jeudi 13 juin 2013

Requiem pour Ismail

O mon père ! Est-ce toi que je sens en moi-même ?
As-tu pouvoir de vivre et de vaincre la mort ?
Gérard de Nerval, Le Christ aux oliviers

« Yakamoz »

Aujourd'hui, j'ai l'âge de la mort de mon père, Ismail, quarante-trois ans et vingt sept jours.

Ce n'est pas le prénom qui figure sur son acte de naissance, pour l'état civil c'était Şahismail. Il n'aimait pas celui-ci, avec la présence de ce préfixe venu d'Iran (Chah ou Shah) désignant un monarque dans cette langue. Il racontait parfois l'histoire familiale de la transformation de son prénom car il devait normalement porter celui d'Ismail puisque autrefois, dans les familles turques traditionnelles, le choix du prénom des enfants qui naissent était souvent un privilège dévolu aux anciens et que sa grand mère Emine avait exigé de son fils Ali, le père de mon père, de nommer son ainé Ismail. Elle avait été mariée une première fois à un homme qui portait ce prénom mais il mourut peu de temps après, elle avait été contrainte de se remarier au père d'Ali. Elle gardait un souvenir attendri de son premier mariage et souhaitait perpétuer son souvenir mais cela plaisait moyennement à son fils de devoir donner le prénom de cet homme qu'il considérait comme un étranger à son propre enfant. Il se rend à l'état civil et de manière malicieuse rajoute le préfixe « Şah » pour exprimer sa désapprobation du choix maternel, son désir de liberté par rapport à cette coutume contraignante. Toutefois, mon père fut appelé Ismail par sa grand-mère, au sein de sa famille, tous ses amis ne le connaissaient qu'ainsi ; la volonté d'Emine de célébrer la fidélité de son cœur s'imposa envers et contre tout. C'est ainsi qu'il résonne en moi.

Ce n'est pas son âge exact, il devait sans doute être plus vieux à sa mort. Mon père est né officiellement un premier janvier mais c'est une date fictive comme pour de nombreuses personnes nées dans un univers rural très pauvre en Turquie vers le milieu du siècle dernier. Le chef-lieu du canton où la naissance devait être enregistré était éloigné du village de naissance, les paysans de cette Turquie qui est encore un pays largement sous-développé, où l'illettrisme est la règle, ne s'y rendaient qu'à de rares occasions. Ils ignoraient la date du jour, le calendrier était composé pour eux du temps de la terre, des semailles, des récoltes, de la succession du temps ensoleillé, du vent, de la pluie et de la neige, de la substance même du monde. Ils attendaient souvent que l'enfant ait survécu une première année, voire une deuxième avant d'aller faire un détour par l'état civil, le déclaraient comme venant de naître au premier jour de l'an par souci de simplification, pour éviter tout tracas avec les fonctionnaires qui sans doute n'étaient pas dupes. Je ne peux que me raccrocher à sa date de naissance officielle pour calculer son âge à sa mort dans l'ignorance du vrai jour de sa venue au monde.

Mon père : ombre illuminée toujours vive en moi, plus de vingt-trois ans après son départ. Il était une figure d'autorité pour moi, crainte, respectée mais ce n'est pas une ombre menaçante, je sens sa présence douce ondoyer en moi comme un océan chatoyant, aux éclats veloutés miroitant sous la pleine lune. Caresse, frémissement de la lumière lunaire qui plonge dans l'eau, s'entremêle aux profondeurs aquatiques et rejaillit aussi se répercuter vers l'espace, y déploie un feu d'une délicatesse infinie, ténu et pourtant immense, apaisant ; les vibrations qui se déploient de cette source lumineuse entremêlée aux mouvements ondulants de l'eau m'effleurent, se diffusent, grandissent en moi, deviennent part intégrante de mes organes, cœur et battements, poumons et souffle, cerveau et âme. Il git désormais dans un cimetière à Ankara, son corps décomposé est venu nourrir, embrasser dans une ultime étreinte cette terre turque, amoureuse fidèle qu'il aimait tant. Évanouissement de la chair, retentissement de l'esprit éternel.

Entre deux accidents

Souvenir de sa mort ... Il se rendait aux fiançailles de la fille d'un ami, j'étais resté à la maison, appréciant peu ces réjouissances impersonnelles. N'ayant pas le permis, il prend place pour se rendre à la mosquée dans la voiture d'un fou du volant, petit coq ivre de puissance venant de s'acheter une grosse cylindrée, qui s'amuse à rouler à toutes blindes au centre-ville. Cet imbécile grille un feu rouge, heurte une voiture qui veut tourner vers les quais, la voiture s'encastre dans un poteau près d'un restaurant. Les autres occupants de la voiture s'en tirent sans dommage, lui seul à l'arrière est dans un grave état, l'équipe d'urgence venu sur les lieux tente à plusieurs reprises de le réanimer.

Ma mère est revenue de la fête qui n'avait pas été interrompu, les hommes et les femmes étaient séparés comme c'est le cas dans les familles traditionalistes, elle n'est au courant de rien. Retentissement de la sonnerie d'un téléphone, nous apprenons que notre père vient d'avoir un accident, nous n'en connaissons pas encore la gravité, nous devons nous rendre au centre de traumatologie d'Illkirch-Graffenstaden. J'accompagne ma mère, j'explique à l'accueil de l'hôpital la raison de ma venue, la personne passe un coup de fil, je la vois écarquiller les yeux, lever son regard vers nous avec un voile de tristesse et d'inquiétude. Nous passons dans une pièce où la mauvaise nouvelle nous est annoncée. Éclatement, déchirement en sanglots, une infirmière me prend contre elle, et là pour la seule fois de ma vie, j'ai une légère attaque de tachycardie, je sens mon cœur accélérer de manière impérieuse dans ma poitrine, je sens même la peau se soulever, vibrer de manière frénétique. Je dois me coucher sur le sol, respirer à longues gorgées pour que le calme revienne en moi. Les médecins nous expliquent qu'au moment où les urgences sont arrivés sur place, ils récupéraient le pouls en tentant de le réanimer, mais à chaque fois en vain car le cœur de mon père s'arrêtait à nouveau, ils ont dû finalement constater sa mort clinique. Son esprit a été incapable de passer pour une deuxième fois la barrière du feu, de la souffrance insoutenable car il avait déjà connu un accident terrible seize années auparavant alors qu'il venait tout juste de nous faire venir de Turquie pour le regroupement familial.

Il n'a pas encore trente ans, il se rendait un matin au travail en vélo. Il tourne à gauche lorsque déboule dans cette rue une voiture contre laquelle il se fracasse, il passe par dessus et son crâne heurte durement à la fois la voiture et le macadam, il sombre dans le coma. Souvenirs imprécis ; je n'ai que quatre ans à l'époque. Je me souviens de l'effet dévastateur sur la famille qui a failli se disloquer totalement à la suite de ce drame. Il en a gardé une infirmité toute sa vie, une perte des sensations, des goûts, une difficulté à réfléchir, des problèmes de mémoire et surtout une perte de l'élan vital, de la dynamique qui le caractérisait. Il s'amusait parfois à me faire palper sa tête cabossée pour que je puisse sentir les cicatrices de l'opération, je plongeais ma main dans ses cheveux, je sentais, légèrement effrayé, sur la paume de mes doigts le long du sommet de son crâne des abîmes vertigineux, crevasses aux bords rugueux, des points de suture, des nœuds qui stoppaient mon cheminement.

Ces deux chocs funèbres sont pour moi les deux immenses portes de l'enfance sous l'égide de mon père. Premier choc, première porte : le poids de la fragilité humaine m'apparaît en tout éclat mais mon père revient miraculeusement de la mort, échappe à la grande faucheuse pour me recouvrir tendrement de son ombre. Deuxième choc, deuxième porte : je suis désormais seul à porter ce fardeau.

Mélancolie et faiblesses

Dans les souvenirs pêle-mêle attachés à mon père flotte en moi le sentiment de tristesse, d'inaccomplissement que je percevais émanant de lui. Il traînait un sentiment d'échec social qui rejaillissait dans sa vie courante. Il avait ardemment souhaité faire des études, il en avait largement les capacités mais il avait dû arrêter vers treize ou quatorze ans lors de l'enseignement secondaire, pour des raisons essentiellement liées à la grande pauvreté de sa famille même si une obscure historiette amoureuse avec la fille d'un notable, réprouvée par les proches de la famille de celui-ci, semble avoir servi de catalyseur pour l'abandon de la scolarité. Il était définitivement fait pour réaliser des tâches intellectuelles, il l'aurait fait dans un monde où il aurait régné un minimum de justice sociale, d'égalité des chances, ce qui n'était pas le cas de la Turquie dans les années soixante du siècle dernier. Il était souvent d'une maladresse confondante quand il s'agissait de réaliser des travaux manuels complexes. Contraint de choisir un métier manuel à l'adolescence pour vivre puis pour subvenir aux besoins d'une famille qui n'a cessé de s'agrandir, il s'était orienté vers le métier de peintre en bâtiment qui est parmi les métiers du bâtiment celui qui nécessite la plus faible qualification, où le savoir à acquérir est minime, où seul compte essentiellement la patience, l'ardeur à la tâche. Je l'admire pour l'accomplissement sans fin de cette tâche rébarbative, ennuyeuse, répétitive à l'extrême, pour la manière dont il est reparti au combat pour reprendre ce travail qu'il détestait après son terrible accident, avec la seule volonté d'être le soutien familial qu'il ne pouvait pas envisager de ne pas être, alors que les médecins lui conseillaient d'attendre mais, ainsi qu'il le disait à ma mère « Que vont faire mes enfants si je ne retourne pas au travail ? ».

Il était hanté par les souvenirs de ses belles années scolaires, il parlait toujours avec émotion de l'école, racontait ses exploits scolaires, narrait avec fierté comment il avait un jour impressionné l'inspecteur venu contrôler le niveau des élèves à l'école primaire en dénouant des problèmes que n'arrivaient pas à résoudre les plus âgés de la classe. Il racontait l'humiliation de devoir sans cesse demander les livres qu'il ne possédait pas à ses camarades scolaires au collège, un des premiers achats de sa vie avait été un atlas géographique qu'il consultait toujours rêveusement. Il était respecté par ses frères et sœurs, par ses amis pour le savoir qu'il continuait à chérir. Je l'entendais citer des vers qu'il avait retenus de poètes turcs tels que Yunus Emre, Necip Fazil Kisakurek et d'autres encore devant ses amis, phrases dont je captais rarement le sens. Il ne cessait de s'informer avec des journaux turcs qu'il lisait avec avidité, il dévorait chaque nuit une encyclopédie islamique vendu en supplément par un quotidien car il était sujet à des insomnies chroniques après son accident en vélo.

Mère et Père

Immense éclat dans ma mémoire, j'ai treize-quatorze ans, je me réveille au milieu de la nuit pour aller aux toilettes. Quand je ressors, je vois la lumière du salon allumée, j'ouvre la porte, je le regarde un long moment, je suis encore vaguement endormi, et les yeux mi-clos je le vois faiblement illuminé par les deux ampoules de faible puissance ; il est plongé dans sa lecture, le regard perdu dans son encyclopédie comme dans les profondeurs d'un vaste océan, baignant dans cette lueur mate aux contrastes toutefois nets, limpides, dans un silence religieux où seul résonne en contrepoint le tambour souterrain de mon propre cœur. Il perçoit ma présence, pose le livre, me dit qu'il est tard, que je dois aller en classe le lendemain, qu'il doit également se coucher. Il me raccompagne jusqu'à la porte de ma chambre en me poussant avec douceur par l'épaule, m'effleure les cheveux, seul geste d'effusion et de tendresse qu'il se permettait quelquefois, en me disant « Travaille bien à l'école ». Je me rendors.

L' accident n'a pas seulement laissé des séquelles indélébiles sur son corps, après celui-ci il traverse une crise identitaire profonde qui prend une teinte religieuse. Il perd quelques amis, commence en lui une quête intérieure et il opère une mue fondamentaliste. Son éducation turque a mêlé une part de culture musulmane conservatrice et d'esprit kémaliste républicain, comme dans la plupart des familles populaires. Il a essentiellement été indécis politiquement durant sa vie, passant de la gauche qui répondait à son sentiment d'injustice sociale  à la droite nationaliste qui épousait son amour profond pour la Turquie. Au milieu de ce cheminement, la parenthèse à connotation fondamentaliste a été une période pénible. Il s'est laissé poussé la barbe et a même essayé de contraindre ma sœur aînée à porter le voile à école. Elle a résisté, il a vite abandonné face à sa ténacité, la volonté de ma sœur de continuer à poursuivre ses études en toute liberté s'est imposé envers et contre tout. En réalité, son désir de faire étudier ses enfants, de les faire réussir là où il avait échoué était en lui bien plus profond que cette pseudo-injonction religieuse, la parenthèse fondamentaliste, vernis inspiré par la peur, s'est refermé ; alors que nous allions en vacances en Turquie en voiture, il s'est coupé la barbe en chemin.

Est-ce lié à son accident, est-ce que cela découle d'une inaptitude naturelle chronique à gérer le quotidien, il était dénué pour beaucoup de choses de sens pratique, il pouvait facilement se faire escroquer, se faire avoir par certaines personnes peu scrupuleuses. Il faisait naturellement confiance aux personnes qui l'entouraient, qui tiraient parti du sentiment d'amitié pour lui soutirer de l'argent au delà du raisonnable. Comme tous les immigrés de cette génération, il avait en lui le rêve de retourner un jour vivre en Turquie. Il achète lors d'un voyage au pays natal un appartement avec un magasin situé juste en dessous. Nous apprenons deux ans plus tard en parlant avec des voisins qu'il a payé pour la boutique deux fois le prix d'un magasin situé juste à côté, pourtant mieux situé à l'angle et d'une superficie largement plus grande. Il l'avait acheté à une connaissance qui se prévalait de ses liens personnels avec mon père qui en a profiter bien entendu pour prendre ses distances avec ce pseudo-ami. Un autre jour, il revient du travail en nous annonçant qu'il vient d'acheter une voiture à un collègue de travail, convaincu par ce dernier qu'il l'acquérait à un excellent prix. Ma mère venait d'avoir le permis, mon père ne pouvait l'obtenir depuis l'accident. Nous sommes obligés d'emmener la voiture au garage très peu de temps après, le réparateur nous révèle que ce tacot est un véhicule gravement accidenté, il nécessite à deux reprises des réparations très lourdes et coûteuses. Malgré cela, la voiture fait des embardées brusques sur la route mais mon père prétend que c'est la faute de ma mère, qu'elle conduit mal. Un jour, nous descendons une forte pente des Vosges en famille dans la voiture, ma mère crie, hurle, elle n'a plus aucun contrôle sur le véhicule, nous sommes à quelques centimètres de basculer dans la fosse, elle est obligée de ralentir avec le frein à main. Nous arrivons tant bien que mal chez un oncle habitant à Gerardmer mais elle refuse de reprendre place dans le véhicule avant une inspection complète du moteur. Il s'avère que le volant de direction retenu par quatre boulons ne tient plus que par la moitié d'un seul au bord de la rupture, le réparateur médusé déclare que nous sommes fous d'être venus de Strasbourg jusqu'ici. Mon père est blême, silencieux, conscient que nous avons failli mourir. Les exemples de sa faiblesse sont légions, je pourrais les multiplier. Étrangement, cette inaptitude à jauger les gens, cette confiance aveuglante qu'il donnait parfois à tort aux personnes qui se prétendaient ses amis me le rend plus cher ; j'affectionne cette faiblesse humaine, cet aspect velléitaire dans un monde où l'on célèbre la réussite sociale, où tirer profit de l'autre, étaler sa force au mépris du sens élémentaire de la justice, s'en vanter provoque l'admiration des imbéciles, je peux regarder avec fierté la conscience de mon père comme un miroir sans tâche, poli, pur. 

Mon père était d'une rigoureuse honnêteté, je l'ai vu toujours profondément irrité, désemparé face aux mensonges, à la mauvaise foi. Un jour, il revient du travail, dans la colère la plus profonde qui soit, accablé par l'épisode suivant : son chef de chantier lui avait promis qu'en échange d'heures supplémentaires, il serait payé à un certain montant convenu d'avance entre eux ; mon père ne ménage pas sa peine, travaille dans les endroits les plus sales à des heures impossibles dans la chaleur étouffante de l'été jusqu'à la fatigue extrême, mais au moment de la réception de la fiche de paie, le compte n'y est pas ; il se rend dans le bureau de ce chef, lui exprime sa déconvenue, lui réclame des explications. Celui-ci l'interroge sur le montant de la prime d'invalidité qu'il perçoit trimestriellement de la sécurité sociale à la suite de son accident, divise le montant par trois, le rajoute à celui inscrit sur la fiche de paie et lui démontre ainsi qu'il a un revenu mensuel équivalent à celui qu'il lui avait promis ; mon père indigné par cette fourberie, humilié, froisse sa fiche de paie, le jette à la tête de son chef en le traitant de ce qu'il était, voleur et menteur.

Il reçoit par courrier une mise à pied de quelques jours. Douleur de l'homme juste face à l'hypocrisie, il ne cesse de tourner en rond, de fulminer, de raconter éternellement avec rancœur la scène, la rumine car elle traduit sa frustration, sa faiblesse sociale, recouvre son sentiment d'échec, son incapacité à lutter contre la hiérarchie, à exprimer correctement son ressentiment. Il tonne qu'il va démissionner, mais ma mère, voix de la raison, lui rappelle la difficulté de trouver un travail, la nécessité absolue qu'il y a de subvenir aux besoins d'une famille nombreuse, qu'il doit s'armer de patience … Il me demande de l'accompagner consulter un syndicat, nous sommes reçus par deux permanents à qui il me demande de traduire son histoire. En échange du paiement d'une cotisation depuis le début de l'année, ils écrivent une lettre avec accusé de réception à l'employeur rappelant les faits, expliquant posément les raisons de la colère. Ils nous en donnent une photocopie : le contenu de la lettre est purement administratif mais en une dizaine de lignes, la vérité est rétablie.

Quand nous rentrons, il me demande sans fin de lui révéler la teneur de la réponse syndicale, je la traduis à chaque fois patiemment mais il me sollicite avec une telle insistance qu'à la fin, n'en pouvant plus de devoir répéter les mêmes mots, je le transcris sur une feuille en turc pour qu'il puisse l'avoir en permanence sous les yeux. Il ne me sollicite plus, je le vois déplier sans cesse ce papier pour le lire avant de le replier, mais je perçois vaguement la déception de ne plus m'entendre, d'écouter les mots de la vérité résonner clairement dans la bouche de sa descendance, dans la bouche du prolongement qu'il espérait glorieux de soi alors qu'il se ressentait quantité négligeable au monde.

La gloire de mon père

Rigoureuse honnêteté envers les autres, chacun devait avoir son dû, ni plus, ni moins. Ni plus : nous sortons d'une station-essence après avoir payé le plein d'essence, il se rend compte que la personne lui a rendu la monnaie sur un billet de 500 F et non 200 F. Il s'en assure avec ma mère qui attend au volant, il retourne avec moi rendre l'argent à l'employée, ébahie par le geste. Quant à moi, enfant d'une douzaine d'années, je me dis qu'il est fou, qu'il est bête, je m'imagine toutes les dépenses que j'aurais pu réaliser avec cette manne tombée du ciel, mais transmission spirituelle des valeurs, je sais désormais que je me comporterais de manière identique. Ni moins : quelques mois plus tard, nous payons à la caisse d'un supermarché, il manque 5 centimes, il réclame avec insistance l'argent à la caissière qui n'a pas de pièce de monnaie d'un tel montant, qui doit s'enquérir auprès des autres collègues, que j'entends et vois auprès de celles-ci discrètement traiter mon père de radin, alors qu'il aurait pu selon elle ne pas réclamer une si petite somme.

Il était pour moi une figure crainte et respectée, une enveloppe protectrice qui me protégeait du monde, un platane à l'ombre duquel je mûrissais lentement, doucement. Venant d'une famille populaire turque, il exigeait une attitude de révérence face à lui. S'il voulait boire, nous devions lui apporter à sa demande un verre d'eau puis nous tenir en attendant qu'il ait terminé dans une pose équivalente à celle de la prière musulmane en station debout, en plaçant notre main droite sur celle de gauche que l'on plaquait au dessus du nombril. Je trouvais normal de lui ramener l'eau mais je détestais la posture peu naturelle qu'il nous imposait, j'accomplissais toutefois en silence sa volonté. Je faisais l'apprentissage de l'obéissance que je considère désormais essentiel pour accéder au bonheur, même si ce n'est pas bien entendu la vertu suprême. Je redoutais sa colère, son attente immense en matière de résultats scolaires. Il avait reporté sur ses enfants son désir d'ascension sociale, il était particulièrement exigeant pour tout ce qui touchait à l'école, respect des maîtres, assiduité, notation. Il ne cessait de répéter comme un mantra la maxime suivante« Oku, öğren, ilme çalış » ce qui signifie « Lis, apprends, travaille à la science » qu'il avait extrait d'un texte d'un savant islamique ou d'un hadith. Il fallait toujours viser l'excellence, être premier de la classe pour pouvoir le satisfaire. Il regardait attentivement nos cahiers, nos bulletins, commentait l'évolution des notes, se faisait traduire les évaluations orales. Un jour, j'obtiens un passable sur un exercice au lieu des biens ou très biens que j'accumule à l'école primaire et je devais faire signer comme quasiment chaque semaine mon cahier d'exercices par mes parents pour le présenter à l'enseignant. Dans la crainte d'essuyer la colère paternelle, j'imite la signature de ma mère, très facile à contrefaire. Il reprend la semaine prochaine le cahier à partir de l'endroit où ma mère a signé situé quelques pages après celle où s'étale mon abomination; je me dis Ouf, sacré petit malin que je suis, j'ai échappé à la catastrophe. Lorsque le cahier est terminé, il le signe mais mû par la curiosité le reprend entièrement. Je suis terrorisé, tétanisé, muet, il tourne les pages avec minutie, je prie pour qu'il ne tombe pas sur l'exercice où j'ai eu une mauvaise note mais Dieu balaie sous un paillasson mes prières le voici sous ses yeux. Il me demande ce que c'est, je bredouille n'importe quoi. Il appelle ma mère qui lui confirme qu'il ne s'agit pas de sa signature, qu'elle n'a jamais signé à cet endroit, qu'elle lui aurait forcément signalé si j'avais eu une mauvaise note. Il élève la voix, me tire légèrement par l'oreille, j'avoue en pleurs mon forfait terrible, je demande pardon pour mon mensonge. Comme à chaque fois que je fais une bêtise enfantine, la sanction est minime au regard de ma crainte démesurée, mon père n'était absolument pas adepte de la violence, je m'en tirais comme toujours avec  une oreille qui chauffait, une légère claque, la punition n'était jamais en commune mesure avec la terreur éprouvée. Anecdote ridicule, dérisoire mais à l'aune de l'enfance, nos minuscules forfaits nous apparaissent comme des péchés étourdissants, j'étais un simple enfant chaviré par la puissance de son attente sociale, par la force de son désir de reconnaissance qui m'accablait de temps en temps mais qui m'a aussi et surtout poussé vers l'avant. Je comprends avec l'âge que ce n'est pas tant la crainte de la sanction qui me poussait à dissimuler mais celle d'affronter le poids de la déception parentale ; le retentissement de ce forfait futile dans ma conscience est la trace tangible de mon propre respect pour les valeurs enseignées par mon père.

Autre formule qu'il répétait, c'était la primauté du spirituel sur le matériel, du « manevi » sur le « maddi », la nécessité de suivre quelques valeurs simples et désuètes qu'il rattachait à sa culture islamique tels que le respect de l'école, des autres, la tolérance, la politesse, l'obéissance, l'ordre, le travail, le goût de la connaissance. Par un inexplicable concours de circonstances, je me retrouve propulsé un jour en sujet d'un reportage sur l'immigration turque en Alsace et la réussite scolaire des enfants d'immigrés alors que je suis en seconde générale au lycée. Une équipe de télévision de FR3 de l'émission « Mosaïques » est venu au rectorat de Strasbourg pour réaliser un reportage sur ce thème, celui-ci a aiguillé les journalistes vers moi. Je suis interviewé à l'école, mais timide et réservé je bredouille quelques mots aux questions que l'on me pose. Les reporters veulent aussi quelques images de moi en famille, nous les accueillons à la maison. Mon père raconte longuement son histoire, lit quelques lignes de poèmes qu'il écrivait. De cette longue interview, ils retiennent de lui simplement un passage où il exprime exactement cette idée, qu'il a élevé ses enfants en leur inculquant avant tout des valeurs spirituelles, je me souviens avec force du passage où il proclame cette vérité alors que je n'ai aucun souvenir des scènes où j'apparais. Le jour où le reportage passe à la télévision, nous ne sommes pas prévenus, nous ratons le début de l'émission, nous ne pensons pas à l' enregistrer. Mon père écrit une lettre pour demander une copie du reportage, en vain. Peut-être un jour le reverrais-je prononcer ces paroles ...

Le chemin de la mort

Mort accidentelle, qui n'a pas été précédée d'une longue maladie qui prépare au décès, qui prépare déjà le chemin du deuil. Mort abrupte, saisissant de court nos esprits ; les pleurs ruissellent des yeux de sa femme, de ses enfants, lorsqu'une pensée de notre père vivant se manifeste, lorsqu'on évoque son souvenir, que l'idée de la solitude à jamais, de l'impossibilité matérielle de le revoir nous frappe comme une lame en plein cœur. Douleur immense, portée par le bord extrême d'une vague s'étendant comme une vaste onde, les larmes ruissellent soulevant alors parfois celle des personnes qui nous entourent par vagues successives tandis que la leur s'abat sur nous. Douleur inexorable qui s'apaise avec le temps pour descendre imperceptiblement au fond de nos êtres, devenir une part nostalgique, un dépôt inextinguible en nous-mêmes, un fond sablonneux qui se réveille, se soulève parfois au gré des souvenirs pour retomber dans les profondeurs.

Je suis à la porte de la morgue de l'hôpital peut-être deux jours après son décès clinique. Les amis, les proches de la famille nettoient le corps à l'aide d'eau, rite musulman de purification avant l'envoi pour l'enterrement en Turquie, j'attends dans l'antichambre en qualité de fils aîné. J'entends exprimer autour de moi l'idée que je me dois de voir une dernière fois le visage de son père, je ne dis pas un seul mot mais la pensée que l'on va m'infliger la vision d'un cadavre, la vue d'un corps qui a peut-être entamé le lent processus de putréfaction, quand bien même il s'agirait de mon père que j'aimais, me révulse. Je préférerais garder en mémoire d'autres souvenirs, l'attacher dans mes idées à d'autres lieux que cet endroit froid, impersonnel, clinique. On ne me demande pas mon avis, j'obéis, je me lève, je m'avance lentement du pas du condamné vers la salle où il gît, je vais voir le premier mort, le premier cadavre de ma vie. Je m'approche de l'endroit où il repose avec un drap qui le recouvre à partir du torse, seul émerge son visage flottant dans la lumière pâle de la morgue ainsi que pour l'éternité dans le rayonnement sacré de ma mémoire. Il est d'une blancheur déconcertante, fortement émacié, un très beau sourire flotte sur ses lèvres comme s'il avait trouvé un apaisement infini, miraculeux, enchanteur. Je ressens la vibration d'un sourire invincible qui se déclenche en moi, son visage irradie d'une grâce vertigineuse. Je suis rentré avec la terreur de me confronter à la mort, je ressors avec son sourire éternel en moi, celui qu'il arborait si souvent malgré la délicate mélancolie qui émanait de lui. L'enveloppe d'autorité, de peur à travers lequel je le percevais avait disparu, s'était évaporé en même temps que la froideur cadavérique s'était emparé de lui, seuls en moi résonnent la douceur et la bonté que je ressentais aussi toujours en sa présence.

Calligraphie japonaise : Père Éternel Amour

Je pars en compagnie de ma mère en Turquie pour le convoi du cercueil. Ses frères nous accueillent, je palpe en particulier la douleur particulièrement vive de son frère Cemal, celui dont il était plus proche, qui est secoué fréquemment par les sanglots. Mon père était l'aîné de la fratrie, celui qui tentait d'apaiser les querelles familiales qui pouvaient prendre une tournure vive. Motif de ces chamailleries : le partage d'une maison laissée par leur père à sa mort. A chaque fois que nous retournions en vacances en Turquie, il tentait d'apaiser les uns et les autres, je me souviens de longues soirées où il les réunissait pour tenter de rapprocher les points de vue, je m'endormais en écoutant ces longues palabres. Les essais de réconciliation furent vains, mais sa figure d'aîné conciliant, bienveillant dominait les débats sans fin, il était respecté par sa famille. Cemal était le plus proche en âge, ils se ressemblaient physiquement, il avait aussi acheté une encyclopédie qu'il lisait avec passion comme son frère, et d'une nature sensible et délicate, il était totalement affligé par la perte de celui-ci, il ne cessait de répéter que désormais dans la famille c'était son tour. Il avait raison.

Le décès avait eu lieu en janvier, au milieu de la saison d'hiver. Quelques membres de sa famille éloignée, des amis qui l'avaient connu enfant s'étaient déplacés depuis son village d'enfance pour assister à l'enterrement. J'écoutais ces paysans qui avaient fait un long voyage à Ankara pour partager une douleur que je percevais totale, sincère. J'entendais dans la bouche de ces inconnus des anecdotes, des récits d'évènements impliquant mon père ; l'histoire qui s'étalait était la sienne mais c'était celle bouleversante, étrange d'un enfant, d'un adolescent, d'un jeune homme, périodes inconnus de moi. Ils représentaient le terreau dans lequel il avait grandi, j'étais lié à ces paysans âpres, fiers par les liens paternels, charnels du sang.

Son cercueil s'est envolé après nous, il est ramené dans la nuit depuis l'aéroport d'Ankara, déposé dans une mosquée. Un homme pieux s'y rend au petit jour pour effectuer la prière matinale ; avant de partir, il s'approche, intrigué, pour lire le nom affiché sur la plaque: « Ismail ». Cemil a joué un rôle fondamental d'intercesseur pour la venue de mon père en France, il fut un de ses plus proches amis durant les premières années d'exil avant de faire un retour définitif en Turquie, mon père resté en France et lui s'étaient perdus de vue. Stupéfié, bouleversé par sa découverte, il accourt nous présenter ses condoléances. Surgissement pour moi d'une figure familière du passé, il passait parfois à la maison ; Homme affable, souriant, nous le surnommions affectueusement « Oncle Chocolat » car il nous offrait des tablettes de chocolat à chaque venue.

Voici venu l'heure de l'ultime passage. Il est enlevé du cercueil, posé dans la tombe enveloppé de son linceul. Les poignées de terre noire commencent à tomber sur lui, le recouvrir comme une ultime pluie régénératrice, le corps de mon père va recevoir cette manne, se désagréger en poussière ; il est désormais la terre que je foule, mon énergie vitale, le terreau vigoureux dans lequel mes racines plongeront à tout jamais, la terre ferme sur laquelle je marche, la terre agile sur laquelle je cours, la terre vivifiante sur laquelle je danse.

Mon père en moi

Mon père est mort ; Bang Bang Bang quelques centaines de millions de battements de cœur dans l'espace et le temps après son décès, explosions de pensées en moi liées à lui, à nous. Il occupe l'espace des trois pères possibles : père de sang, social, spirituel. Imaginons : si je rencontrais au cours de mes pérégrinations exactement le même homme, aux mêmes actes, aux mêmes pensées je sais pertinemment que nous ne pourrions être amis. Trop de différences entre nous nous avons vécu des expériences personnelles, familiales, historiques, politiques, sociales, culturelles radicalement différentes. Le monde qui nous entoure, l'état de la technique dans lequel nous vivons déterminent largement notre pensée. Il est né peu de temps après la fin de la seconde guerre mondiale, dans un pays sous-développé, dans une famille paysanne, musulmane. Il a grandi dans un berceau moyenâgeux, à l'écart encore du monde globalisé, il a entamé une lente course vers la modernité. Quand je vois l'espace parcouru au cours de celle-ci, je comprends parfaitement les raisons de sa crise identitaire, elle était inévitable compte tenu de l'effort d'adaptation permanent gigantesque qui lui a été demandée, cette crise devait se dresser comme un vaste mur à franchir, qu'il a traversé. Le chemin que j'ai accompli est plus balisé, le monde dans lequel j'ai à mon tour évolué a été immédiatement multipolaire, multiculturel.

Mon père m'a offert un patrimoine génétique, à travers celui-ci j'ai hérité d'un corps. Il a mieux géré le sien que je ne l'ai fais, il a toujours été mince, son alimentation marquée par la restriction, grâce évidemment à celle-ci, a été plus équilibrée. Arrivé à l'âge adulte, j'ai commencé à être une victime consentante de la société de consommation, aux tentations inoculées par la publicité, j'ai bêlé comme tous les millions de moutons de Panurge qui m'entourent pour assouvir mes désirs, pour poursuivre ceux des autres. J'ai mangé, j'ai grossi plus que de raison. Puis j'ai maigri, mais le mal est dans le fruit, je dois sans cesse me surveiller, me restreindre. Mon père a été plus sourd que moi aux appels des sirènes, son mode de consommation marquée par ses origines et sa condition ouvrière a été plus intelligent. Côté maladies corporelles, je me suis surpris à avoir quasiment aux mêmes âges les mêmes faiblesses, des ulcères à l'estomac puis une sciatique. Je suis heureux du corps que m'a légué à moitié mon père, je sais que c'est le seul, que je dois composer avec lui sans l'aduler, je le respecte car c'est de lui que procèdent mes joies, mes peines, mes pensées.

Une coupure radicale spirituelle nous sépare : il se déclarait musulman, croyant en Dieu ; je suis athée. Avait-il la foi ? De toute manière, compte tenu du milieu dont il est issu, il était inenvisageable pour lui de se proclamer incroyant. La religion musulmane est marquée par l'observance d'obligations contraignantes telles que les cinq prières par jour, qu'il a peu respecté comme la grande majorité des Turcs que je connais, y compris dans sa période fondamentaliste, ou l'interdit de l'alcool qu'il a transgressé une grande partie de sa vie (comme la quasi totalité des Turcs que je connais …) jusqu'à ce que l'injonction de ne pas boire s'établisse en lui. Même rengaine pour le jeûne du Ramadan qu'il a fini par observer à partir d'un certain âge. Je me garderai de dire qu'il n'était pas musulman en constatant qu'il a varié dans la soumission aux obligations islamiques, il y a une belle idée dans l'Islam où seul Dieu juge nos actes ; l'acte de foi est personnel, intime et met en lien directement le fidèle à Dieu. Il s'est revendiqué musulman, la culture islamique a profondément imprégné l'univers familial. Je me suis détaché progressivement de cette culture, je n'éprouve aucun désir spirituel d'une transcendance mais dans mon pays, la France, qui manifeste une peur irraisonnée de l'Islam, la vision perpétuelle de mon père tolérant, qui n'a jamais proféré de propos haineux vis-à-vis des autres et/ou de leur religion a eu une valeur d'édification par l'exemple. Petite scène du célèbre conte oriental de Medjnoun et Leila, histoire malheureuse d'amoureux qui a traversé les siècles : Un jour, un ami de la famille de Medjnoun lui dit : "Mais cette Leyla que tu aimes avec tant de constance n'est pas si belle que cela !". Medjnoun répondit: "Pour voir Leyla il faut avoir les yeux de Medjnoun". Mon père m'a fait don de ses yeux pour contempler la beauté idéale, la beauté réelle de l'Islam, je porte un regard positif sur cette religion ; j'ai rencontré à travers mes lectures la figure de Mevlana, cité parfois par mon père, écrivain-soleil irradiant depuis des siècles l'esprit turc, sa philosophie soufie imprègne ces lignes et ce blog.
Profonde continuité dans le rôle assigné à l'école dans nos existences respectives. J'ai eu la chance d'étudier dans la France des années quatre-vingt bien plus juste que la Turquie des années cinquante, j'ai eu la chance d'étudier sous le regard attentif, vigilant de mon père. Il avait cette curiosité permanente pour la politique et l'histoire, un intérêt toujours vif pour l'actualité, flammes qui me dévorent aussi ; je lis avec avidité la presse, je suis en permanence le théâtre politique, qui détermine notre lien à la nation, qui façonne notre destin collectif, qui se cristallise en mal ou bien pour terminer sa course dans les livres d'histoire. Je trouve surprenant, admirable la permanence de cette attirance culturelle de mon père car les rares fois où j'ai exercé un travail manuel, en qualité d'ouvrier dans une boulangerie industrielle, de peintre en bâtiment, la fatigue physique m'empêchait une fois à la maison tout effort de lecture, j'étais incapable de me concentrer. Sa passion pour la littérature, en particulier la poésie, résonne aussi avec force en moi : le songe d'écrire le traversait, il consignait des petites poésies dans un livret. Sabre délicieux, impitoyable, ce songe me transperce à mon tour …

Discordance fondamentale dans nos vies : à sa mort, il était marié, mariage heureux, stable, il laissait derrière lui sept enfants. A son âge, je suis célibataire, sans enfants. Il a su assembler autour de lui une famille solidaire, aux solides liens familiaux, aux valeurs communes, j'éprouve toujours une joie infinie à retrouver ma mère, mes frères et sœurs.

Le temps du testament

J'ai l'âge de la mort de mon père. Un fossé, immense, incommensurable nous sépare, celui qui délimite le fils du père à tout jamais. A travers les strates imperceptibles de l'espace-temps, j'ai vieilli tandis que sa course s'est arrêtée, nous sommes frères jumeaux malgré le temps qui nous a désuni, grâce au temps qui miraculeusement nous rassemble, j'arrive vers lui, mes mains tendues blanches et nues emplies de compassion et de respect ...
Tic Tac Tic Tac Tic Tac ... Pour quelques heures, quelques minutes, quelques secondes, il est encore mon aîné. Mes bras mes mains démesurés s'élancent vers lui pour l'étreindre Bang Voici l'heure fatidique nous nous superposons, je récite quelques sourates de mon enfance même si ne suis plus croyant … Nous nous éloignons à nouveau, je suis plus âgé, je deviens son grand frère, il reste sur le chemin, je vais marcher sans lui vers le déclin, la mort.

Demain la mort ; mon père est décédé sans rédiger de testament, sinon dans nos cœurs, sinon spirituel. Je ne ferai pas la même erreur, Maître Notaire, approche toi, assieds toi, écoute ma voix, note sous ma dictée :
Écrit en juin de l'an 2013, moi, Erhan, 43 ans et 27 jours, ni tout à fait fou, ni tout à fait sage, je veux consigner ici mes dernières volontés, toutes irrévocables. Je n'ai pas de bien, de maison à distribuer ; fort heureusement, pas de batailles, pas de déchirements à prévoir pour salir ma mémoire. Le peu d'argent que j'ai mis de côté, que ma famille se le partage, et voyage en pensant à moi qui ait beaucoup voyagé.
Je lègue à ma mère Lutfiye la tendresse d'un fils aimant, l'amour filial dévorant de l'enfant que j'ai été, l'amour serein du vieil homme que je deviens. Le temps de la célébrer n'est pas venu, elle n'est pas morte, heureusement ; qu'elle vive, généreuse dans le bien, encore de longues années. Quand j'écris ces mots, peu s'en faut que mon cœur ne se fende.
J'offre à ma sœur Emine en gage ma confiance éternelle de frère cadet, limpide comme l'eau qui coule, immaculée comme le miroir le plus fidèle, irradiante comme le soleil le plus éclatant. Qu'elle le reçoive comme toujours avec humilité et l'insuffle autour d'elle pour venir en guérison des cœurs malades.
Je donne en legs à ma petite sœur Derya l'écume qui danse, libre, exaltante, sur le bord ourlé des vagues, la beauté des rayons de soleil qui s'entremêle à l'océan, l'éclatement de l'eau que les dauphins viennent frapper dans leur course éperdue, les milliards de coraux qui reposent dans les profondeurs des mers.
J'attribue à mon frère Hakan la politesse des padischahs, l'éternel sens des responsabilités. Qu'il lui soit octroyé la beauté des jours où les passions éclatantes qui ornent nos existences brûlent dans le feu du plein midi, ainsi que l'espérance qui palpite comme un trésor à dévoiler dans les nuits illimitées.
Idem pour mon frère Orhan, mais qu'il ait aussi en partage la droiture des sultans, le courage dans les batailles quotidiennes de la vie. Qu'il lui soit assigné les crépuscules où les couleurs dansent, tourbillonnent dans une folle étreinte, ainsi que les aubes qui renouvèlent le pacte fabuleux de la lumière.
J'accorde à mon frère Cihan notre fragile terre, le soleil autour duquel nous tournoyons comme des derviches-tourneurs, les galaxies qui poursuivent leur course folle dans l'univers tandis qu'explosent en leur sein des milliards de soleil. Qu'il tresse quelques étoiles entre elles pour composer un collier à offrir à ses enfants.
Je donne à Fatih la soif de conquérir le monde, d'en retirer la substantifique, vivifiante moelle. Qu'il se l'approprie en riant à pleine dents puisque l'univers est bruissant de désirs prêts à s'offrir à vous en échange d'un sourire, qu'il lance ses bataillons en organisant une folle farandole, une danse effrénée.
Je transmets à mes neveux et nièces Edis, Teo, Camille, Sarah, Leyna, Ismail, Séline, Ayden la mémoire de mon père, leur grand-père, que personne parmi eux n'a connu. Que son souffle vif-ardent les transporte, les anime au jour le jour ; l'un porte son prénom, je forme le vœu que tous portent ses valeurs.
Je confie à Rémy, mon frère de souffle et d'esprit, le secret dérisoire des discussions où nous nous sommes régénérés, le bilan comptable des victoires et défaites des heures sportives où nous nous sommes confrontées, les peines que nous n'avons pas pu éviter, les joies qui tombaient comme une pluie de météores du ciel.
Je laisse à tous mes ami(e)s passé(e)s, présent(e)s, futur(e)s le soin de me juger, de se souvenir de moi comme bon leur plaise. Je garderai d'eux l'empreinte ineffable du bonheur qui s'inscrit au jour le jour quand on se réunit en compagnie de ceux que notre cœur a choisi.

Maître Notaire, cache ce testament en lieu sûr, que nul ne puisse y accéder ;-)

Vers la vie éternelle

Demain la mort ; où est mon père ; où est mon père ?
Chair disparue, il est le visage qui s'est inscrit en moi comme une douce bénédiction, le sourire qui imprègne maintenant chaque moment de mon existence, la main qui frappe délicatement mon cœur-tambourin.
Demain la mort ; où est mon père ; où est mon père ?
Chair disparue, il est la douleur poignante que j'ai reçu en partage au moment de sa mort, de ses amis, de sa famille. Il est la peine que j'ai transmis à mon tour, qui git en moi comme une douce blessure.
Demain la mort ; où est mon père ; où est mon père ?
Chair disparue, il est là dans les réunions familiales, dans les jeux auxquels s'adonnent ses petit-enfants, dans les rires qui prolongent les siens comme un collier de fleurs blanches éternelles.
Demain la mort ; où est mon père ; où est mon père ?
Chair disparue, il est ces mots qui traversent l'espace, qui irradient dans le temps, dans ces mots longuement élaborés dans le secret de la conscience, irrigués par la sève de la vie, des rencontres, des souvenirs, des lectures, dans ces mots aussi vifs que les globules rouges, aussi ardents que la pompe de mon cœur, aussi frissonnants que ma propre peau. J'écris, j'écris, les mots se multiplient, s'accumulent, mais je dois vous laisser, j'entends un bruit …

Toc Toc Toc Toc
Qui frappe quatre coups brefs sur la porte de la joie ? Je regarde par la fenêtre ; c'est mon père ; je dois aller lui ouvrir, pour mon repos éternel, pour son repos éternel.
Frères, au plus haut des cieux
Doit habiter un père aimé
Friedrich Schiller, Ode à la joie

2 commentaires:

  1. j'en pleure très fort !!!! merci pour tout Erhan abi ... je t aime très fort !!! c'est très très touchant !!
    Derya

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  2. C'est un très beau message, un hommage vibrant à ton père, qui me ramène aussi au mien. Merci. Isabelle

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