mercredi 30 juillet 2014

My friend Yoshiko : Du Soleil Levant au Soleil Couchant

Frayeurs à Nukuhuione

Samedi, nous prenons le taxi-boat avec l'association Vakala pour nous rendre sur l'ilot de Nukuhione. Après avoir déposé nos affaires sur la natte et avoir fait une visite des contours de l'îlot, je souhaite emmener Yoshiko au trou du Diable, petite fosse en profondeur au nord où j'avais vu de beaux poissons et une raie trois années auparavant mais dans mes souvenirs, celui-ci était plus proche du rivage, je dois rapidement renoncer à mon projet . Nous nous promenons avec l'eau à la taille, à la recherche des poissons qui sont rares de ce côté du lagon. Nous nous approchons insensiblement du tombant, les vagues commencent à se faire de plus en plus impérieuses, déferlent vers nous avec force. Yoshiko commence à prendre peur, et se réfugie derrière moi lorsqu'une vague plus haute la percute de plein fouet. Cela devient un jeu, elle attend chaque vague avec impatience et dès que s'approche un rouleau d'écume plus impressionnant, menaçant de l'engloutir en raison de sa petite taille, elle se blottit dans mon dos en rempart en poussant un petit cri de frayeur. Ce jeu de la frayeur et de la joie a duré près d'une demi-heure, elle est capable de s'amuser un long moment comme un enfant avec des plaisirs très simples. Nous nous sommes enfin dirigés à nouveau vers l'îlot sur une zone de platier, avec l'eau bondissant parfois au niveau de nos genoux. Tout à coup, un éclair bleu foncé file, fuse sous la surface, c'est un bébé requin qui fuit à notre approche. Petit à petit, ils se multiplient, c'est une véritable nurserie de bébés requins, ils grouillent à cet endroit et passent comme des zébrures vives sous notre regard. Malgré leur petite taille, un très léger sentiment de frayeur se glisse en moi, ils peuvent avoir une taille de près de quarante centimètres mais dans ce bel oxymore de bébé requin, il y a certes « bébé », il y a aussi « requin » ... Je sens un frôlement sur ma cheville droite et avant même que je réalise, que je prenne peur, je vois le bébé requin foncer derrière moi au large après m'avoir effleuré.

Après le repas, j'entame une petite sieste qui s'étend vers le début de l'après-midi. J'entends du bruit dans ma douce torpeur, je m'éveille et vois Yoshiko juste à côté de moi, un grand sourire, l'air innocent, les yeux écarquillés, me demandant si l'on pouvait faire une nouvelle ballade. Je souris, je comprends par son attitude que c'est elle qui a fait sciemment du bruit pour me réveiller car elle commençait à s'ennuyer. Cette fois-ci, nous entamons une marche vers l'îlot Nukihafala vers le sud qui est atteignable à marée basse. Mais parvenus non loin du trou de la Tortue, je me rends compte que nous avions présumé de nos forces et qu'il serait impossible de rebrousser chemin à temps depuis Nukihafala avant le rendez-vous que nous avions fixé au taxi-boat. Nous revenons lentement et nous profitons de la demi-heure qui reste pour explorer à nouveau le versant nord. Au menu visuel de l'après-midi, trois bébés requins, un très bel oursin accroché sous une roche et un étrange crabe aux petits yeux rouges vifs pivotant sans cesse.

Coucher de soleil sur Uvea

La veille, au restaurant, Yoshiko m'avait demandé s'il était possible de voir un coucher de soleil sur Wallis. Je me suis rendu compte que je n'en avais jamais vu sur l'île car l'ouest de l'île où il serait possible d'en admirer un est quasiment inhabité et me suis dit que le plus bel endroit pour en contempler un serait l'église-du-bout-du-monde, la chapelle Saint-Pierre Chanel. Je l'y ai emmené lorsque le taxi-boat nous a déposé sur le rivage, nous avons attendu patiemment sur la terrasse de l'étage de la chapelle une vingtaine de minutes que le soleil commence à se pencher vers la ligne d'horizon, vers sa future tombe, son doux berceau. Yoshiko me demande dans combien de temps le coucher de soleil aura lieu, je regarde l'heure, il est 17h25, je lui réponds dans environ dix minutes. Elle sort son I-phone, pianote sur son écran à la recherche d'une application téléchargée, et l'écran indique 17h28.

Le soleil déploie dans sa course finale un immense bandeau lumineux qui palpite à la surface, dont les échos dorés explosent leur brillance dans notre iris, les reflets dansent, vibrent pour envahir l'espace et éclater en feux d'artifice dans le présent, dans notre mémoire. Le soleil brille comme la pointe d'un « I » éclatant de bonheur au centre des eaux du lagon, ivre de joie haute, dense, il s'approche encore de la surface ondulante qui le réclame, flotte comme la flamme d'un immense cierge à l'horizon puis il entame sa plongée dans la ligne lointaine, en quelques secondes, il accélère sa course et à l'heure dite par Yoshiko, la pointe de la bougie rejoint sa base de cire éblouissante pour  se fondre en elle.

Explosion d'or sur Wallis

Nous descendons de la terrasse pour suivre le coucher depuis la rive, à coté d'une petite croix blanche ornée des motifs peints en rouge du Sacré-Cœur entouré de deux soleils qui défie l'immensité océanique. J'éprouve une fascination pour la lumière des couchers de soleil qui en quelques instants peuvent exploser dans une teinte, puis s'échapper vers une autre, où le spectacle fabuleux du ciel compose un tableau éternel, mouvant dans lequel les couleurs bleue, jaune, violette, rouges, rose éclatent, s'entrecroisent, luttent entre elles, cèdent, reviennent à la charge, s'intensifient pour céder finalement la place à la nuit, qui engloutit, qui recompose. Spectacle des grandes luttes, des victoires, des défaites, des renaissances de notre vie, de nos passions qui s'entrechoquent avec celles des autres, de nos sentiments qui se tendent vers nos semblables, qui s'effacent, reviennent, s'exacerbent et périclitent jusqu'à l'extinction, la mort. Le soleil avait entraîné, engouffré dans sa chute les éclats dorés qui voletaient dans l'air, seule une légère bande jaune étroite et mince persista à l'endroit précis de sa disparition, entre ciel et océan. Après un bref épisode bleu glacé, ce sont des teintes pâles bleu azur clair, rose pastel qui se formèrent pour se déposer sur le lagon et l'horizon. Ces couleurs effacées sont celles qui accompagnent souvent les levers de soleil, celui-ci voulait sans doute rendre hommage en ce début de soleil couchant à mon amie du Soleil Levant. Quelques nuages d'une légèreté, d'une douceur de plume voguaient langoureusement dans le ciel bleu ange, et s'adressaient à leur reflet tremblant en surface dans une étreinte spirituelle : « Viens, Viens, hâte-toi vers le ciel immense, goutte de l'océan, envole-toi sous l'éclat du soleil qui reviendra, d'un seul élan porte toi vers nous pour voyager à travers le monde et t'y mirer ». Chaque goutte d'eau répondit alors à leurs frères-nuages vaporeux, qui glissaient, rêveurs, souriants, voluptueux dans les hauteurs : « Revenez, revenez vers nous, dans la grâce d'une légère pluie ou d'un fabuleux orage. Revenez à nous sans crainte, nous sommes la multitude étoilée, la source maternelle. C'est bientôt la nuit, en nous vont exploser, danser toutes les constellations de l'espace » Les nuages et l'océan continuèrent leurs douces complaintes longtemps après notre départ.

Soleil couchant

Une fois rentrés à la maison, Yoshiko insiste pour me faire à manger. Après moults et véhémentes protestations (bon, c'est vrai, pas si moults et véhémentes que cela ...), je cède. Au menu, soupe Mizo avec tofu, tarot et champignon, riz sucré-salé,omelettes aux tomates.

Wallis en catamaran

Dimanche matin, nous discutons sur la terrasse au petit déjeuner. Elle me dit que la vie est un miracle, que nous nous sommes rencontrés il y a plus de deux ans dans un avion et la voilà maintenant passant de très belles vacances sur une île dont elle ne soupçonnait pas l'existence. Je lui dis que c'est elle le miracle, qu'elle fait des efforts envers les gens, qu'elle leur fait confiance et qu'elle en est récompensée. Une amie lui a dit la même chose me révèle-t-elle. Yoshiko est un miracle de petitesse, de hardiesse bondissant à travers les océans, invitant ceux qu'elle rencontre à la volée sur son chemin et recevant des invitations à son tour.
J'étais inquiet pour l'activité de cette journée. Nous devions faire le tour de l'île en catamaran mais c'était bien entendu conditionné à la présence du vent. Or, depuis le début du séjour de Yoshiko, le vent s'était éteint. Nous arrivons à l'association Vakala Youpii un vent miraculeux s'est levé qui allait souffler modérément toute la journée avec suffisamment de vigueur pour faire avancer les voiliers. Nous tractons les bateaux pour les mettre à l'eau, nous déposons nos sacs de victuailles dans un canot à moteur qui nous suivra à la trace pour s'assurer également de la sécurité, et c'est parti pour le tour de Wallis. Les voiliers remontent vers le nord.

Je suis avec un groupe de cinq personnes à bord. Comme à chaque fois, les questions fusent sur Yoshiko, une japonaise à Wallis s'exprimant seulement en anglais est exceptionnelle. Je leur raconte la rencontre dans l'avion. Elle évoque son activité professionnelle, je dois souvent traduire car tout le monde ne parle pas l'anglais sur le bateau. Elle exerce des activités à mi-temps, elle est guide pour aveugle mais son activité principale est éducatrice pour des enfants atteints du syndrome d'Asperger, forme d'autisme. Elle a gardé au contact de ces gamins une âme enfantine.

Yoshiko et Pickachu

Rapidement, les voiliers se tirent la bourre, c'est à qui s'élancera devant les autres, les trajectoires se croisent, se tendent, les étraves des coques percutent, fendent l'eau, bondissent vers le ciel pour retomber sur le lagon et continuer leur progression. Le nôtre est du genre tortue, nous sommes un groupe plus nombreux à bord que sur les autres voiliers, nous avançons lentement tandis qu'un catamaran de compétition effectue des allers et venues entre l'île et le bord du lagon. Nous apprenons les rudiments de la voile, le foc et la grande voile du même côté et dès qu'on vire de bord, il faut manœuvrer avec les cordages pour tendre les voiles du bon coté. Nous passons près de l'îlot aux Oiseaux, et là virement de bord, nous passons vers le versant ouest de l'île. Le vent se met à souffler plus fort lorsque nous voguons non loin de la chapelle Saint-Pierre Chanel et en quelques secondes, la vitesse s'accélère Hop c'est le grand bond en avant sur l'eau, l'envolée soudaine vers des flots de plus en plus écumants.

Vogue la voile

Il y a plus de monde que de places disponibles sur les voiliers, nous faisons une petite pause à tour de rôle sur le canot à moteur. Tout de suite, avec le vrombissement, les sensations sont moins agréables, comme si le vent vivifiant soufflait à la fois dans les voiles quand nous sommes à bord des catamarans mais gonflait aussi notre cœur, nos poumons, notre âme en même temps que la toile tendue du bateau. J'en profite pour prendre la barre, puis pour proposer à Yoshiko de piloter à son tour le canot pour lui montrer les rudiments du pilotage. Je lui montre aussi les « arcs-en-ciel flash », que j'avais guetté avec allégresse lors de mes débuts à la plongée, qui naissent de la rencontre entre l'eau qui s'éjecte en écume du sillage du navire, quand il bondit, rebondit sur la surface, et de la lumière du soleil dans notre dos. Ils sont fluets, évanescents, à peine perceptibles car le bateau à moteur est peu puissant, les jets d'écumes sont faibles, à peine un simple voile de transparence marine mais ils éblouissent en un instant le regard du spectateur attentif.

Le catamaran de compétition s'approche de nous, les deux personnes à bord nous proposent d'essayer à notre tour. Le barreur qui officie sans copilote nous conseille de nous coller contre le trampoline au milieu, ce que nous faisons chacun d'un côté du mat. Et c'est la course en avant, le pilote met la cadence, accélère, le voilier commence à fuser. Nous sommes vrillés au trampoline, tandis que l'océan déferle sur nous par petites grappes d'écume qui jaillissent de l'avant depuis les coques. Le catamaran se met à une vitesse de croisière et se met lentement à basculer, à naviguer sur une seule coque tandis que le pilote fait contrepoids, l'angle d'inclinaison atteint les 45 °, la griserie de la vitesse se double d'une peur pour les novices que nous sommes. Nous nous cramponnons de plus en plus fort tandis que les giclées d'écume fouettent nos visages, que le sel brûle nos lèvres, nos joues, nous aveugle. Le pilote ralentit lorsqu'il s'approche du tombant du lagon, vire de bord et c'est reparti vers l'île de Wallis pour un tour. J'ai peur mais c'est encore pire pour Yoshiko qui crie parfois de frayeur lorsque le voilier semble faire une embardée ou lorsque la coque s'élève de plus en plus haut, à la limite du chavirement, que les jets forcenés d'écume bouillonnante nous éclaboussent, mais ce sont aussi des cris d'ivresse et de joie. Quant à moi, lentement je m'habitue, je commence à rire mais je n'en mène pas large, je suis complètement aveuglé, je cligne des yeux mais rien à faire, je suis incapable de voir quoi que ce soit. Nous réclamons une petite pause avant qu'il ne fasse encore un aller. A l'issue de celui-ci, le catamaran du matin se rapproche de nous, nous sautons dans l'eau pour le rejoindre, épuisés. Yoshiko ne sait pas bien nager donc je suis obligé de la saisir et de la tracter jusqu'à bord. C'est le repos bien mérité à bord.


Nous abordons l'îlot Saint Christophe vers treize heures. Repas sous forme de sandwich et après un repos sur la natte, nous courons dans l'eau pour nous y baigner. Les poissons sont beaucoup moins nombreux que mercredi, nous sommes plus d'une vingtaine de personnes, ils ont fui sous l'effet de groupe. Nous repartons, la remontée vers Vakala se fait à un rythme doux, dans la torpeur d'un bel après-midi, le vent ayant quelque peu faibli. Nous passons devant le promontoire RFO d'où nous avions contemplé la vue splendide du lagon dans laquelle nous sommes plongés et l'arrivée a lieu aux environ de 17 heures. Nous sommes les premiers à arriver, le voilier-tortue franchit la ligne tranquillement tandis que les catamarans-lièvres s'étaient reposés, avaient dormi, brouté en chemin, l'un d'entre eux ayant même subi une petite avarie. Yoshiko arbore un sourire ensoleillé.

vendredi 20 juin 2014

My friend Yoshiko : Une japonaise à Wallis

Rencontre en plein vol

Je devais faire une rencontre mémorable lors d'un voyage retour de métropole après un stage à Paris. J'étais à l'aéroport d'Osaka affalé sur sur un siège, vanné, en transit pour le prochain vol vers Nouméa. J'entends l'annonce pour l'embarquement de la compagnie, je vois un petit bout de femme menu, plus petit que ma mère qui est pourtant l'étalon mètre de la petitesse, bondir de son siège pour se présenter la première à la porte d'embarquement. Elle parle quelques instants avec les hôtesses de l'air japonaises puis se courbe avec révérence à plusieurs reprises en les remerciant avec effusion de leurs réponses avant de s'engager vers le sas qui mène à l'avion. J'ai souri, s'impose en moi le cliché de la politesse japonaise que nous avons tous en tête, je venais d'en être le témoin. Je me dirige en dernier vers la porte d'embarquement et lorsque je me rapproche de la place qui m'est dévolue à l'intérieur de l'avion, je réalise que je suis placé côté hublot juste à côté d'elle, toujours aussi radieuse et souriante. Peu après l'envol, elle se tourne vers moi avec une légère inclination de la tête en me tendant la main pour entamer la conservation « Hello, my name is Yoshiko », je me présente aussi, les langues se délient. Peu après le premier repas, elle sort une arme redoutable, son appareil photo, j'ai droit à une séance de visionnage sur l'écran des photos de ma voisine. Je souris intérieurement : deuxième cliché, la touriste japonaise avec ses photos … Toutefois, j'apprécie beaucoup la séance, les clichés sont magnifiques, variés, Yoshiko habite à Kyoto, les vues de ses temples, de ses festivals se pressent, se succèdent. Celles qu'elle ne cesse de me montrer, vers lesquelles elle ne cesse de revenir, ses préférées visiblement, sont les photos des cerisiers du Japon aux branches de neige blanche au printemps, elle a un dossier complet dans sa carte mémoire consacrée à ces paysages. Elle range son appareil, elle sort de son sac un petit paquet de feuilles colorées et quelques instants plus tard, troisième cliché : elle me confectionne des origamis en forme de grues du Japon, oiseau symbole de prospérité et de bonheur dans son pays, qu'elle m'offre en cadeau. J'en confectionne un en même temps qu'elle.


Escadron d'origamis de la joie

Nous échangeons nos adresses courriels à la fin du voyage, je dois rejoindre mon transit vers Wallis alors qu'elle est invitée chez des amis de Nouvelle Calédonie. Deux semaines plus tard, j'ai à nouveau un stage à Nouméa, nous nous contactons à cette occasion. Je la vois avec une amie, je les emmène danser, Yoshiko m'invite pour le petit déjeuner le lendemain. Un an et demi plus tard, en juillet 2013, j'ai entrepris un voyage de deux semaines au Japon avec six jours consacrés à Kyoto pendant lesquels elle m'a hébergé. Je garde un très beau souvenir de ce séjour avec deux images qui se détachent : je me vois roulant derrière elle sur un vélo de clown, aux roues minuscules alors qu'elle filait à une allure vive, alerte, décidée dans les rues de Kyoto, que je devais slalomer entre les passants, me relancer sans cesse pour la rattraper.

Mon vélo à Kyoto

Autre souvenir, à la fin de chaque journée, elle me topait dans les deux mains en me disant « We had a very good time, no ? » « On a passé un sacré bon moment ! » … J'adore être pris en photo à côté d'elle, j'ai le sentiment de me transformer par enchantement de nain en géant.


Yoshiko et moi au Ginkaku-ji


Règle de réciprocité : Œil pour œil, dent pour dent, séjour pour séjour, je l'invite à venir chez moi à Wallis, ce qu'elle s'empresse de faire pour une semaine fin avril - début mai de la dernière année de mon séjour dans le Pacifique. J'étais soulagé de la voir venir mercredi matin car j'avais passé les deux derniers jours à nettoyer de fond en comble la maison. Sa maison était très propre, nette à l'instar de celle de ma mère, je me suis attaqué au mal, j'ai balayé, astiqué, aspiré, nettoyé, essuyé, frotté, rangé, épousseté avant de l'accueillir ... J'ai assiégé des endroits auxquels je ne m'étais que rarement confronté, sous les coussins du divan et des sièges du salon qui étaient devenus le royaume des salamandres et margouillats dont j'ai déniché les œufs ; j'ai nettoyé les vitres de chacune des pièces, je ne l'avais jamais fait depuis mon arrivée, travail rendu pénible par le fait qu'elles sont en lamelles superposées et non d'un seul tenant. Mardi soir, je fais un jogging, la veille de l'arrivée de Yoshiko, je rentre dans ma maison, je vis l'expérience étrange, réelle, surréaliste de ne plus reconnaître ma maison, comme lorsque l'on rentre d'un très long voyage pour revenir chez soi, dans un endroit familier et devenu néanmoins étranger … J'erre de pièce en pièce, intrigué, désemparé : Où est la toile d'araignée qui ornait le coin d'un placard dans la chambre d'invité ? Mon Dieu, c'est quoi ces vitres à travers lesquelles je peux voir en transparence les paysages aux alentours ? Où sont mes paquets de vêtements sales qui traînaient sur le coffre en osier, seraient-ils lavés et rangés dans mon armoire ? Je rassure toutefois tous les crados de la terre, effarés à l'idée de vivre une telle expérience, on finit par s'habituer à la propreté ;-)

A l'îlot Saint-Christophe : Transparence et Battements

Elle sort de l'aéroport et se jette dans mes bras avec effusion. Après une petite halte thé-café à la maison, je l'emmène tout de suite à l'îlot Saint-Christophe. La saison des pluies s'est prolongée en ce début d'année mais deux, trois jours avant son arrivée, le soleil avait commencé à se répandre sur Wallis. Journée limpide tandis que nous abordons l'île, un très léger vent perceptible uniquement par la tracé irisée qu'il laisse sur les vagues dans un ciel chaviré de bleu azur. Nous montons vers l'oratoire, je présente la petite Yoshiko au géant Christophe qui porta Jésus sur son épaule. Resplendissement de la Nature, la vue est somptueuse comme à chaque fois, le scintillement de l'eau se répercute en mille échos lumineux sur le miroir du lagon. Nous redescendons vers la plage pour la baignade. Quelques poissons volants s'éjectent non loin de là pour rebondir à plusieurs reprises sur la surface de l'eau. Nous voguons au dessus des coraux bruns, violets, verts, rouges pour observer les petits poissons qui s'y nichent. Etrange, belle sensation visuelle, à travers mon masque de plongée des ronds de lumière apparaissent sur le sol sablonneux clair, chacun d'eux grandit, s'évanouit progressivement en s'élargissant, ils se multiplient, de quoi s'agit-il ? Je ne comprends qu'au bout d'un certain temps qu'il s'agit de gouttelettes d'une pluie passagère qui effleurent l'eau, je ne les ai pas senties sur ma peau gavée de crème solaire, je suis témoin du reflet lumineux sur le sable du choc de ces minuscules gouttes avec l'immense océan, retournant à leur source éternelle pour s'y fusionner.

Nous entamons une petite promenade vers l'îlot aux Lépreux, accessible à marée basse. Une nuée d'oiseaux noirs à crête blanche s'envole à notre approche, puis tournoie inlassablement autour de nous, s'approche, nous frôle à deux ou trois mètres, s'éloigne à nouveau. Retour vers Saint-Christophe pour le déjeuner. Je lui déploie le hamac qu'elle s'empresse d'essayer avec enthousiasme, elle n'en a jamais utilisé. J'essaie quant à moi de dormir sur une serviette de plage, mais je n'y arrive pas, j'entends de légers Plouf délicats qui résonnent non loin de là. Je cherche la provenance de ce son, c'est un grand poisson qui s'approche du bord, qui balance nonchalamment sa queue vers la surface, telle une baleine, une sirène. Il s'éloigne dès que je m'en approche. Yoshiko s'est réveillé, je lui montre le poisson qui revient une nouvelle fois, je pense qu'il s'agit d'une variété de baliste mais je n'en suis pas sûr. Il balance encore sa nageoire vers les cieux dans un mouvement délicat, serein, éclaboussant de sa grâce sonore éphémère le début d'après-midi silencieux. Le poisson-sirène s'éloigne à nouveau quand nous progressons vers lui. Je prends place à mon tour pour faire la sieste dans le hamac tandis que Yoshiko va nager vers le tombant. Le hamac se met à osciller faiblement, je capte dans ma torpeur avec une sensibilité extraordinaire ses très faibles oscillations, il vibre au rythme de ma respiration, au rythme essentiel du mouvement des planètes, des étoiles, de leur scintillement, de leurs pulsations, de la respiration de l'univers auquel je m'accorde dans le silence.

Au réveil, deuxième illusion optique de la transparence marine après celle du matin, j'observe d'étranges vagues isolées progresser le long du lagon, non loin du rivage. Ce sont des vagues de poissons translucides sauteurs qui bondissent à l'unisson, en chœur, qui donnent ce sentiment de l'ondulation de la vague, plusieurs bancs avancent simultanément. Je rejoins Yoshiko dans l'eau lorsqu'à ma grande stupéfaction, j'aperçois un petit pan de sable avancer uniformément d'un mètre. Je me demande si j'ai la berlue, je continue mon observation, voici que le pan de sable se met à nouveau à glisser . Je le regarde attentivement, je comprends  qu'il s'agit d'un poisson en tenue de camouflage, dont les deux yeux noirs pivotent avec inquiétude en me voyant planer au dessus de lui. J'appelle Yoshiko pour lui faire part de ma découverte. D'après mes recherches ultérieures sur Internet, il s'agit d'une variété de sole, au corps ovoïde et plat, qui se déplace sur les fonds sablonneux, furtif, quasi-invisible, dont les nageoires striées lorsqu'elles se meuvent ressemblent visuellement à de minuscules pattes.


Sole en tenue de camouflage


Nous ressortons de l'eau, nous nous séchons et rangeons nos affaires. En attendant le taxi-boat, nous nourrissons les poissons avec le reste de notre pain en l'émiettant, ils filent comme des éclairs pour attraper la nourriture, à peine la miette touche la surface, les poissons captent sa trajectoire par la vision et le tremblement en surface pour se projeter vers la précieuse denrée.

Nous mangeons à la table d'hôte Una Una le soir. Je dis à Yoshiko que je l'apprécie beaucoup car elle a une âme d'enfant, elle me dit que j'en ai une aussi, nous convenons après une brève dispute amicale que je suis tout de même plus âgé, elle a cinq ans d'âge tandis que je m'approche de la dizaine … De retour à la maison, elle me demande si je peux lui montrer la constellation de la Croix du Sud depuis mon jardin. Il suffit de se tourner vers le sud, de ne pas perdre le nord, de chercher ces quatre points lumineux qui brillent dans le ciel en losange, je la quête dans le dôme céleste et la lui montre. Elle est enthousiaste, elle me raconte que son père la lui avait montrée lorsqu'elle était enfant lors d'un voyage à Sydney mémorable.

Fête coutumière et Soirée

Nous sommes allés le lendemain à la fête traditionnelle de Mua, avec comme à chaque fois la cérémonie des cochons et le kava royal. J'ai vu ce cérémonial près de cinq fois la première année, puis une seule fois les années suivantes, c'est peut-être la dernière fois que je le contemple. Le spectacle est déroutant quand on y assiste à l'arrivée sur l'île mais fondé sur l'immuabilité, l'aspect par essence répétitif de la coutume, il devient lassant à la longue. J'ai senti en trois ans déjà un très léger déclin dans ces cérémonies. Le nombre de cochons aux ventres tendus vers le ciel offert aux regards diminue, les jeunes délaissent le centre où les villageois plus âgés attendent respectueusement que les puissants boivent leur kava et regardent, nonchalants, juchés sur leur scooter, le déroulement du cérémonial. Combat classique de la jeunesse avide de nouveauté, de transgression, de rythme face à la société traditionnelle fondée sur la continuité, le respect de l'ancienneté, figée dans le temps de la permanence. La fête s'est finie sur les danses traditionnelles avec un vent qui s'est soulevée soudainement. Les papiers brillants dont les Wallisiens ornent leurs costumes lors des danses se sont éparpillés, ont dansé, tournoyé dans les airs, certains se sont élevés très haut dans le ciel avant de s'envoler plus loin, hors de la vue.

Tour de l'île de Wallis l'après-midi avec Yoshiko ainsi qu'avec un couple d'amis et leurs deux enfants. L'itinéraire s'organise avec moi en guide de Wallis selon la météo et l'accessibilité des lieux par la visite de l'oratoire du Christ aux cocotiers, du couvent des Carmélites, de la chapelle Saint-Pierre Chanel que je nomme l'église-du-bout-du-monde, le lac Lalolalo, lac célèbre de l'écho, l'église en construction à Lausikula, le fort tongien, la chapelle Sainte Jeanne d'Arc, l'église Saint Joseph, la pointe Tufumal que tout le monde connait sous le nom de promontoire RFO, et l'église du Sacré-Coeur qui est une église en forme de gâteau de mariage. Que d'église, de couvent, de chapelle ... pour une si petite île, mais Yoshiko ayant la particularité d'être chrétienne, elle sera passionnée par ces visites, et elles offrent parfois aussi la possibilité de contempler de très beaux panoramas sur le lagon. C'est le « Anthony's Tour » du nom d'un ancien tour-opérateur qui a quitté l'île. Toutefois, rapidement la visite a dû être écourté en raison de la pluie qui a commencé à sévir. Nous avons attendu avec Yoshiko et les deux enfants qui avaient pris place dans ma voiture que cela se calme devant le lac Lalolalo tandis que nous avons dû subir une attaque de moustiques, entrés précipitamment comme nous dans le véhicule, qui tourbillonnaient échaudés par l'orage à l'extérieur. « Banzaïï » nous avons affronté les ennemis vrombissants, agressifs Bzzz Bzzz qui nous attaquaient en piqué, en rase-motte, en kamikaze et nous les avons vaincus grâce à la femme samouraï du soleil levant. Revenus de la ballade qui avait été interrompu par les trombes d'eau devant la chapelle Sainte Jeanne d'Arc, j'ai dit à Yoshiko que c'était dommage que la pluie s'en soit mêlée mais comme d'habitude, dotée d'un incroyable esprit positif, elle m'a répondu qu'au contraire nous avions été  très chanceux de voir deux arcs-en-ciel, qui il est vrai explosent fréquemment dans les cieux de cette contrée de pluie et de soleil.

Le soir, invitation chez une amie de la salsa. Yoshiko a sorti à nouveau une redoutable arme, elle a troqué en deux ans son appareil photo contre un I-phone qu'elle manie avec une grande dextérité comme un jeune avide de nouvelle technologie, elle virevolte de dossiers en dossiers en maniant l'écran avec son pouce, agrandit les photos pour captiver , séduire son audience avec les vues de sa ville natale qu'elle adore. Elle éprouve toujours une fierté incroyable avec les photos des cerisiers en fleurs, que je me suis promis désormais d'aller voir un jour. Comme avec moi il y a près de deux ans, elle s'est liée en quelques secondes avec les invités puis a lancée des invitations à la volée pour une visite de Kyoto, attrape qui pourra.

Installant un rituel qui deviendra immuable pendant une semaine, qui la fascinera chaque soir, elle me demande une fois rentrés de lui montrer à nouveau la constellation de la Croix du Sud. Cette fois-ci, je lui demande de la trouver, ce qu'elle fait sans difficulté. Étrange fascination immémoriale de l'être humain pour le ciel étoilé, ses éblouissements nocturnes, comme si la matière en notre sein vibrait à la recherche de sa source mère, la lumière inextinguible.

Kayaks et Salsa

Nous devions faire du catamaran le lendemain mais le vent était aux abonnés absents. Nous nous rabattons sur le kayak. Yoshiko est enthousiaste : Super, je n'ai jamais fait de kayak. Elle me demande de lui montrer comment procéder, je lui explique le principe général emprunté à la marche : marcher, c'est mettre le pied droit en avant puis le gauche ; pagayer, c'est mettre la pagaie droite dans l'eau puis la gauche. Et miraculeusement, nous marchons sur l'eau en cadence grâce à mes conseils incroyablement avisés ;-) pour nous diriger vers l'îlot de Tekaviki.

Droite - Gauche et en avant

Nous visitons cet ilot ainsi que Luaniva. Au retour, petite baignade puis elle me fait écouter quelques musiques qu'elle écoute en boucle sur son I-phone. C'est Susan Boyle chantant « I dreamed a dream » ainsi qu'une chanson japonaise intitulée « Aitakute Ima » chantée par un artiste coréen qui raconte une histoire d'amour à un siècle de distance.

Au retour, nous sommes obligés de marcher sur la fin en tirant le kayak car c'est la marée basse. Arrivés à bon port, je me rends compte que l'une des pagaies est tombé par dessus bord, elle est échouée à quelques centaines de mètres près d'un récif qui affleure en surface. Je retourne la chercher et quand je reviens, l'incorrigible Yoshiko a noué contact avec le groupe de bénévoles wallisiens de l'association de voile, elle a noté quatre mots dans leur langue qu'elle essaiera d'utiliser les jours suivants à chaque fois qu'elle repérera des Wallisiens : « Bonjour » « Merci » « Au revoir » « On y va ».

Dans l'après-midi, je tente de terminer la visite de l'île, mais à nouveau la pluie allait nous surprendre au promontoire RFO. Yoshiko me demande de retourner voir le lac, qu'elle a trouvé somptueux. Je l'y emmène, je joue au jeu de l'écho dans cette enceinte dotée de falaises magnifiques, jeu pratiqué déjà avec mon frère. Je me penche légèrement à droite et lance un tonitruant « Yo - shi - ko » les trois syllabes bondissent, se suivent, se dépassent, s'entrechoquent, se répercutent dans la joie la plus haute, la plus sonore sur les roches pour nous revenir vers la gauche en boomerang. Elle adore le jeu, tente la même chose à plusieurs reprises avec les syllabes de mon prénom mais niet, aucun retour de la criée d' « Er - han » vers la gauche. Je lui dis que cela n'avait pas posé de problèmes avec les prénoms des jeunes enfants de mon frère, qu'ils s'étaient envolées le long des parois pour faire le tour du cratère du lac. Démonstration par A + B qu'elle est plus jeune que moi ...

Le soir, je donne les cours de salsa à l'association « Salsa Uvea », elle s'intègre à la rueda. A chaque fois qu'elle passe vers un nouveau cavalier, qu'elle le recroise un tour plus tard, elle le salue avec une petite courbette du buste et un sourire. Un de mes amis vient me dire à la fin : « Ton amie japonaise est fabuleuse et trop marrante ». Elle l'est.

Yoshiko à la salsa
 
 

jeudi 12 juin 2014

Séjour au Vanuatu : Le tour de l'île d'Efate

Le village d'Iarofa

La visite de l'île d'Efate se déroula en une journée. Elle commença par la visite d'un village coutumier Iarofa, située à une petite distance de la capitale. Nous arrivâmes non loin de celui-ci dans un petit van, la dernière partie de la route s'effectuant à pied. Avant d'entrer dans le village, le guide s'empara de deux frondes de fougère arborescente pour nous montrer ce symbole figurant sur leur drapeau national, symbolisant le respect et la paix.

Les fougères de la paix

Comme dans le village de Tanna où j'avais vu les « Big Nambas » entamer leur danse revêtus de leurs étuis péniens, l'entrée du village de « Iarofa » était marqué nettement par la présence d'un immense banyan, arbre aux multiples racines noueuses s'extirpant du sol. Là, un Vanuatais se présenta comme le chef du village et nous invita à passer à travers l'arbre géant. Impression de passer dans la terre avec ces dizaines de racines au dessus de nous, autour de nous qui nous enveloppaient comme si nous traversions la nef souterraine d'une cathédrale de bois.

Bienvenue à l'intérieur du banyan

Nous nous assîmes sur des bancs pendant que le chef nous présenta quelques éléments de leur culture traditionnelle, communs à l'ensemble des villages de l'île. Il expliqua qu'il n'avait jamais été à l'école, qu'il avait appris à parler l'anglais avec les touristes de passage, mais je n'ai pas cru cette affirmation pour la simple et bonne raison qu'il s'exprimait mieux que moi en anglais, alors que je l'ai étudié plus de sept ans. Je doutais même qu'il soit réellement chef de village, les deux que j'avais vu à Tanna étaient bien plus âgés que lui et cette fonction est dévolue dans ces sociétés traditionnelles de manière naturelle à la compétence acquise par l'expérience d'une longue vie. Il avait une tignasse qui évoquait les dreadlocks des rastas et une grande barbe mais son corps svelte, bien taillé était celui d'un homme d'une quarantaine d'années. Il avait sans doute été choisi pour jouer un rôle de démonstration car il avait un grand bagout et faisait rire parfois l'assemblée. Coutume effrayante à nos yeux modernes, le chef du village enterrait son premier enfant s'il s'agissait d'une fille avant l'arrivée des missionnaires au 19ème siècle. Il nous a montré les différentes techniques de pêche, collectives ou individuelles ainsi que le soin entretenu avec des plantes médicinales. Il expliqua l'importance de garder les nourritures en creusant des trous pour préserver les denrées durant les périodes de pluie intense, qui peuvent être conservés plus de trois mois avec leurs méthodes de préparation. Le banyan joue un rôle primordial dans leur culture et au plus fort des cyclones, c'est là que l'on s'y réfugie, au creux de l'arbre ou cachés dans les racines, les branches. Enfin, pour déterminer la nature comestible d'une plante, il expliqua que les anciens le jetaient par terre et observaient si les fourmis s'en emparaient. Fourmis, nos frères de nourritures ...

Puis nous nous dirigeâmes vers une grande place où nous eûmes droit aux danses traditionnelles de bienvenue. A la suite de cela, ce fut la cérémonie de la marche sur le feu, tradition qui existe dans de nombreuses îles du Pacifique comme par exemple Fidji ou Tahiti. Ici, elle servait de préparation à la guerre, l'homme qui passait l'épreuve du feu était apte à se frotter à la guerre, à s'élancer dans les fièvres du combat. Le jeune homme qui allait entamer la marche sur les brasiers fut aidé par un compagnon qui cracha sur la paume de ses pieds un mélange d'herbes qu'il avait mâché avec conscience. L'homme, mince, élancé, a esquissé les premiers pas sur le feu en ne s'attardant pas en chemin, il a effectué quelques allers et venues sur ces cendres chaudes. A la fin, il a esquissé quelques pas de danse.


La marche du feu

Ma vie s'est écoulée de feux en feux qui m'ont brûlé, qui m'ont dévoré, qui se sont éteints, qui se sont rallumés dans mon corps, le revêtant de lumière. Le frottement, la brûlure se sont élancés de la paume de mes pieds pour fluer en moi comme une conflagration de vie intense, pure pour exploser dans mon cœur, briller en éclats fabuleux dans chacun de mes neurones. Feux pâles et soyeux de l'enfance, j'ai glissé sur vous l'âme apaisée, rêveuse ; Feux brûlants de la passion, j'ai volé vers vous l'âme vive, enchantée, comblée ; Feux multicolores de l'amitié, j'ai marché, couru sur vous avec mon cœur battant la mesure de ma raison. Feux de la vie, je vous ai entendu bruire, craqueler, murmurer vos douces plaintes en moi ; j'ai senti planter vos morsures dans ma chair souffrante, endolorie ; j'ai ressenti les élans vifs de vos éclats quand je m'envolais, plein d'enthousiasme pour capter la beauté qui m'environnait. J'ai dansé dans les flammes dans une étroite communion avec celles qui rayonnaient dans l'univers, celles qui flamboyaient, explosaient au sein des milliards d'étoiles des galaxies, celles qui se projetaient depuis l'immense astre solaire vers nous, celles qui ondulaient dans les zébrures des éclairs au sein des orages, celles qui se répandaient sur les fleurs et les champs de blé. J'ai dansé sur le feu une valse lente fusionnelle, un tango triste au corps-à-corps, une salsa endiablée, haletante et une marche rythmée à travers le monde. Combien d'incendies encore devant moi, aurais-je encore la force de me consumer encore pour mieux ressusciter ?

Banyans et baignade

Nous reprîmes la route vers une école où les enfants d'école primaire nous attendaient et entonnèrent quelques chants. J'étais un peu gêné, je trouvais cette cérémonie un peu artificielle, spectacle téléguidé destiné aux touristes, tribu à laquelle j'appartiens il est vrai mais les enfants semblaient heureux, se poussaient du coude en chantant. Dans le bus, le guide nous expliqua que dans certaines parties de l'île, les enfants se lèvent près de deux heures avant le début des cours pour entamer une longue marche depuis leur village, mangent en chemin des fruits découpés de l'arbre avec leurs machettes, traversent des torrents tumultueux lors de la saison des pluies sur de simples troncs enjambant les cours d'eau. Et même topo le soir. Chez tous les interlocuteurs vanuatais, j'ai senti un respect absolu de l'institution scolaire. Et nous, nous nous indignons si le car scolaire a un quart d'heure de retard, ou parce que l'enfant a un cartable trop lourd à porter. Plus loin, le mini-bus ralentit tandis que le guide nous montra deux banyans, l'un mâle, creux avec de grandes lianes qui descendaient des branches telle une immense barbe et le banyan femelle, plein et sans lianes. Dans une cour d'école se dressait un très beau banyan dans lequel les plus petits enfants effectuent leur sieste à l'intérieur du cocon du géant.

Sa Majesté le Banyan

Un peu avant 11 heures, nous arrivâmes dans un petit écrin paradisiaque, le « Blue Lagoon » où il est possible de se baigner dans une étendue d'eau légèrement en retrait de l'océan dans une magnifique explosion de couleurs vertes et bleues entre les arbres, l'eau, le ciel. Les enfants se jetaient depuis une liane dans l'eau, je n'ai pas pu m'empêcher de faire de même. La liane m'a été gentiment tendue par des personnes dans l'eau, je me suis élancé depuis une branche en m'y accrochant. Tarzan sans Jane, j'ai sauté cul et jambes en avant dans l'eau Plouf en éclatant la surface de l'eau alors que mon cœur lançait un sauvage « Oo Iho-Iho Iho-Iho ».

C'est au Nord de l'île que nous avons accédé au restaurant, avec des sources thermales naturelles qui offrent la possibilité de se baigner dans des piscines. Buffet avec des grillades au menu, accompagné par les rythmes d'un petit orchestre de fortune en face du Pacifique.


En avant la musique

Le plus petit musée du monde ?

Dans l'après-midi, nous visitâmes un musée original, unique en son genre. Imaginez une vieille, petite bicoque en bois arrimée à l'océan, aux planches disjointes surmontée de tôles de fer mal posées, usagées et vous voilà devant le musée de la 2ème guerre mondiale d'Ernest, un personnage haut en couleurs de l'île. Dans le bus, on nous avait prévenu de ne pas l'interrompre quand il allait nous présenter les objets de son musée. Nous rentrâmes dans la cabane, et c'est la surprise de voir une quantité de rouille incroyable, flanquée de très vieilles bouteilles poussiéreuses dans cet espace exigu. Ernest a vécu son enfance et le début de l'adolescence au milieu de la 2ème guerre mondiale avec le choc de la modernité introduit par l'arrivée de l'armée américaine en lutte avec l'ennemi japonais. Plus tard, pendant des décennies, il a collectionné des vestiges de cette guerre trouvés sans doute dans des décharges, dans des champs, sur des plages abandonnées. Il a eu l'idée de regrouper ces vieilles hélices de moteur rouillées, ces bidons d'essence abandonnés, ces douilles trouées, ces vieux morceaux d'obus explosés et ces bouteilles de Coca aux formes galbées ainsi que d'autres bouteilles contenant de l'acide, de la bière datant de la période de la guerre dans cette bicoque le long de la route principale pour les exposer au grand jour.

Tac Tac Tac Tac il commença son discours pour présenter sa collection une vraie mitraillette en forme d'accueil avec un débit sec, haché dans un accent difficilement compréhensible qu'il semble avoir emprunté à ses hôtes américains. Quelques minutes plus tard, nous le quittions et un autre groupe entrait, c'est le même discours à la virgule près canardé à la volée, nous l'avons tous écouté cette fois-ci en rigolant.


Ernest et son musée de la guerre

J'ai trouvé l'idée de ce musée ingénieuse et amusante. Tous ces objets dans un pays occidental auraient abouti à la déchetterie, les voilà exposés à nos regards, nous interrogeant sur notre conception du musée, de la mémoire, sur notre rapport aux objets. Ce n'était pas le musée de l'Innocence, c'était le musée de la folie guerrière qui témoignait de la marque profonde, de la fascination laissée par la guerre mondiale du siècle dernier, empreinte durable observable également à Wallis. Subitement, toutes ces îles isolées dans le gigantesque Pacifique, ancrées dans une tradition millénaire, dans un présent éternel rythmé par le ballet du soleil dans le ciel, le vent, la pluie ont vu débarquer des oiseaux de fer répandant sur leurs paysages radieux des engins explosant comme des volcans, des navires bardés de bouches meurtrières dégueulant des hommes munis d'armes bruyantes qui les ont entraîné dans une guerre sans aucune signification pour eux. Ces îles ont été happées dans l'immense roue de la mondialisation meurtrière, de la ronde infernale, insatiable, carnassière de la société de consommation pour les relier au village global planétaire, pour les attraper dans la toile d'araignée de la société moderne, pour faire vibrer à l'unisson les sept milliards et quelques poussières d'êtres sur cet îlot minuscule noyé dans l'espace démesuré autour d'un soleil perdu au milieu des milliards d'étoiles de la Voie Lactée suspendue au sein des milliards de galaxies.

Rencontre de blogueurs dans le Pacifique

Le surlendemain, retour vers Wallis avec une halte à Nouméa. Surprise de revoir un ancien ami que j'avais connu à quelques 16 000 kms du Pacifique via des cours de danse en métropole, qui m'avait contacté pour son séjour de près de deux mois en Nouvelle Calédonie. Il avait autrefois un blog de poésie sur MySpace désormais fermé, il a rapatrié certains de ces  beaux textes sur son nouveau blog « Asile Poétique » et il a tenu un autre blog éphémère « Ma tête en bas » sur son séjour bref dans l'hémisphère sud. Et là, la tête en bas, les pieds en haut bien arrimés au sol, ayant obtenu l'asile tant désiré sur ces îles lointaines, avec davantage de pression sanguine vers le cœur et le cerveau, nous avons devisé jusque tard dans la nuit sur une terrasse de l'Anse Vata, parlant blogs, passé, futur, présent, politique et que sais-je encore.

 

Blogueur de l'Est Blogueur de l'Ouest
Blogueur du Sud Blogueur du Nord
 
 

mercredi 28 mai 2014

Séjour au Vanuatu : Plaisirs d'eau

Plongée avec « l'Aile d'Or »

Partis de Port-Vila, nous rejoignons avec un groupe de douze personnes dans un mini-bus le nord-ouest d'Efate pour une petite croisière le long de l'île et de deux îlots voisins de celui-ci avec plongée au programme. Soleil éclatant au rendez-vous, nous montons, après avoir été recueilli sur le rivage avec un canot pneumatique, sur le ponton arrière d'un très beau voilier, le « Golden Wing » « L'Aile d'Or » qui repose paisiblement dans une crique isolée.
L'Aile d'Or
Le voilier manœuvre avec un moteur pour sortir de la crique, puis Hop il déploie ses deux voiles comme deux ailes gonflées par le vent, la lumière d'or du matin, le bonheur pour naviguer sur les flots. Je vais plonger avec une autre personne en plus du moniteur tandis que la grande majorité pratique le « snorkling », découverte de la faune marine avec palmes-masque-tuba. L'équipement est fourni, ils me proposent de plonger avec une combinaison shorty mais ils m'assurent qu'il est possible de plonger sans compte tenu de la température de l'eau très douce, je décide de tenter le coup et pour la première fois, je plonge uniquement en maillot de bain, muni simplement de la bouteille et de l'indispensable gilet stabilisateur.

Plouf descente dans l'eau, vers un bouquet de coraux aux mille couleurs, avec une prédominance de rouge intense. Le moniteur nous guide vers une étendue sableuse d'où émergent les hétérocongres. Ces poissons longs, très minces s'enfoncent dans le sol à la moindre vibration inhabituelle. Nous les observons entamer la danse de la faim, ils émergent du sable, graciles, fragiles, ondulent le long du courant pour attraper leur nourriture, le « zooplancton ». Même lors de leurs ébats sexuels, ils ne quittent pas le sol où ils sont enracinés, le mâle et la femelle proches s'enlacent, libèrent le sperme et l'ovule dans l'eau. Danse de la peur, ils captent la vibration des prédateurs qui rôdent, les voilà qui s'enfoncent dans le sol, dans leur terrier. Danse de la vie entre la faim, la sexualité qui prolongent leur existence, qui les exhibent dans la lumière et à l'autre pôle de la vibration du corps, la peur d'être mangés à leur tour, la peur de la mort qui les ratatinent dans l'ombre ... Quand nous nous dirigeons vers la colonie, ils disparaissent dans le sable, ils ont raison, les hommes sont les pires prédateurs de la planète. Plus loin, un requin de petite taille se glisse d'un mouvement vif sous un immense corail tabulaire à notre vue. Nous le guettons sous le corail, il nage nerveusement, apeuré, par à-coups violents il tourne en vain dans le petit espace confiné pour échapper aux trois paires d'yeux curieux entourés de bulles explosantes qui le guettent. Juste avant la remontée, un banc d'idoles mauresques traverse l'horizon devant nous en arc de cercle, avec leur nageoire dorsale prolongée d'un long filament blanc qui flotte comme la traine d'une voile de mariée derrière eux.
Idole des Maures

Nous remontons, c'est l'heure du déjeuner qui sera succulent, avec une salade qui mélange le sucré et salé. Je devise avec mes compagnons de ballade, parmi eux un couple en voyages de noces que je rencontrerai à nouveau à Tanna. Avant la plongée de l'après-midi, le capitaine du bateau lance les morceaux de pain qui restent du repas, les poissons s'élancent à l'assaut de ce trésor inespéré, rapidement plus d'une vingtaine de poissons multicolores grouillent à quelques mètres du voilier. Je reconnais parmi eux un lutjan rouge de grande taille, des poissons balistes titan. Nous sautons depuis le ponton dans l'océan, le moniteur a apporté avec lui le dernier pain qu'il porte au début à bout de bras, hors de l'eau. Juste au moment de la plongée, il pulvérise le pain en morceaux, c'est une indescriptible mêlée, les poissons se jettent sur les miettes, nous frôlent, sautent par dessus nous ou se glissent entre nos jambes pour s'emparer d'une part du butin. Éclaboussure d'écailles, de couleurs, tourbillon de bouches voraces, de nageoires vives qui s'emmêlent autour de nous … C'est le miracle naturel de la multiplication des poissons avec un seul pain ;-)

L'excursion sera consacrée à l'exploration de quatre grottes entrecoupée de ballades sur les récifs coralliens. L'entrée, la traversée, la sortie de ces cavités sous-marines représentent toujours une expérience intense, comme un parcours au sein de notre propre conscience. Vous entrez dans une zone sombre mais en même temps, quelques pincées de lumière issues d'ouvertures dans la roche teintent ici et là l'ombre de fragments de lumière inestimables, de rayons qui vous touchent de leur grâce. Vous voyez, sentez parfois dans l'obscurité partielle des poissons qui vous frôlent, vous dépassent, vous évitent d'un coup de nageoire. Les coraux forment une colonie fragile le long des parois qu'il vous faut contourner, instinctivement dans cette demi-pénombre la respiration s'approfondit, se ralentit, les coups de palme deviennent plus doux, la lenteur, la faible amplitude des gestes se mettent au diapason de l'atmosphère de douce tranquillité qui règne dans ces endroits. Dans le silence des infinis, vous progressez dans l'univers primitif aquatique qu'une part intime de vous ressent puissamment comme la grande source originelle dont nous sommes issus au terme du long processus de l'évolution. Espace désormais inquiétant, étranger pour nos corps terriens mais une sourde puissance intérieure nous attire vers l'exploration de ce fonds des origines pour y retrouver des morceaux de notre mystère, pour capter le substrat singulier qui nous compose. C'est votre propre être que vous traversez de part en part quand vous naviguez avec douceur dans ces profondeurs cachées dans l'eau, nous sommes tissés d'ombre et de lumière. Parfois, nous ressentons de la gêne, de la honte par rapport à certains de nos actes, de nos désirs mais une lumière miraculeuse, fabuleuse se pose sur nous qui nous révèle que cette part d'obscurité est en réalité touchante, profondément humaine, que ce secret caché en plein milieu de notre âme est aussi une part magnifique de nous, inexpugnable. Entré dans la quatrième grotte, je me rends compte qu'il s'agit d'un long tunnel que nous avions déjà parcouru plus tôt dans la ballade, je reconnais une gorgone gigantesque de couleur vive qui ondule à l'intérieur faiblement au gré du courant. Je regrette de ne pas avoir de combinaison, je dois redoubler de vigilance pour éviter les écorchures sur la peau. Je me faufile délicatement à côté de la gorgone, nous avançons plus lentement que la première fois dans cet orifice chatoyant, avec des petits éclats de coraux mous bruns ou rougeoyants plaqués le long de la galerie sous-marine. Et à la fin, la lumière vibrante qui auréole la sortie. Apothéose finale.

Chemin retour, « L'Aile d'Or » vogue au milieu de nombreuses tortues qui débouchent un bref instant de l'eau, puis plongent à nouveau dans l'océan, carapace et nageoires apparaissant, disparaissant en un clin d'œil, en un enchantement. Chacun d'entre nous les guette et prévient les autres dès leur apparition pour partager dans une belle éclipse la joie, la beauté qui frissonnent sur l'épiderme du monde.
Les cascades de Mele
Quelques jours plus tard, je suis au pied de la grande pente qui mène aux cascades de Mele, qui s'échelonnent en trois parties principales le long d'une façade de plus de cinquante mètres. Le guide nous harnache, nous remet un casque, c'est parti pour une descente en rappel. J'avais choisi cette animation pour allier le plaisir de l'exercice sportif avec ma fascination pour le spectacle de la cascade, qui mêle en une union intime, jubilatoire pour l'esprit la roche dure, inamovible, éternelle et l'eau liquide, bondissante, légère. Nous montons par un petit chemin de randonnée pour parvenir au point de départ, le sentier devient rapidement étroit, pierreux et raide. Le guide, jeune homme svelte, file en toute légèreté devant nous et propose trois haltes le long du chemin, qu'il agrémente à chaque fois d'explications ou de conversations pour nous donner le temps de nous reposer. Premier stop, il se présente, décrit son parcours, nous livre quelques détails sur le lieu, la distance qui nous reste à parcourir. Deuxième stop, il nous demande de nous présenter chacun à notre tour, je découvre que je suis avec un groupe de touristes venu d'un paquebot de croisière.
Le groupe de descente en rappel

Troisième stop, il nous donne quelques statistiques sur la réussite de l'exercice que nous allons entreprendre. Largement moins d'un pour cent de ceux qui ont tenté d' entreprendre la descente de la cascade en rappel a connu l'échec, je sens un petit murmure de soulagement qui parcourt le groupe. Une angoisse sourde traverse toujours l'esprit au moment de réaliser un exercice sportif jamais entrepris, qui plus est avec la peur du vertige qui vous tenaille. Il nous révèle qu'une personne de plus de cent cinquante kilos a réussi l'exercice, mais il rajoute en souriant que la partie la plus difficile avait été la montée de la pente que nous sommes en train de réaliser, qu'il fallait s'arrêter pour une longue pause tous les cinq mètres pour lui permettre de reprendre son souffle. Je me dis, si une personne de plus d'un quintal y est arrivé, j'en serai capable !
La cascade au sommet est particulièrement impérieuse car elle se rétrécit avant de s'élargir plus loin, l'eau écumante, bondit, rugit de toutes parts. Nous traversons précautionneusement le courant pour nous diriger vers un petit talus de terre de quelques mètres qui sert pour l'apprentissage. Les explications sont données par deux moniteurs mais elles sont dans un anglais relativement technique que je ne comprends pas, je me contente de regarder, d'espérer acquérir le geste par imitation. Un volontaire réussit immédiatement facilement l'exercice. Une jeune fille blonde essaie avant moi, mais elle se rétracte de peur, et s'arrête. Une personne du groupe la rassure, lui donne quelques explications mais au moment où il s'élance Patatras il trébuche … Je prends mon courage à deux mains, on me harnache, je commence la descente. On me crie des explications d'en bas que je n'entends pas avec le tumulte de la cascade, un moniteur accroché à mi-pente m'abreuve de conseils que je ne saisis pas mais j'arrive en bas des quelques mètres, péniblement à mon goût. Je remonte rejoindre le groupe de ceux qui n'ont pas besoin de refaire le muret d'apprentissage au milieu des éclats écumants de la cascade.
Mario Bros ?

Nous avançons vers la falaise principale encore une fois avec d'infinies précautions, en nous tenant tous la main en raison de mousses très glissantes qui adhérent aux roches à fleur de surface. La descente va se faire en deux étapes de vingt mètres environ. Je suis très hésitant sur la première partie, je dois encore dompter le principe général, avec la main droite essentielle au niveau des fesses sur une boucle où passe la corde, qui permet de lancer la descente, de stabiliser, d'accélérer le mouvement tandis la main gauche contrôle le balancer.

A l'abordage
Deuxième étape, j'ai saisi le mouvement. Je peux m'adonner à la joie vive de recevoir une cataracte d'eau sur tout le corps …. Myriades de gouttes d'eau qui déferlent sur moi depuis le haut de la cascade en pluie ininterrompue, je suis aveuglé, enchanté … Éblouissement d'eau, de soleil, comme les illuminations qui surgissent parfois de notre présent, éclatement des éclats liquides autour de mon corps, à nul autre pareil … Je sautille légèrement depuis la façade vertigineuse, le cœur en allégresse pure, au milieu d'un tumulte harmonieux, furieux d'écumes pour dérouler ma descente.

Bonheur pur
Je m'enhardis, je progresse par bonds de cabri, les périodes de descente deviennent plus longues, je glisse avec plus de douceur et fermeté ; la maîtrise, mélange de respiration, de gestes souples et assurés devient plus grande. A la fin, je veux jouer au professionnel que je ne suis pas et saluer de la main pour poser pour la photo, je choisis la mauvaise main, la droite qui assure l'équilibre, et Patatras Plouf j'ai le bec Coin Coin dans l'eau ...
Nous avons tous réussi. A la fin, petite baignade exaltante dans le bassin en contrebas et récompense de pamplemousse, de fruits de la passion, de banane et papaye.
Vers la Tranquillité
Cap vers l'îlot de la Tranquillité l'avant-dernier jour de mes vacances pour une deuxième journée plongée. Je plonge avec un groupe de quatre autres personnes mais dès l'immersion, j'ai un souci de masque qui prend l'eau, je dois utiliser celui du moniteur. Nous descendons directement sur un banc de très gros mérous, qui nous observent avec méfiance sans fuir, leurs gros yeux globuleux restent braqués en permanence sur nous. Direction un gros récif corallien. Le site se nomme « Bottle Fish » : « Poisson Bouteille ». La guerre du Pacifique a fait rage ici, et le Vanuatu a été une base arrière importante pour les Américains lors de la deuxième guerre mondiale contre les Japonais. Ils ont jeté leurs déchets, leurs bouteilles de Coca Cola, à la forme galbée, dans l'océan et ces dernières se sont sédimentées. Le moniteur nous montre quelques coraux avec insistance, il esquisse la silhouette d'une bouteille avec les doigts, nous comprenons et voyons enfin qu'il s'agit de bouteilles en verre à demi engouffrées dans le sol, recouvertes de terre, de corail, fossiles archaïques, somptueux dans ce cadre inattendu d'une guerre lointaine, témoins de notre folie sur terre, de nos appétits, de nos soifs gargantuesques qui dévastent notre planète. Nous reprenons notre route vers d'autres récifs, d'immenses poissons papillons jaunes et noirs au corps aplati battent de leurs nageoires et s'envolent vers d'autres eaux comme des songes sublimes qui s'effacent au matin dès que nous souhaitons les capter au réveil … Je cherche en moi la tranquillité, je la trouve vers la fin de l'excursion.
Je recherche la paix ultime au fond des océans, la joie sereine d'appartenir au monde, d'être goutte infime, palpitante de la substance du monde, de ressentir mon propre corps tressaillir au diapason du battement du monde. Cette sensation, je ne la ressens que rarement. Je paie le prix d'avoir appris à nager très tard, à l'école vers l'âge de 16-17 ans. Je ressens souvent l'eau comme un élément étranger, extérieur que je n'arrive que trop rarement à dompter. Lorsque j'ai voulu obtenir le niveau 3 en plongée, j'ai enchaîné deux plongées catastrophiques qui m'ont convaincu d'arrêter ma progression, de me concentrer sur les explorations. Les mêmes exercices que j'effectuais sans souci à vingt mètres se sont enchaînés avec des difficultés dès qu'il a fallu s'immerger à quarante : j'essayais en vain de me stabiliser, je montais et descendais sans pouvoir exercer de contrôle sur mon corps ; j'ai dû me reprendre à quatre fois pour réussir un simple vidage de masque ; je ne comprenais pas les signes qui m'étaient adressés ; j'étais incapable de retrouver le cap au retour ... Peut-être ai-je été victime de la narcose, mal des profondeurs qui peut s'accompagner d'angoisse, de retards de réaction mais je n'ai jamais eu de soucis lors des explorations à quarante mètres. J'ai fait contre mauvaise fortune bon cœur, j'ai abandonné l'idée de m'améliorer pour me concentrer sur mes sensations de plongées.
Déjeuner sur l'îlot avec mes compagnons de ballade. L'un d'entre eux exerce un métier inhabituel, il habite en Nouvelle Zélande, il est médecin radiologue en donnant des diagnostics par Internet. Un homme est gravement accidenté à New-York, la société américaine qui l'emploie lui envoie les radios par Internet, il envoie un topo détaillé des dommages corporels au chirurgien, ils conversent par radio conférence à des milliers de kilomètres sur le sort du malade. Étranges possibilités ouvertes dans notre monde grâce à la technologie … Deuxième immersion dans l'après-midi au site « Corral garden » « Le Jardin de Corail ». Plongée difficile avec d'incessants vidages de masque en raison d'une buée tenace. L'endroit est un jardin magnifique ponctué de coraux qui se pressent les uns contre les autres, qui scintillent de teintes bleues, vertes, rouges, brunes, ocres, violettes. Quelques poissons anges et poissons perroquets devisent des mérites respectifs du Paradis et de l'Enfer, devisent des mérites respectifs du Paradis et de l'Enfer, devisent des mérites respectifs du Paradis et de l'Enfer ;-) Parmi les récifs coralliens, les plus immenses coraux cerveaux que j'ai vu dont l'un reposait sur une circonférence supérieure à dix mètres selon moi. Les méandres en forme de labyrinthe de ce corail évoquent notre principal organe du système nerveux.

A quoi pense un cerveau corail ?

Plus loin, nous survolons les formations calcaires de nombreux récifs dans lesquels se sont incrustés des vers arbre de Noël, spiralée et de forme conique à l'instar des sapins de la fête de fin d'année. J'en avais déjà vus à Taveuni, de couleur jaune, mais ici ils se sont multipliés et colorés de rouge, orange, bleu, jaune, brun. Dès que l'on s'approche, les arbres de Noël se vrillent dans les petits interstices, leur spirale s'enroule en une fraction de seconde de manière instinctive dans la fente. J'essaie de les amadouer, de leur expliquer que je suis un ami, Hopla geis je viens de Strasbourg de l'hémisphère Nord, la capitale de Noël, où un sapin majestueux, immense, leur grand frère se dresse sur la grand place chaque hiver, d'une cité qui se pare de mille feux, qui s'endimanche de lumière, de joie vive pour affronter le froid. Rien à faire, les arbres de Noël continuent à avoir peur, ils ne m'écoutent pas, je prêche dans le grand vide océanique ...