoir un déroulé rapide à chacune de mes foulées, de rester aligné avec le haut de mon corps, de diminuer le temps de pose de mon pied sur le sol. Je sens que subrepticement mon corps se tend, et j'essaie alors de me concentrer sur mon geste, de faire écran à la douleur, de l'ignorer. Tôt ou tard, elle remonte vers la conscience, perce la membrane fine que j'étais arrivé à lui opposer, et comme un cheval qui renâcle devant l'obstacle, je cède, je ralentis imperceptiblement mais à force d'entraînement, comme tout le monde, j'arrive à repousser cette limite.
Je suis plus rapide que Vincent sur cette distance de demi-fond. La meilleure accélération que j'ai réalisé est celle où je l'avais en point de mire, j'avais fait une petite halte dans les bois, et il avait pris de l'avance au début de la ligne droite. Je ne pensais pas arriver à le rattraper, ou alors seulement à une distance très proche de l'arrivée, mais lors d'une dernière petite montée située aux deux tiers de la ligne droite, je l'ai senti ralentir. Lorsque j'ai senti ce fléchissement, j'ai redoublé d'efforts et je suis arrivé à le doubler et à réaliser par ricochet mon meilleur temps sur le parcours. Lui aussi m'a dit qu'il avait eu le sentiment de courir plus vite, car il sentait ma vague présence derrière lui, que cela l'incitait à prolonger ses efforts, à aller plus vite. Nous avons décidé à la suite de ce hasard de circonstances que je lui laisserai une marge d'une minute avant le début de la ligne droite, pour que chacun de nous deux puisse tendre vers son maximum.
Je me souhaite d'autres amis que Vincent, dont le souffle devant moi me projette vers l'avant, et des amis derrière moi, dont je pressens le souffle dans mon dos, qui me permettent d'accélérer aussi. En fait "Abracadabra" ces amis existent déjà, je les ai revus en métropole lors de la course de Saverne ...

Saverne - 17 septembre 2011 : A la poursuite de mes amis

J'ai profité d'un court séjour en métrople pour participer à une course de 10 km avec quelques amis, Djamel, Philippe, Eric et Anne. Je savais que j'allais souffrir, je venais de reprendre les entraînements depuis peu, il me manquait de l'endurance, mais je voulais partager ce moment avec eux. La course m'a permis aussi de m'étalonner, de savoir quel était mon état de forme.  Philippe, Eric et Anne participaient le lendemain à un trail dans les Vosges de plus de 20 km, ils ont décidé de réaliser une simple petite course d'entraînement à Saverne, à une allure très en deçà de leurs possibilités. Dès le départ, j'ai essayé de  m'accrocher à la foulée de Djamel, qui a donné le tempo au petit groupe de quatre que nous avons formé. L'allure était rapide pour moi, mais j'ai réussi à tenir durant une petite distance. La course de Saverne est difficile, car elle est constituée d'incessantes petites montées, suivies de descentes souvent trop brèves pour pouvoir récupérer. Passé la borne qui indiquait quatre kilomètres, j'ai senti que je fléchissais, j'ai lâché prise et fait mine de commencer à marcher. Eric était très heureux de me revoir, il s'était promis de faire toute la course à mes côtés, il a tenu sa promesse car il s'est porté à ma hauteur et a commencé à m'encourager. Il m'a exhorté à reprendre la course et m'a supporté tout le long du parcours.

Eric, le regard du guerrier

A chaque fois que j'avais des velléités de m'arrêter, il me poussait à réagir. J'étais vraiment épuisé mais j'ai redoublé d'efforts, d'abord à faible allure, puis à une allure plus moyenne. J'étais  dans la souffrance, dans le dur, mais ses encouragements me poussaient à repartir. Dans les montées, il prenait une petite avance pour me servir de point de mire, puis se tournait vers moi, m'aiguillonnait, me stimulait vivement à chaque fois. J'ai vu l'allure de Djamel qui déclinait devant moi, mais j'étais toujours incapable de le suivre. Progressivement, je sentais que je reprenais des forces, les kilomètres s'estompaient derrière moi, je me rapprochais de l'arrivée. Tout à coup, j'ai senti un souffle lumineux et rose derrière moi se rapprocher, se mettre à ma hauteur, puis me dépasser à gauche...

Anne aux semelles de plume

C'était Anne qui m'avait rejoint après le neuvième kilomètre, qui avait fait sa propre course et qui terminait tranquillement celle-ci. Je me suis accroché vaillamment à sa foulée légère, à ses semelles de plume, et elle m'a emmené sur un petit nuage jusqu'à la ligne d'arrivée. Eric, Anne et moi l'avons franchi ensemble, en nous tenant la main après avoir partagé la souffrance et la joie de la course, en totale communion.

A la fin de l'accélération, Vincent et moi nous dirigeons vers le chemin du retour. L'allure est très douce, car il s'agit avant tout de reprendre son souffle. Enfin, la dernière accélération se profile, juste avant l'arrivée. Elle débute peu de temps avant que la terre ne laisse sa place à l'asphalte sur une distance de 300 m environ. Sur celle-ci, beaucoup plus brève, de type sprint, je suis largement distancé par Vincent, il me semble même que le différentiel augmente à chaque fois.
Nous arrivons à petite foulées dans le jardin, nous faisons quelques exercices d'assouplissement. Lentement, le corps se détend et ressuscite. Enfin, reposés, assis sur la terrasse, nous goûtons au viatique suprême, l'elixir d'or, l'eau.

mardi 11 octobre 2011

Histoires être-anges des arbres de Wallis : L'arbre du voyageur et le cocotier

L'arbre du voyageur : L'envol des arbres-paons

J'ai été ébloui par le premier arbre du voyageur que j'ai découvert sur l'île. Il s'agit en réalité d'une plante tropicale originaire de Madagascar. Son nom malgache est Ravenala. Ses grandes feuilles se déploient en demi-cercle dans le même plan que l'arbre, elles évoquent la vaste queue magnifique et somptueuse des paons. Son tronc et la base de ses feuilles renferment une grande quantité d'eau.

Déploiement de l'éventail de l'arbre du voyageur

Je me demandais d'où venait ce nom attribué à l'arbre. Cette question tournoyait avec langueur et insistance dans mon esprit jusqu'au soir, lorsque subitement j'ai entendu quelqu'un qui me hélait. Je cherchais des yeux la provenance de la voix, je distinguais au loin un vieil homme au visage chaleureux, assis au pied d'un arbre de fruit à pain. Il me fit signe de venir vers lui, m'invita à m'asseoir juste à côté. Il m'expliqua avoir entendu la question muette qui se répercutait aux quatre coins de mon esprit, et me dit qu'il était prêt à me dire la vérité, si j'étais moi-même apte à l'écouter. J'étais déconcerté, je l'invitais à continuer. Il se mit alors à me raconter l'histoire des arbres-paons qui peuplait l'île, la venue du premier arbre par les airs il y a très longtemps depuis une île proche et sa lente dissémination sur le territoire. A chaque fois qu'un explorateur arrivait sur une île, qu'un voyageur venait aborder de nouvelles rives du Pacifique, ces arbres les avaient précédés d'une dizaine d'années, d'un siècle ou d'un millénaire, d'où le nom qui leur fut accolé. Il me raconta que son propre père avait traqué une nuit ces plantes voyageuses et qu'il les avait surpris en pleine course vers les rivages, mais qu'il n'avait pas pu les rattraper. Je le remerciais et je m'en suis allé.
Sa réponse m'avait plongé dans l'embarras. Impossible, ce vieux radote, me dis-je, les arbres ne volent pas ... Mais comment a-t-il pu lire dans mes pensées ... Il commençait à faire nuit, je rentrais chez moi sur mon scooter, je passais sur la route où se dresse un immense arbre du voyageur, mon phare éclaire l'endroit où je vais voir l'éventail se déployer comme un arc-en-ciel. Je freine brusquement, l'arbre a disparu ... Je descends du scooter, je m'approche, je ne rêve pas, plus de traces de celui-ci. J'entends un vague bruit derrière moi, je me retourne, il me semble percevoir une ombre en demi-cercle qui s'enfuit. Je me jette à sa poursuite, c'est une course effrénée, échevelée qui s'engage à travers les sentiers, les marécages, les herbes folles, les forêts. Une grande souffrance m'envahit, la course s'éternise mais je tente de ne pas me laisser distancer, les aiguilles des pins me griffent la peau au passage. Parfois, il me semble l'avoir perdu, mais je pressens qu'il n'est pas loin, ses feuilles au passage des arbres laissent une petite trace passagère qui phosphore un bref instant dans la nuit. Soudain, j'aboutis à une clairière au nord éclairée par la lune et les étoiles où s'ébrouent quelques dizaines d'arbres-paons.
Je suis éreinté, je marche lentement pour reprendre mon souffle. Ils me laissent passer tranquillement, nullement effrayé par ma présence. Je comprends que c'est leur repaire secret, qu'ils se réunissent discrètement ici pour deviser tranquillement, pour partager leur avenir et leur condition en toute fraternité. Je ferme les yeux, j'entends leur coeur végétal qui bat au rythme sourd du désir de l'envol vers d'autres rives, d'autres aventures. Je rouvre les yeux, je vois celui que j'ai poursuivi une si longue partie de la nuit s'ébrouer puis courir vers le lagon. Dans un grand jet, il s'élance vers le ciel, semble planer un instant ... Mais les feuilles ne sont pas des ailes, et le voici retombant brusquement dans l'eau, éclaboussant tout l'espace autour de sa chute. Il ressort piteusemement, ses feuilles mouillées pendant le long de son tronc. Mais nul ne se moque, car chaque soir l'un d'entre eux tente de s'envoler, tombe des nues puis ressort de l'Océan, le tronc et la base des feuilles gorgés d'eau. Je sens un grand découragement parcourir leur tige et leur feuilles, car de mémoire d'arbre-paon vivant, nul n'a réussi le grand envol. Ayant repris mon souffle, je leur transmets le message du vieux Wallisien. J'emprunte le langage des fleurs, celui des oiseaux, langue aérienne et spirituelle sans rien en elle qui pèse ou qui pose. Mes mots, mes phrases volent comme des bulles, des flèches pour toucher l'âme de mes interlocuteurs. Je leur raconte l'histoire de ce grand ancêtre de Madagascar prénommé Ravenala qui s'élança vers une île proche, et l'histoire de chacun des descendants qui bondit d'île en île pour atteindre Wallis. Je leur transmets cette vérité : L'un d'entre eux, s'il garde la foi et l'espoir, s'il est suffisamment persévérant, s'envolera forcément un jour, c'est inévitable. Depuis je les entrevois chaque nuit essayant toujours de franchir la barrière du lagon. Pour le moment, les arbres-paons n'y arrivent toujours pas, mais ils ne perdent plus espoir.

Le cocotier : L'être-ange coutume amoureuse

Le cocotier est l'arbre-roi, l'arbre-reine de l'île. Il jaillit comme un geyser, une fontaine ardente de vie de la terre wallisienne, les palmes éclatent en jets immenses vers le ciel puis se penchent avec grâce vers la terre. Les folioles ondulent, frémissent et se balancent au gré des souffles purs des alizés.
Le cocotier est considéré et vénéré comme une fleur majestueuse sur l'île. Regardez très attentivement la fine tige qui s'élance, les palmes qui se déploient en douce corolle, les noix de coco qui germent comme des pistils, il s'agit effectivement d'une fleur herculéenne et éblouissante ...

Je vous offre un bouquet de cocotiers

Les Wallisiens sont d'une très grande force physique. On m'avait prévenu avant même que je mette un pied sur l'île de leur corpulence rare, de leurs avant-bras qui seraient semblables à mes cuisses. Toutefois sous cette apparence brute se cache un coeur d'or, courageux et vaillant. Ainsi, il existe une coutume être-ange qui consiste pour un jeune prétendant à déclarer sa flamme en offrant un arbre-fleur cocotier à sa bien-aimée. Il n'est pas de plus beau don pour une amoureuse, chacune d'entre elles rêvent d'être l'élue destinatrice d'un tel cadeau. Ils choisissent soigneusement l'arbre en déambulant sur les routes, car la forme et l'aspect de celui-ci délivre un langage secret : si l'arbre est gros et court, cela signifie que le prétendant est maladroit, mais qu'il se languit d'amour ; si l'arbre est long et élancé, cela indique que son cœur est rempli d'idéal ; si les noix de coco se déploient en abondance, il veut murmurer à sa dulcinée qu'il sera digne de confiance, un soutien indéfectible dans la joie et le malheur, qu'il souhaite fonder une vaste famille. Une fois leur choix effectué, ils creusent allègrement autour de l'arbre puis s'agrippent contre celui-ci de leurs deux mains puissantes. Forts comme un Turc, leurs muscles se déploient, se tendent sous l'effort, ils crient parfois sous le poids de la souffrance. S'ils échouent, ils creusent un peu plus et recommencent. Tout à coup, les racines de l'arbre cèdent dans un fracas immense, il s'arrache du sol.
Commence alors la longue pérégrination le long des routes et des sentiers. De leurs deux bras, ils entourent la tige du cocotier et le transportent vers sa destinée, vers leur dulcinée. Ce voyage ne peut s'accomplir que de nuit, en raison de la chaleur accablante qui règne de jour sur Wallis. L'effort est terrible, ils avancent avec difficulté dans le noir, parfois mètre par mètre pour les plus faibles d'entre eux, gémissant de douleur. Pour certains d'entre eux, le voyage peut durer plusieurs nuits, mais le présent alors n'en est que plus somptueux. Il leur arrive de croiser un arbre du voyageur en pleine course qui traverse rapidement leur horizon, mais tendus dans leur quête, ils ne l'aperçoivent pas. Je les observe souvent lorsque je rentre d'une soirée avec mon scooter, mes feux les éclairent, je m'arrête et je bavarde avec eux. Ils déclinent toujours toute aide, car le don doit être effectué en solitaire. Harassé par leur effort, le teint blême, fantomatique, ils acceptent une gorgée d'eau, bavardent un court instant et repartent, le regard déterminé. Une nuit de tempête, j'ai vu l'un d'entre eux, pleurant sa peine immense. La foudre s'était projetée sur son arbre qui s'était transformé en brasier. Jusqu'au bout, il avait tenté de le sauver mais en vain. Désormais, les gouttes de pluie s'étaient abattues sur sa peine et sur les cendres de l'arbre-fleur. Je l'ai vu repartir un mois plus tard, le coeur revigoré.
Aux premières lueurs du matin, ils arrivent au jardin de leur secrète bien-aimée. Ils creusent un trou dans la terre, déposent leur cocotier et s'en vont discrètement, à pas de loup, avec le fol espoir que leur don soit agréé. La jeune fille wallisiennne s'éveille, les yeux encore engourdis par le sommeil, elle prend son petit déjeuner. Elle mange un morceau de fruit à pain, regarde par la fenêtre et s'arrête interdite, stupéfaite. Elle sort précipitamment par la porte, écarquille à nouveau ses yeux ... Au milieu de son jardin se dresse un nouvel arbre. Immédiatement, une question lancinante lui tourmente l'esprit, lui brûle les lèvres : "Qui me l'a offert ?"

Il n'est pas de plus beau don qu'un arbre-fleur cocotier ;-)

vendredi 7 octobre 2011

Histoires être-anges des arbres de Wallis : L'arbre du fruit à pain et le pin des Caraïbes

J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de
fenêtre à fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse.
Les Illuminations, Arthur Rimbaud

Il existe quantité d'arbres à Wallis, mais certains aux propriétés uniques attirent plus l'attention que d'autres ...

Arbre du fruit à pain : Source de l'opium des Wallisiens

L'arbre à pain est originaire d'Océanie, il est largement cultivé sous les tropiques car il affectionne le climat chaud et humide. Il est de taille moyenne, il peut atteindre 20 m de hauteur. Les feuilles de l'arbre, munies de 7 à 11 lobes marqués, de couleur vert foncé, brillantes, s'étendent avec nonchalance le long des chemins de Wallis.
L'arbre est cultivé pour son fruit comestible, le fruit à pain, dénommé "foi mei" en wallisien. Il se forme à partir d'une fleur femelle.

Fruit à pain au milieu des feuilles

Le fruit à pain à maturité est de couleur verdâtre, il est de forme ronde ou ovoïde, pouvant peser près de 2 kg. J'ai été intrigué dès mon arrivée par ce fruit, car je ne savais pas que les pains pouvaient pousser dans les arbres ... Il est cuit dans le umu, ou boulli à l'eau après avoir été pelé, et il peut être également frit. La pulpe du fruit est de couleur crème, il se révèle riche en glucide et son goût évoque effectivement celui d'un féculent.
Ce fruit a la réputation être-ange d'être une nourriture magique lorsqu'il est mangé cru, de révéler les propriétés euphorisantes qu'il possède. Il imprègne depuis des temps immémoriaux la vie coutumière de l'île, il est considéré comme une substance nourrissante aux effets plus redoutables, plus puissants que l'opium. Fasciné par les vertus prêtés à ce fruit, j'ai décidé un jour de tenter l'expérience. Je suis allé au pied d'un arbre à pain qui jouxte mon jardin, j'ai tendu la paume vers un fruit suspendu, je l'ai recueilli entre mes deux mains. Je l'ai pelé soigneusement, je me suis assis au pied de l'arbre, j'ai goûté la texture laiteuse. Rien ... J'ai goûté une deuxième fois, j'ai fermé les yeux en me concentrant sur le goût âcre et cru qui s'est répandu dans mon palais, ma gorge et lorsque j'ai rouvert les yeux ...

Tout s'était évaporé autour de moi, je reposais au pied de l'arbre suspendu dans le vide. Tout à coup une guirlande de plantes vertes, de fleurs a surgi de l'arbre, et s'est élancé comme un arc-en-ciel vers le ciel azuré resplendissant formant une passerelle vers l'inconnu. J'ai ressenti une voix en moi qui m'intimait l'ordre de l'emprunter, j'ai posé avec frayeur le pas droit sur le pont qui a supporté mon poids. Enhardi par cette réussite, j'ai posé précautionneusement l'autre pied et j'ai commencé à marcher sur le chemin impromptu. Je me demandais où menait celui-ci, j'ai accéléré ma marche pour découvrir le but indiqué.
Autour de moi, tout s'était dissous,  je voyais le vide vertigineux autour de cette mince bande végétale.   La passerelle redescendait vers un autre arbre à pain, et une magnifique guirlande de plantes, de fleurs tressées invitait à poursuivre le chemin. J'ai cueilli au passage le fruit à pain de couleur verte et j'ai poursuivi la route. J'ai compris alors que tous les arbres à pain de l'île étaient liés entre eux, qu'une mystérieuse puissance semblait les souder. J'ai continué à moissonner un autre fruit, puis un autre, et tel un jongleur, ma poitrine soulevé par l'insoutenable légèreté de l'être, je les ai lancé  vers le ciel démesurément bleu, je les ai rattrapé, relancé, rattrapé, relancé. Ils s'élançaient vers les nuées, semblaient se suspendre quelques instants puis finissaient par délicatement retomber entre mes mains avant de rebondir. J'ai multiplié les fruits l'un après l'autre, jusqu'au douzième, et toujours en jonglant avec eux, j'ai commencé à accélérer, à courir, mon souffle s'élevant en accord avec le jet vers le ciel de chacun de ces fruits verts somptueux. Nord, est, sud, ouest, j'ai parcouru le tapis floral, les vents alizés m'ont fait vaciller, tournoyer puis danser. Obsédé par l'idée d'aller toujours plus loin, j'ai ramassé un treizième fruit pour le faire voltiger et là Patatras ...
 
Le fruit a explosé sur ma tête, je me réveillais au pied de l'arbre qui jouxte mon jardin, le crâne  en sang, la caboche douloureuse . L'insondable gravité de la terre m'avait rattrapé, j'ai senti une bosse au sommet de mon crâne qui commençait à me donner la migraine. Je me suis dit que j'aurais préféré une petite pomme sur la caboche plutôt que ce gros fruit à pain, mais j'étais dans l'hémisphère sud, pas assez scientifique, trop rêveur  ... J'ai contemplé la scène autour de moi, douze autres fruits à pain gisaient sur le sol ... 

Le pin : L'arbre de la fraternité

J'ai été surpris de découvrir l'espèce du pin à Wallis.  J'étais familier du pin sylvestre des forêts d'Alsace, du pin parasol qui parsèment les rives de la Méditerranée, mais je ne pensais pas qu'un tel arbre pouvait s'acclimater au climat chaud et humide. En fait, il ne s'agit pas d'une espèce d'origine, cet arbre a fait l'objet d'un programme de développement à compter de 1972 par le service de l'Agriculture, de la Pêche et de la Forêt. C'est le pin des Caraïbes, originaire d'Amérique Centrale et des Caraïbes, qui peuple largement la Polynésie Française qui a été choisi pour reboiser l'île. C'est désormais un arbre très fréquemment rencontré sur l'île.

Sentier au milieu de la pinède
Non loin de ma maison, alors que j'effectue un petit jogging,  je traverse une forêt de pins, les cimes qui semblent se rejoindre forment un dôme très rafraîchissant au milieu du parcours. Alors que je courais un dimanche matin, je vois un feu s'élever au pied de ces pins. J'ai rencontré deux pompiers qui tentaient de circonvenir l'incendie, avec qui j'ai discuté quelques instants, qui veillaient à ce que les coupe-feux soient efficaces pour éviter la propagation de l'incendie. J'ai continué mon chemin, j'ai observé les fougères qui se consumaient lentement. Je me suis rapproché des pins, je voyais les grandes aiguilles vertes balancées par le vent qui jaillissaient de l'arbre pour griffer, lacérer le ciel. Je me demandais où ces racines pouvaient mener, jusqu'où pouvaient-elles plonger? Être-ange coïncidence, j'ai contemplé un fruit à pain qui avait roulé depuis la colline du mont Loka jusqu'au pied des arbres. Mais comment avoir la réponse à la question, devais-je creuser pour déterrer les organes souterrains des arbres ?
Alors que je réfléchissais sereinement à la question, je fermais légèrement les yeux, mes deux paumes, droite, gauche, étaient tendus vers la terre, et tout à coup j'ai senti un léger tremblement au moi. Comment était-ce possible, je me sentais lentement, délicatement vriller dans la terre, m'enfoncer au sein de celle-ci, en tournant légèrement sur moi. De manière très progressive, mes genoux, mes hanches, ma poitrine, ma bouche, mes yeux se sont immergés dans le sol. Et je descendais, je descendais ... Je voyais distinctement les racines noueuses qui transperçaient la terre comme des sabres, les insectes qui rampaient, et au loin j'ai distingué les crânes inhabités des morts. Pourtant aucune frayeur en moi, je comprenais que peu importe la chair décomposée, l'esprit des êtres qui nous sont chers, que nous avons aimés est en nous. Et je descendais, je descendais en empruntant une voie royale, une route de sultans, les racines incroyablement profondes poursuivaient leur inexorable chemin vers les profondeurs. Certaines racines se nouaient entre elles de manière inextricable puis miraculeusement se dénouaient. Le sol s'est endurci, les racines continuaient leur chemin, mais les attaches terrestres avaient disparu pour prendre une forme immatérielle que je distinguais pourtant avec netteté. Il me fallait rattraper ces liens qui liaient l'arbre aux abysses, je me suis décomposé pour conquérir ce nouvel univers, je suis devenu souffle pur, gaz invisible pour creuser encore plus loin  vers la vérité. Les liens se poursuivaient encore très loin, je suis devenu simple particule, de masse impondérable, franchissant les roches les plus impénétrables pour m'immerger vers les chemins les plus ardus, les plus rudes.
Tout à coup un noyau ardent devant moi, un bloc rayonnant de lumière, d'une densité et d'une chaleur fabuleuse. Je ne pouvais m'aventurer plus loin, je voyais toutes les racines des pins sylvestres d'Alsace, des pins parasols de Méditerranée, des pins des Caraïbes de Wallis puiser dans cette source vive. Et une voix douce m'a alors murmuré : tous les pins sont des frères.
Je dédie ce texte à mes quatre frères d'Alsace ...