mardi 29 janvier 2013

Strasbourg-Vienne à vélo : La conquête de Vienne (2)

Florilège des tableaux de Vienne (suite ...)


Rubens – La Petite Pelisse

Rubens, encore, au Kunsthistorisches Museum, autant à l'aise dans un portrait érotique que dans une scène de chasse ou la mort d'un vieil homme. Voici devant vous sa deuxième femme qui pose, Hélène Fourment, qu'il a épousé quelques huit années plus tôt alors qu'elle était âgée de seize ans. Près de trente-sept années les séparent, le peintre deux années avant sa mort en 1640 pose un regard enfiévré d'amour torride, non rassasié sur cette femme, mère de quatre de ses enfants. Portrait qui n'avait sans nul doute aucune vocation à être exposé, vous pénétrez dans le secret intime, dans l'alcôve des époux. Elle semble surprise par un inconnu au pied du lit le matin ou au moment de se coucher, elle serre de la main gauche sa chemise de nuit enroulée en hâte autour de son bras et de sa hanche, elle enfile rapidement le premier vêtement qui soit là ; il s'agit par le plus grand des hasards ... d'une fourrure, objet érotique par excellence, exprimant par sa seule présence l'animalité présente au coeur de l'érotisme ; cette pelisse la recouvre à peine. Elle est surprise mais son geste de pudeur pour couvrir ses seins de sa main droite ne fait que les relever, les offrir davantage à votre vue et celle du peintre-voyeur, anti-Tartuffe par excellence "Couvrez ces seins que je puisse les voir" ;-) 
Rubens exprime un contraste saisissant entre la fourrure noire, crue, figure allégorique du sexe féminin cachée à la vue, le rouge couleur passion du tapis qui révèle la puissance de ses instincts, de sa passion brûlante, dévorante et la délicatesse de la chair blanche, rosée de sa femme, la finesse de la chevelure ondulée d'une blondeur vénitienne entourée de rubans blancs. Toute la scène est baignée d'une lumière intimiste, le corps d'Hélène émerge nettement du fond uni, sombre. Il est difficile de déterminer la signification de son regard : Coquine ? Fière ? Timide ? Confiante ? Il est en tout cas baigné d'une douce lueur.

Comme dans le portrait de la mort de Sénèque, il n'ignore rien de la vérité de la chair, son pinceau est d'un grand réalisme, vous devinez des cuisses amples ainsi qu'un ventre légèrement proéminent marquée par les maternités successives, on entrevoit des  affaissements de la peau autour des côtes, autant d'éléments que l'on ferait disparaître discrètement de nos jours avec un petit logiciel de retouche s'il s'agissait d'une photo. Ces légers défauts par rapport à l'image contemporaine d'une perfection féminine dans la société occidentale ne donnent que plus de valeur au portrait ancré dans une réalité quotidienne, celui d'une femme à la beauté naturelle simplement mis en valeur par quelques objets et le jeu subtil des couleurs. Vous avez surpris le regard fou désirant d'un vieil homme épris de sensualité, de beauté, de vérité sur sa jeune femme aimante, qui le contemple généreusement en retour ; ces regards transcendent la disparition matérielle de leurs corps, traversent à la vitesse du clignement d'un cil les siècles, vous devenez leur complice à travers le mur invincible du temps. Merci à Rubens.



Klimt – Vie et Mort
Je me souviens  avoir été stupéfait devant la beauté de ce tableau de Klimt découvert en 2004, totalement inconnu de moi, même en reproduction. Premier choc, celui des couleurs, des formes avec la silhouette malingre de la Mort plongée dans des teintes obscures, froides, noire et bleue, ornée de formes tels que rectangles et surtout croix en profusion (critique d'une religion chrétienne mortifère?)  tandis qu'en face de lui la Vie déborde d'un enchevêtrement de corps, d'une abondance de chairs, de courbes gracieuses dans une symphonie enchanteresse de couleurs très vives, chaudes tels que l'orange et le rose, que des motifs d'une grande variété verts, bleus, blancs viennent compléter. La Mort est représentée sous la forme traditionnelle du squelette, le crâne humain émerge du costume qui le recouvre, il tient dans les mains une massue avec laquelle il va étourdir les vivants. C'est un cliché que de le représenter sous cette forme, il faut une grande maîtrise pour manier les poncifs dans un chef d'oeuvre, Klimt justement possède cette grande assurance ; il s'agit d'une oeuvre testament qu'il ne cesse de travailler vers la fin de sa vie, il en existe plusieurs versions.
La Mort est dans une attitude figée, son visage aux orbites creuses est le premier point fixe de focalisation de la scène, hypnotisant pour certains, alors qu'un mouvement d'ondes, de corps vibrants parcourt la Vie, bien qu'au centre de celle-ci, deuxième point fixe plus discret, une vieille femme à la coiffe bleue, reflet des couleurs mortelles, et aux traits sévères semble dans une attitude de prière avec les mains jointes, peut-être parce qu'elle se sait au seuil du grand passage. Je voyais la figure de la mère dans cette vieille dame lorsque j'ai vu le tableau une deuxième fois en 2010. Elle est la figure nodale d'une véritable ronde de personnages qui s'organise autour de sa prière muette. "Les Trois Âges de la Vie", titre d'un autre tableau de Klimt beaucoup plus pessimiste,  sont ici représentés puisqu'un enfant de sexe masculin trône au dessus de la femme âgée, que viennent compléter dans un tourbillon érotique, un élan vital les chairs à nu, les figures de six autres femmes et d'un homme musculeux. Les visages de deux personnages sont cachées au bas de la composition ; tous évitent de regarder la Mort sauf, étrangement, une femme en haut à gauche qui le scrute fixement, avec une lueur intense de défi dans les yeux et un sourire voluptueux aux lèvres.
La Vie est un déchaînement de passions, un véritable geyser de couleurs bigarrées, vives, intenses, harmonieuses. La Vie l'emporte car elle occupe la moitié du tableau. Au centre de l'ardeur vitale, le sentiment amoureux est la force organisatrice qui entraîne les êtres humains, avec une place centrale pour les femmes selon Klimt . La clé ultime de ce désir de volupté charnelle, de cette parade d'amour est le désir d'enfantement avec ces deux femmes qui tendent l'enfant à notre regard, qui ont une douceur extatique dans le visage . Nous nous laissons entraîner dans cette course éperdue de l'amour, même si parfois le désir de l'autre peut nous accabler comme semblent l'être les personnages prostrés l'un sur l'autre. La Mort est présente à chacun de nos pas, c'est elle qui donne un sens à notre existence, qui fonde le désir de procréation, du désir de continuité au centre de notre être ; la vieille dame est déjà liée à elle, elle a peut-être déjà été étourdie par sa massue, mais elle a sans doute assuré sa descendance ; Eros et Thanatos représentent les deux pôles ultimes de notre existence comme l'analyse Freud non loin de là à Vienne, mais autant se voiler la face devant le néant, sa contemplation, son attente ne sauraient guider nos existences. N'ayez pas peur de la chair décomposée, de la Mort au crâne blafard, ne vous en préoccupez pas, elle viendra en son heure, inconnue de vous, ouvrez vos yeux devant cette toile, laissez-vous captiver par la beauté vivante, colorée du monde,  par l'éternel ballet du désir humain, source de votre affliction, source de vos battements de coeur effrénés. Et même, osez défier la Mort, souriez-lui sans crainte, séduisez-la, peut-être qu'elle vous sourira en retour ;-)



Schiele – La Famille

Autre gloire du début du vingtième siècle à Vienne à côté de Klimt, Schiele peint ce tableau quelques mois avant sa mort en 1918 en l'intitulant "Couple accroupi". Au cours de la composition, il apprend que sa femme est enceinte, il rajoute la figure de l'enfant à naître entre les jambes de la figure féminine sur la toile. Celui-ci ne verra jamais le jour puisque sa femme Edith meurt de la grippe espagnole qui ravage l'Europe à la fin de la deuxième guerre mondiale et qu'il est lui-même emporté par la maladie trois jours après. Le titre de "La Famille" s'impose lentement pour désigner ce tableau très expressif, qui par son inachèvement même marque l'esprit. Dominant la composition, Schiele se peint en position accroupie avec une jambe gauche qui semble décalée par rapport à une reproduction réelle. Comme d'habitude dans beaucoup de ses portraits, les mains occupent une place primordiale, ici sa main droite est brandie devant son torse comme pour affirmer sa puissance de peintre tandis que sa main gauche tentaculaire repose sur son genou. La femme a une expression triste et abattue, sa tête est tournée dans une autre direction que celle du peintre qui nous fixe droit dans les yeux. L'enfant est une esquisse pâle, embryonnaire, seules émergent véritablement ses mains, échos miniatures, fantasmées de celles du père-peintre ainsi que son visage  avec un regard perdu vers sa gauche, à l'instar de sa mère. L'arrière plan d'une teinte froide où prédomine le brun et vert foncé contribue à détacher la couleur chair des personnages.
La tonalité dominante est donc la tristesse. Toutefois, un tableau s'apprécie aussi dans l'histoire d'un peintre, et Schiele commence à s'extraire de la tourmente, de la violence hallucinée de ses premières toiles. Les femmes y étaient représentées seules, sous des formes minces aux arêtes saillantes, dans des poses suggestives d'une sensualité débridée. Il se représentait aussi dans des autoportraits inquiétants, dérangeants, à la solitude extrême, comme dans un miroir déformant, et l'on sentait un effroi dans son regard, une douleur sauvage, prête à exploser à tout moment. Ici, la chair n'est pas encore apaisée, elle est morne, mais les formes deviennent plus charnues, plus voluptueuses  que quelques années auparavant. La majorité des toiles exposées au Belvédère marque cette progression vers une vision plus sereine du peintre. Le bonheur tranquille conjugal ne semble pas encore le combler, le remplir de joie, mais il n'est plus seul dans les portraits, il est désormais en relation avec le monde aux alentours. Il semble résigné à accepter son sort, il se détache progressivement de la tourmente, du cri de sauvagerie, de révolte de ses débuts, il essaie d'avoir une meilleure prise sur le monde ou peut-être plutôt de lâcher enfin prise, d'échapper à la colère intérieure, à la crispation, à la rage ... Son énergie se canalise, sa peinture y gagne en signification, en profondeur spirituelle.
Comme Klimt, son aîné avec qui il entretiendra une relation de respect, de fascination, de rivalité et d'influence réciproque, il nous suggère aussi que la question de la possible procréation, de l'engendrement est centrale dans la sexualité. La réponse de Schiele est empreinte d'une plus grande mélancolie, de doute mais elle est touchante, elle porte une profonde réflexion sur la paternité, à travers la figure délicate de cet enfant au visage de Pierrot lunaire, aux mains prêtes à perpétuer le désir artistique viscéral de son procréateur, ainsi qu' une méditation par rapport au sens de la Vie, sur les liens hélas trop fragiles entre les êtres voués à la solitude malgré le désir sexuel qui les porte l'un vers l'autre. Vers quels chemins allait-il s'orienter, vers quel pôle de l'existence allait-il se tourner, joie ou tristesse ? Allait-il saisir le monde à bras le corps, l'étreindre avec effusion ou se battre sans cesse contre la société et lui-même ? La Mort, armée de sa massue, allait le frapper, ainsi que sa femme et leur enfant à naître, avant qu'il ne puisse donner une réponse définitive ...
 Apostrophe finale au bonheur
Nous avons continué notre visite dans la Vienne éternelle, nous avons retrouvé la cathédrale Saint Etienne, refait le tour du Ring, admiré à nouveau ses jardins, ses édifices ... Le dernier jour, nous nous sommes rendus dans une serre vivement conseillée dans le guide qui évoquait un royaume féerique. Déception dans la petite Schmetterlinghaus du Burggarten, quelques trop rares espèces de papillons voltigeaient dans l'ambiance étouffante d'une petite serre tropicale.

Papillon dans sa maison
Nous avons roulé de Strasbourg à Vienne, pendant que la Terre poursuivait sa course échevelée dans l'espace. La lumière du jour, miraculeuse, enchanteresse chaque matin nous saluait, chaque soir tirait sa révérence. Nous nous projetions vers l'avant, à la quête de la tanière du Soleil mais les particules lumineuses sans cesse s'évaporaient. Où est, où est le Soleil, me disais-je, affligé, le cœur supplicié, où a-t-il disparu ? Un jour, au milieu de la nuit, à Salzbourg, je m'éveillais, j'ai vu, ce que d'autres simplement ont cru voir, dans une transe mystique, que le Soleil dansait en nous.
Rémy ouvrait, fendait la route devant moi, intrépide, affrontant avec persévérance le vent ou la pluie tenace, Grr Grr Grr l'air craintif s'effaçait devant le colosse ; je prenais place derrière lui, aspiré par la trace rassurante, éblouissante qu'il laissait derrière lui. Nos pieds courraient, glissaient, battaient frénétiquement le long des pédaliers, dans une ronde synchronisée sans cesse renouvelée. Nos pieds tournoyaient à l'infini, s'envolaient comme des ailes ivres dans la beauté des routes tandis que les papillons aux couleurs tranchantes nous accompagnaient. Nos cœurs Tam Tam résonnaient comme des tambours dans la douceur des jours. Parfois j'essayais de le dépasser, je me rapprochais de lui, nos cœurs s'accéléraient, nos souffles s'emmêlaient le temps d'une lutte amicale, il était vainqueur le plus souvent, je le dépassais quelquefois, puis je revenais prendre ma place dévolue dans son ombre. 
Nous avons traversé des voies asphaltés, emprunté des chemins de traverse, dormi dans des champs de blé et des près verdoyants. Tout à coup le Bonheur a filé devant nous ...


Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite, cours-y vite.
Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite. Il va filer.

Si tu veux le rattraper, cours-y vite, cours-y vite.
Si tu veux le rattraper, cours-y vite. Il va filer.

Dans l’ache et le serpolet, cours-y vite, cours-y vite.
Dans l’ache et le serpolet, cours-y vite. Il va filer.

Sur les cornes du bélier, cours-y vite, cours-y vite.
Sur les cornes du bélier, cours-y vite. Il va filer.

Sur le flot du sourcelet, cours-y vite, cours-y vite.
Sur le flot du sourcelet, cours-y vite. Il va filer.

De pommier en cerisier, cours-y vite, cours-y vite.
De pommier en cerisier, cours-y vite. Il va filer.

Saute par-dessus la haie, cours-y vite, cours-y vite.
Saute par-dessus la haie, cours-y vite. Il a filé !

(Paul Fort)

Nous avions tout prévu puisqu'au au lieu de courir, un soir, nous avons rattrapé vers Salzbourg le Bonheur à vélo, Rémy l'a étreint de ses deux mains puissantes, tentaculaires, l'a tendu vers moi, je l'ai assis sur mes genoux. _ Et je l'ai trouvé suave. _ Et je l'ai remercié.

Tout au long du périple, dans les descentes, une légère boule d'angoisse me contractait les muscles, me serrait les dents, me chiffonnait le bas-ventre. Tout mon esprit luttait mais l'idée, lancinante, implacable, inexorable s'immisçait en moi, se déployait dans mon corps, m'intimait l'ordre de ralentir "Et si je tombais, et si je tombais, et si je tombais ?" ...
Rémy m'aurait relevé.


Un ami XXL ;-)

dimanche 20 janvier 2013

Strasbourg-Vienne à vélo : La conquête de Vienne (1)


"Car, s'ils tombent, l'un relève son compagnon; mais malheur à celui
qui est seul et qui tombe, sans avoir un compagnon pour le relever!"
L'Ecclésiaste

Entrée triomphale à Vienne

Nous voici enfin aux portes de Vienne. J'ai des ancêtres ottomans qui campèrent devant cette ville en 1529 et 1683, sièges qui marquèrent l'apogée et le début du déclin de leur avancée sur les terres européennes. Ils voulurent y entrer par la force, avec moult canons, creusement de galeries souterraines, charges de cavalerie effrénées, féroces, marées d'hommes s'emmêlant dans la crainte, l'épouvante au milieu d'explosions de mitraille, de cris de guerre enragés, des percussions des fanfares militaires qui leur semblaient résonner comme leur propre coeur affolé. Fatale erreur ; bien plus malin qu'eux, instruit par l'échec de leur entreprise, je choisis la voie de la joie et de l'amitié, dans la sérénité d'un début d'après-midi ensoleillé. Nous choisîmes une voie située le long du Danube tandis que sur une tour immense, démesurée, un jeune garde du nom de Ludwig scrutait les horizons, veillait à vérifier scrupuleusement les personnes aspirant à s'introduire dans la ville. Ludwig parla en allemand avec un accent autrichien, mon ami lui répondit dans cette langue avec un accent alsacien, ils se comprirent …

Ludwig : Qui va là ? Déclinez votre identité !
Rémy : Salü bisamme, che m'appelle Rémy, che suis alsacien. Kein problem, che suis afec un ami, c'est Erhan.
Ludwig : Si c'est un ami, il peut passer.


A l'énoncé du mot magique de l'amitié, ouvre-toi Sésame, la porte s'entrebâilla devant nous. Dans l'ombre immense de Rémy, je me faufilais dans le ville ...

Le conquérant de Wien

J'étais très fier du chemin accompli. J'arrivais dans la capitale autrichienne avec un sentiment d'orgueil, j'avais réussi à suivre Rémy, à me mettre à son niveau. J'avais l'impression en effectuant ce voyage de Strasbourg à Vienne d'avoir accompli un exploit digne de figurer dans les livres de record, tandis que pour Rémy ce périple n'était qu'une simple routine ; il avait déjà traversé deux continents à vélo, seul le plus souvent, affronté des chemins isolés, quasi impraticables, éloignés de toute civilisation, au milieu de la neige en abondance ou de tourbillons de vents impressionnants. Tout est relatif …

Ce sentiment de fierté se doubla d'un moment de gloire intense confinant au sublime, à l'extase, très peu de temps avant d'arriver en ville. Nous étions encore à une dizaine de kilomètres de la destination finale, Rémy était incapable de s'orienter sur la carte, à déterminer précisément le lieu où nous nous trouvions. Nous nous arrêtons à deux reprises, il cherche vainement la localité de « Klosterneuburg ». Je suis intrigué, il s'agit d'une direction indiqué depuis belle lurette sur des panneaux indicateurs le long de la route cyclable, je doute qu'une ville de cette importance soit absent du plan qu'il consulte. Nous nous arrêtons une troisième fois, Rémy m'assure encore qu'elle n'est pas sur la carte. Je m'empare de celle-ci, je cherche la ville au nord-est (traduction dans ma tête, en haut à gauche, comme Strasbourg en France …) et en quelques secondes, je repère « Klosterneuburg » qui s'étale en caractères de police à peine moins grands que « Wien ». Je pointe du doigt la localité, alors qu'un sourire, quasi impalpable au début, ne cesse de s'élargir sur mon visage. Vexé, il prétend qu'en fait, il recherchait une inscription beaucoup plus petite que celle-ci. Tss Tss Tss, bien tenté, cher ami, mais on me la fait pas … Moi, petite limace incapable de savoir en règle générale s'il faut tourner à droite ou à gauche, je donnais une leçon au grand maître  Il avait un très grave problème d'orientation que moi seul avais été en mesure de résoudre. Sans ma présence d'esprit, ma clairvoyance, nous serions à l'heure actuelle, si je n'avais pas énergiquement pris les affaires en main, toujours à traîner comme des âmes errantes dans les banlieues de Vienne ;-)
Hop, hop, hop, traversée de toute la ville pour aller jusqu'au camping sur lequel nous avions jeté notre dévolu, situé au sud.

Le soir, nous mangeons une pizza acheté dans un snack. Nous prenons place sur une pelouse pour la déguster et au moment de repartir, patatras, je ne retrouve plus mon portefeuille. Je l'avais délesté au maximum avant de partir en voyage, mais il y avait tout de même ma carte d'identité, mon permis de conduire ainsi que quarante euros au moment de la perte. Nous faisons le chemin inverse depuis la pelouse jusqu'au snack, dernier moment où j'ai sorti mon portefeuille pour payer mais rien n'y fait, il est bel et bien perdu. Le lendemain, je suis obligé d'accomplir toutes les formalités administratives avant de commencer la visite de Vienne. Contrariétés pénibles liées à ma distraction habituelle ...

Hélas, mon meilleur ami avait failli à sa tâche de surveillance de mes affaires, je l'avais désigné au départ officiellement comme mon pense-bête ;-) Je m'étais généreusement octroyé le rôle de pense-intelligent ;-)

Enfin commence la principale raison de notre retour à Vienne, l'envie de revoir les magnifiques musées de cette ville. Petit détour par un conte avant de les visiter …


Conte de Mevlana

Un jour, le sultan appela à son palais des peintres, venus, les uns de Chine, les autres de Byzance pour les confronter dans leur art. Les Chinois prétendaient être les meilleurs des artistes ; les Grecs, de leur côté, revendiquaient la supériorité de leur art. Le sultan les chargea de décorer d'une fresque deux murs qui se faisaient face. Un rideau séparait les deux groupes de concurrents, qui peignaient chacun une paroi sans savoir ce que faisaient les autres. Les Chinois employaient toutes sortes de peintures et déployaient de grands efforts, peignaient de magnifiques cascades, des animaux d'une véracité incroyable. Les Grecs refusèrent de montrer leur travail, ils se contentaient de dire au sultan intrigué « Si les Chinois ont terminé leur fresque, nous avons fini la nôtre ». Le sultan au bout de deux années déclara la fin de la compétition et demanda à chacun de dévoiler son œuvre. Lorsque le rideau fut tiré, l’on put admirer l'ouvrage des peintres chinois, toute la cour fut ébahi par la somptueuse fresque chinoise. Puis le rideau s'écarta, les Grecs s'étaient contentait de polir et lisser sans relâche le mur jusqu'à ce que la fresque entière se reflète dans le mur opposé, comme un miroir parfait. Or, tout ce que le sultan avait vu sur le mur des Chinois semblait rehaussé dans celui des Grecs, ils se voyaient marchant, déambulant au milieu de cette toile vivante, reflet triomphant, exact de la vérité du mur opposé et d'eux-mêmes.
Le sultan déclara les Byzantins vainqueurs.

En même temps que je me promenais dans les musées pour revoir les tableaux que j'avais tant apprécié en 2004, je me rappelais les découvrant pour la première fois avec Rémy, Isabelle et Candy. Je me voyais déambulant dans ces salles, j'avais poli mon regard depuis quelques années, mon esprit et mon cœur s'étaient aiguisés au contact d'autres œuvres, de livres ou d'expériences de la vie, j'y ai vu des choses que je n'avais pas perçu la première fois. Je marchais dans mes propres pas, dans mes souvenirs ; à votre tour, accompagnez-moi, donnez-moi la main, côté gauche, côté cœur, montez avec moi les escaliers grandioses du Kunsthistorisches Museum, admirez sa magnifique coupole, entrez au Leopold Museum, attardez-vous un instant dans les jardins du Belvédère avant de contempler ces toiles, écoutez ma voix douce, apaisée, qui vous servira d'audioguide ...


Florilège des tableaux de Vienne

 
Brueghel l'Ancien – Chasseurs dans la neige

Éblouissement dans la salle des tableaux de Brueghel au Kunst dès la première fois. On est immédiatement capté dans cette oeuvre par la difficile avancée de ces chasseurs en haut de la colline, par la lutte qu'ils semblent livrer aux éléments hostiles, la neige, le froid ; quelques bruyères éplorées au premier plan viennent griffer le regard, celui-ci s'élève verticalement le long des arbres, de leurs branches squelettiques puis s'en va se fondre le long d'une ligne transversale vers le ciel surplombant la scène, ainsi que les immenses espaces montagneux enneigés à l'horizon. Le tableau est inondé d'une puissante beauté glaciale, le blanc ainsi que la teinte verte et blafarde du ciel, reflétée dans les lacs gelés en contrebas prédominent dans le paysage, y introduisant ce sentiment de froideur. Le spectateur est absorbé par un sentiment de néant, de vertige hypnotique devant l'infini. Le tableau est sans doute une allégorie de la mort, de l'avancée inexorable des hommes vers le jour final ne laissant que quelques traces éphémères dans la neige, de l'indifférence de la Nature souveraine à notre bref passage sur terre.

La deuxième fois, mon oeil a capté plus attentivement les patineurs s'amusant, glissant sur les grandes étendues d'eau gelé, j'ai perçu cette fois-ci une légère nuance de joie dans leurs jeux, même s'ils ne sont que de frêles esquisses noires ; j'ai décelé un sentiment de solidarité dans la scène de la paysanne semblant entraîner avec l'aide d'une corde une autre dans le coin inférieur gauche. Brueghel est le premier à capter des scènes de vie de paysans ; cette attention au quotidien deviendra l'apanage des peintres hollandais. Le vaste oiseau noir planant dans le ciel s'oppose aux autres immobiles dans les branches des arbres. Et, si la tonalité glaciale l'emporte, les touches de couleur chaude des maisons, du feu allumé par les paysans juste à côté, du pelage des chiens composent un contrepoint fragile, discret qui participent à la beauté parfaitement équilibrée du tableau. Un fil invisible, une vibration secrète relie les hommes aux arbres, au paysage, au ciel pour souligner la profonde unité du monde. Si vision de mort il y a, ce n'est finalement pas celle de l'effroi, c'est celle de la fascination apaisée devant le silence de la Nature somptueuse, éternel vainqueur après notre mort.

Arcimboldo - L'Eau

Arcimboldo, très connu pour ses portraits allégoriques composés de la juxtaposition d'éléments tels que les animaux, les végétaux ou autres objets, est un peintre italien qui se mit au service des Habsbourg, dynastie régnante à Prague et Vienne, ce qui explique la fabuleuse petite collection détenue par le Kunst.

Les tableaux sont des jeux intellectuels plaisants, de loin le visage apparaît sous une forme globale, indistincte, baignant déjà dans un halo d'étrangeté puis lorsqu'on se rapproche, les détails commencent à se préciser, chaque partie acquiert un aspect autonome mais chacun reste indissolublement lié aux éléments voisins car il prend un sens par rapport à l'ensemble. Dans ce portrait de « L'Eau » qui forment la série des quatre éléments avec « L'Air », « La Terre » et « le Feu », il organise le visage à partir des fruits de la pêche et des fonds marins puisqu'on distingue clairement des poissons, des crustacés, des serpents marins et du corail. Il peint avec une minutie incroyable, chaque composant de la toile est reproduit avec une précision scientifique, il travaillait en observant directement les habitants de la mer ; les Habsbourg dépensent une fortune pour les rapporter de Méditerranée et les mettre à disposition dans son atelier.

Arcimboldo est un peintre apprécié des surréalistes, adepte des jeux de mots visuels, des correspondances et associations d'idées. Qu'évoque pour vous le requin ? C'est l'animal carnassier par excellence, roi des mers et océans ; le requin se place naturellement dans la bouche, avec ses dents affûtées. A quoi vous fait penser un coquillage ? Vous vous souvenez du geste que vous effectuiez enfant en le portant à votre oreille pour y entendre le son de la mer ; le voici qui prend donc naturellement la place de cette partie anatomique du visage. Le corail rouge, sans doute des gorgones, sont de longs filaments rouges qui évoque une chevelure ; Arcimboldo les place sur la tête en forme de petite crête à l'avant. Quelle est le premier mot que vous associez à tortue, quel est son point commun avec des crustacés tels que crabe ou langouste ? Carapace … Ces animaux seront disposés en vêtements protecteurs en dessous du cou. S'il vous advient de plonger un jour, que d'aventure une raie passe, vous admirerez, ébahi, ses vastes nageoires qui ressemblent à des ailes. La partie la plus grande de la chair d'un visage ainsi que la plus mobile est la joue ; le peintre se devait d'y dessiner une raie. Les serpents de mer, comme leurs cousins terrestres, peuplent vos peurs, se contorsionnent, ondulent, filent dans vos pensées ; les reptiles se glissent au niveau du cou, comme des muscles mobiles permettant la torsion de la tête.

Fait rare dans les portraits d'Arcimboldo, il s'agit d'un personnage féminin puisqu'elle porte un collier de perles ainsi qu'une boucle d'oreille blanche, mais seuls ces éléments permettent de déterminer le sexe du personnage, qui sans ces ornements pourrait être asexué. Ces parures rappellent la richesse de l'empereur auquel le tableau est dédié. La toile dégage un sentiment de froideur, d'humidité lié aux couleurs employées tels que les différentes nuances de gris et brun, que quelques teintes de rouge viennent relever à l'instar de flaques de sang, comme la langouste sur la poitrine, les gorgones ou la petite crevette derrière l'oreille. L'abondance de ces animaux morts aux yeux pétrifiés qui semblent vous dévisager, vous scruter lorsque vous vous rapprochez conduit à un sentiment de malaise. Ces poissons pour la plupart mythiques, mystérieux peuplent le fond des mers et océans ; le travail d'Arcimboldo, peintre cérébral, est préfigurateur des analyses des profondeurs de l'inconscient des psychologues. En nous palpite une crainte des abysses, des profondeurs infinies de l'océan dont nous sommes originaires et ces regards éteints sont comme des voix qui murmurent en vous la plainte des regrets, immenses gouffres du passé : Pourquoi mes parents se sont-ils séparés ? Pourquoi ai-je renoncé à mes rêves de jeunesse ? Où sont mes amours passées ? Questionnement toujours sans fin, sans repos ...

. /..

samedi 5 janvier 2013

Petits tracas, petits bonheurs d'après cyclone


« Mieux vaut allumer une bougie que maudire les ténèbres »

Lao Tseu
Bzzz Bzzz Vlan

Evan est passé. Contrariété première : l'absence d'électricité. Je rentre du travail, je mange parfois déjà dans la pénombre, le soir commence à tomber. Au début, je ne veux pas user inutilement les piles de la lampe torche et je sais que la lumière d'une bougie est trop faible pour poursuivre une quelconque activité, je me couche vers 19h en espérant que le sommeil vienne rapidement. Espoir vain, peine perdue, je scrute de temps en temps la montre de mon poignet en appuyant sur le petit bouton en haut à gauche, illumination, 20H et quelques éclats, 21 H et des miettes, 22H et des poussières …

Irritation grandissante au cours des premières nuits, un moustique a élu domicile dans ma chambre à coucher ; au bout d'une demi-heure, je l'entends qui commence à vibrionner dans l'espace Bzzz Bzzz … Avant, je pouvais utiliser un insecticide que j'insérais dans un diffuseur branché sur une prise électrique ; au bout de quelques minutes, les bourdonnements s'évanouissaient. Autre méthode, je branchais le ventilateur qui faisait fuir les insectes, qui avait aussi l'avantage de me rafraîchir au cours des nuits chaudes et éprouvantes de l'été austral. Les soirées s'éternisent en l'absence de courant électrique. Parfois, j'entends le moustique qui se rapproche de mon oreille, je le sens qui se pose sur mon visage, je me frappe immédiatement mais rien à faire, je le manque à chaque fois, je n'ai réussi qu'à m'infliger une petite plaque rouge à l'endroit précis de la claque. Le matin, nul besoin de réveil électrique, les premiers rayons de soleil se plantent dans ma chair et mon esprit fatigués, tandis que le moustique, fidèle au rendez-vous, se charge de sonner le clairon à mon oreille.

Après trois jours de ce régime, je vaporise un aérosol anti-insectes volants le matin dans ma chambre, je ferme les fenêtres avant de me rendre au travail. Le soir, une heure avant de me coucher, j'aère ma chambre puis je me couche, légèrement inquiet, l'oreille aux aguets, je n'entends rien pendant une demi-heure, je soupire de soulagement Ouf m'en voilà débarrassé ; tout à coup un Bzzz Bzzz moqueur, vengeur retentit à nouveau dans la pénombre … Peut-être s'est-il introduit depuis une autre pièce, peut-être est-il mort et ressuscité, il continue à me narguer.

Le cinquième jour, je me prépare le matin pour aller travailler, mon cœur tressaille, je vois un petit point noir volant, bourdonnant, à la trajectoire erratique s'approchant à trente centimètres de moi Bzzz Bzzz Vlan je frappe des deux mains, je les ouvre, le moustique gît dans ma paume, j'exulte ...

Pâle lueur des ténèbres

L'absence de lumière me pèse au moment du coucher. Au bout de quelques jours, je rachète des bougies, je décide d'en utiliser une pour pouvoir bénéficier d'un peu de lueur avant le sommeil. J'allume la mèche au moyen d'un briquet, immédiatement la tresse en coton noircit, s'enflamme, se courbe délicatement et commence à diffuser sa pâle lueur. La cire sur l'extrémité devient rapidement liquide sous l'effet de la chaleur, j'en fais tomber quelques gouttes dans le fond du verre, je peux disposer le cylindre sur cette base.

Ma respiration s'apaise à la vue de la flamme, de la lueur douce que dégage la bougie. La cire suinte le long de la tige, parfois accompagné d'un peu de suie, elle vient se déposer au fond du verre. Depuis mon lit, j'entrevois trois zones distinctes enflammées, à la fois clairement délimitées et indissolublement liées. Une petite zone bleue à l'extrémité inférieure de la mèche amorce l'embrasement ; la mèche rougie à l'extrémité baigne dans un cône sombre, tandis que sur celui-ci la pointe jaune, entouré d'un léger halo, diffuse la pâle lueur reposante. La flamme qui ondule légèrement, danse sur la bougie dressée dans ce verre m'évoque les hibiscus ravagés, disparus de mon jardin, grandes fleurs caractéristiques de îles du Pacifique, avec un immense pistil qui jaillit d'un calice aux couleurs chaudes. Les rafales du cyclone ont emporté tous les hibiscus, voilà qu'un ultime rescapé me murmure à l'oreille que toutes nos angoisses sont passagères, que les tracas de la vie n'ont que l'importance que nous leur donnons, que les hibiscus refleuriront d'ici peu de temps, grâce au soleil et à la pluie qui tombent en abondance sur cette terre.


Espérance nocturne

Je ne dors pas encore mais la sérénité se diffuse doucement en moi, tandis que je regarde de temps en temps la source lumineuse. Elle continue à se consumer, au bout d'une heure et demie, elle commence à s'enfoncer dans le verre. Celui-ci s'échauffe, il est temps pour moi de souffler sur la flamme, une fumée sinueuse s'en échappe, l'odeur envahit un moment la chambre dans l'obscurité, je m'endors facilement peu après l'extinction du feu.

Nouveau Big Bang


L'île a été durement touché par Evan mais ce type de difficulté permet d'éprouver la solidarité intacte entre les êtres, l'empathie est aussi naturelle à l'homme que l'esprit de rivalité. Ici, l'entraide est essentiellement familiale, les personnes ayant perdu leur logement sont hébergés par leur famille en attendant la reconstruction de leur logement. L'île a connu un élan de solidarité, de la part en particulier de la Nouvelle Calédonie, en raison sans nul doute de la présence d'une très forte minorité wallisienne sur cette île. Pour nous autres métropolitains, la solidarité s'organise autour des liens d'amitié. Mon ami Anthony avait récupéré un groupe électrogène et m'a proposé de venir chez lui pour profiter du lave-linge. J'avais l'équivalent de trois machines qui s'étaient accumulées en une semaine, j'ai profité de l'aubaine. Au lieu de « laver son linge sale en famille », il vaut mieux parfois laver son linge sale chez les amis ;-)

J'ai bénéficié à nouveau de l'aide d'Anthony lorsqu'il m'a proposé le dimanche d'avant réveillon de Noël de profiter du générateur. L'électricité avait été rétablie chez lui la veille. J'ai immédiatement accepté, et la première chose que j'ai faite est de brancher le réfrigérateur, que j'avais vidé au fur et à mesure de la semaine. J'avais été obligé de jeter quantité de nourritures en décomposition, la mort dans l'âme. Les fromages et le beurre sentaient le lait caillé, les fruits avaient pourri très rapidement, la pizza que j'avais laissé au congélateur était devenue molle et dégageait une odeur infecte. Le groupe, qui fonctionne à l'essence, produisait un bruit tonitruant, je l'ai laissé à l'extérieur de la maison. Tout à coup, vers 16 heures, j'ai vu un groupe de trois ouvriers qui travaillait autour du poteau à partir duquel mon logement est alimenté en électricité.


Profession : électricien-grimpeur

J'ai discuté quelques instants avec eux pendant qu'ils étaient en pleine réparation. Ils m'ont dit qu'il y avait eu un appel à volontaires en Nouvelle Calédonie pour venir travailler sur l'île de Wallis, qu'ils avaient souhaité venir nous aider, autant par souci de solidarité que par curiosité. Ils m'ont expliqué qu'ils trouvaient amusant d'utiliser des techniques qu'ils n'utilisaient plus au quotidien, en raison de la modernisation des outillages. Par exemple, pour grimper sur le poteau en bois, ils avaient été obligés d'utiliser d'anciennes chaussures munies de pointes, en l'absence de nacelles en nombre suffisant sur le territoire. Ils m'ont promis que le courant reviendrait dans la soirée ou le lendemain.

En fin d'après-midi, j'ai fait un petit tour de l'île en vélo. J'avais le souffle court, je n'avais plus fait de sport depuis belle lurette, les quelques nuits au sommeil agité les lendemains du cyclone m'avaient épuisé, j'ai eu du mal à effectuer la montée du mont Afala, seule petite côte un peu raide de l'île que je n'avais aucun problème habituellement à grimper. J'ai dû mettre pied à terre deux fois. Je me suis retourné  à mi-parcours lorsque j'ai été à l'arrêt, j'ai été émerveillé par le lagon, le cyclone avait arraché les arbres qui masquaient la vue ; l'eau verte et bleue aux mille et une nuances chatoyait, les pépites ensoleillées, diamantées se réverbéraient comme une constellation prodigieuse, je ne l'avais jamais vu scintiller d'un tel éclat. Au sommet, j'ai encore mis pied à terre pour  souffler, ma poitrine se soulevait avec difficulté pour aspirer l'air chaud. Au retour, je remarquais la présence à l'horizon d'une dizaine de roussettes brunes, chauves-souris locales comestibles,  qui volaient à très basse altitude. Le passage d'Evan les a profondément perturbées en détruisant leur habitat naturel ainsi que leur régime alimentaire composé de fruits, elles volent en nombre chaque soir, vol inquiet, empli de douleur, elles vont sans doute mourir en grand nombre avant de se régénérer en même temps que la flore arborescente de l'île.
Un peu avant 19 heures, retour de l'enfant prodigue, tant désiré : l'électricité.

Pour le réveillon de Noël, afin de conjurer la peur d'Evan, le méchant, invitation d'Erhan, le gentil, à un fabuleux festin, concocté par Murielle et Catherine : entrées variées au saumon et thon accompagné du cocktail "Cyclone", magret de canard aux deux pommes, plateau de fromages, tarte à l'ananas. Le dîner fut si copieux que nous fûmes incapables de le terminer le soir même, et l'invitation fut prolongé le lendemain pour le repas de midi le jour de Noël.

 Miam Miam
 


Je vous souhaite à tous joie, épanouissement personnel et amour tout au long de cette année 2013. Qu'une petite flamme s'allume chaque jour sur votre chemin, qui s'incarnera dans un rêve accompli, le plaisir de la découverte de nouveaux horizons, une nouvelle amitié ou l'approfondissement d'anciennes, un amour neuf, vierge et vivace ou l'enrichissement de la relation avec votre partenaire.

Mieux encore, désir et volonté mènent, enchantent le monde, allumez les bougies autour de vous. Entamez un projet dans lequel vous mettrez toute votre énergie, commencez de nouvelles activités, lancez vous à la conquête des amis et de l'amour. Certaines bougies s'éteindront par manque de souffle, d'oxygène, mais d'autres s' allumeront autour de vous, vaste incendie autour de la terre : Big Bang ...

mercredi 19 décembre 2012

Wallis dans l'oeil du cyclone "Evan"


« Je dors, mais mon cœur veille »
Le Cantique des Cantiques

Bruissement de rumeurs inquiétantes sur l'île de Wallis : Deux semaines avant la date fatidique du samedi 15 décembre 2012, le cyclone tropical « Evan », annoncé comme potentiellement dévastateur, se déplace dans le Pacifique et selon les jours, voire les heures, sa trajectoire prévisionnelle sur les cartes météo, comme une ombre tourbillonnante, menaçante, passe par l'île de Wallis, puis dévie lentement, puis se rapproche à nouveau …
La saison actuelle à Wallis dans l'hémisphère sud est celle de l'été, mais il s'agit d'un été tropical chaud et humide. La différence de température n'est que de 2 degrés en moyenne par rapport à l'hiver du mois de juillet et août, mais les pluies sont particulièrement abondantes. Elles s'abattent sous forme d'orages violents, toutefois ces orages traditionnels peuvent parfois, très rarement heureusement, prendre une forme cyclonique. La saison des pluies est aussi celle des « cyclones » qui parcourent l'océan Pacifique, s'accompagnant de dégâts gigantesques dès lors qu'ils abordent des terres habitées. Le cyclone Tomas avait dévasté l'île de Futuna début 2010.

Vendredi 14 décembre, la menace se précise, à partir de 12h30, la préfecture lance une pré-alerte pour le cyclone « Evan ». Il avait ravagé les îles Samoa en y faisant deux victimes et se dirigeait clairement vers Wallis. Les principales consignes de sécurité sont les suivantes : rester à l'écoute des informations météorologiques, prévoir de renforcer les portes et fenêtres, faire des provisions de nourriture et d'eau, mettre à l'abri les embarcations …
J'avais déjà tout ce qu'il fallait : eau, bougies, piles pour la radio. J'ai fait l'achat de nourriture complémentaire le lendemain ; les magasins étaient bondés, mais il n'y avait pas d'affolement. L'alerte maximale de niveau 2 a été donnée samedi 15 décembre à 14h, avec interdiction de sortir de chez soi.

J'ai regardé un site Internet en fin d'après-midi, Météo Nlle Calédonie, qui annonçait que le cyclone allait passer très près de l'île de Wallis en début de nuit, avec des vents en moyenne de 120 km/h et des rafales de 205 km/h !!

A partir de 18h, le ciel s'est obscurci. Vers 19h, alors que les rafales devenaient de plus en plus vigoureuses, je suis allé vérifier avec la lampe torche que le scooter était bien en place sur la véranda, à l'abri du vent, ce qui était le cas. Depuis la rambarde, j'ai éclairé les alentours avec la lampe torche, elle illuminait un faible espace, plantes, arbres, ciel mais je distinguais difficilement les reliefs. Le ciel était chargé, une bande uniforme de nuages grisés se détachait du ciel assombri, fonçait du sud vers le nord. J'ai perçu une longue plainte, le hululement fabuleux du vent qui s'entrechoquait sur les obstacles. Je devinais vaguement les ombres des arbres et des plantes courbés par la force des rafales, fouettés par la pluie incessante. Toute la terre de Wallis s'inclinait devant la puissance cyclonique exceptionnelle. Je suis rentré à l'abri.

Peu après, alors que je lisais dans ma chambre à coucher, la lumière s'est éteinte brusquement, plus d'électricité, et la coupure de l'eau n'a pas tardé dans la foulée. Je n'étais pas inquiet jusque là mais après huit heures, les rafales de vent qui déferlaient depuis le sud ont commencé à atteindre une vitesse impressionnante. Ma chambre à coucher est exposée plein sud, je n'ai que des vitres sous forme de lamelles superposées, je les avais fermées au maximum, mais le vent arrivait à s'engouffrer entre les interstices, sifflait à travers les ouvertures de la pièce avant de se calmer, puis de reprendre encore plus violemment. Tout à coup, j'ai même senti de l'humidité qui fouettait ma peau, le vent crachotait de fines gouttelettes de pluie, les particules se pulvérisaient à travers la pièce. Je voyais que le verre se ployait, je me suis dit que les vitres pouvaient céder, exploser sous l'impact des rafales, qu'il me fallait me mettre à l'abri des éventuelles projections. J'avais une lampe torche près de moi, je suis allé à la recherche de deux bougies que j'ai disposé dans des verres inutilisés, je me suis assis dans le couloir, attendant patiemment l'accalmie.
Elles se consumaient lentement, j'avais le sentiment d'être un officiant perdu dans ses pensées, dans une prière muette, troublée par l'inquiétude et la peur, avec deux cierges en face de lui. Même au cœur de la maison, assis dans ce couloir, toutes les portes et les fenêtres étant calfeutrées, je voyais que le vent arrivait à s'engouffrer subrepticement, la flamme de ces deux bougies oscillait brusquement, s'amenuisait sous l'effet des courants d'air puis se redressait. C'est étrange, ma plus grande peur reste associé à la perception du vacillement épisodique de la flamme, au reflet tremblant de ces bourrasques gigantesques sur ces bougies, à la vibration ultime de ce souffle de dévastation qui venait mourir sur ces pâles lueurs. Dans le brouhaha général, j'ai entendu des craquements encore plus forts qui provenaient de la maison et des alentours, dont un qui m'a fait sursauter.
Les rafales diminuèrent en intensité après 21 h. J'ai été stupéfait par la vitesse à laquelle le vent s'est calmé, alors que le crescendo vers la puissance maximale du cyclone avait été très progressif. Il me semblait le cyclone s'éloignait, je suis allé me coucher. J'étais fatigué, j'avais peu dormi la veille, la tension nerveuse s'est relâchée, je me suis endormi très rapidement.

Par la suite, j'ai appris par des amis que le cyclone avait redoublé de plus belle après cette accalmie. La disparition miraculeuse des vents s'expliquait simplement par le fait que Wallis se trouvait sur l'exacte trajectoire de « Evan » et que nous nous sommes retrouvés dans le centre cyclonique. Le cœur, l'œil d'un cyclone est constitué de vents très calmes, voire nuls. Les rafales ont repris après ce calme éphémère, et aux dires des amis, elles furent encore plus furieuses dans la deuxième moitié de la nuit. Les bulletins météorologiques sont venus confirmer cette impression, puisque les vents du début de la nuit ont atteint les 150 km/h tandis que l'on a enregistré des pointes supérieures à 200 km/h après minuit ...
Je n'ai rien perçu de cette deuxième vague, les vents avaient tourné et frappaient depuis le nord. Je me suis endormi dans l'œil du cyclone, je me suis réveillé à deux reprises, j'ai perçu que les vents étaient forts mais l'intensité me semblait moindre. La salle à manger, située plein nord, ainsi qu'une autre pièce intercalée ont fait tampon, j'ai pensé qu'il s'agissait d'un ciel de traîne qui sévissait encore. Les violentes bourrasques qui enveloppaient la maison n'ont fait que me bercer, aucune angoisse à déplorer ... Mon cœur pacifié qui captait les pulsations puissantes des vents venus de l'Océan veillait sur moi ...

Je me suis réveillé dimanche matin vers 7h. Je sors pour apprécier les dégâts, ce qui me frappe immédiatement, c'est à la fois l'agrandissement du champ de vision et la dévastation du paysage, de la végétation. Mon jardin est clôturé par une haie de bosquets qui limitaient la vue, la plupart d'entre eux sont à terre, voire ont disparu. L'immense manguier qui trônait à gauche de la véranda s'est effondré. Les racines d'un citronnier qui donnait deux fois par an de magnifiques citrons sont à moitié arrachées du sol.


Manguier décapité

Citronnier en pleurs

J'ai inspecté l'intérieur et l'extérieur de la maison, aucune casse à déplorer. J'ai essayé dans la matinée de nettoyer le petit sentier que j'emprunte avec le scooter et la voiture qui était jonché de branches de pin arrachés aux arbres qui bornent mon jardin. A chaque fois une pluie intempestive est tombé en abondance, j'étais obligé de me réfugier à l'intérieur. J'ai dû m'y reprendre à quatre fois avant de parvenir au résultat souhaité. J'ai également passé un coup de balai, seule une petite flaque séchée sous la porte du salon et quelques brindilles témoignaient à l'intérieur de la maison de la violence passée du cyclone. L'eau est revenue dans les canalisations vers midi.
Au cours de l'après-midi, l'amélioration des conditions météorologiques était nette, je suis allé faire un petit tour de l'île pour voir l'étendue des dommages. Sur la route de Malae, un grand poteau électrique construit en béton penche dangereusement. Au fur et à mesure des jours, je l'ai vu s'incliner de plus en plus, je ralentis à chaque fois que je m'en approche, je me place du côté du sommet, j'accélère sur les derniers mètres pour l'éviter au cas où il s'effondrerait définitivement …

 Poteau électrique en berne

Partout, les cultures, la végétation ont été fortement endommagées. Les arbres à pin sont déracinés alors que les cocotiers beaucoup plus souples se dressent sur leur base. Peu de cultures vivrières ont survécu aux rafales. Les constructions les plus légères de type falé sont dévastées, mais parfois même les constructions en béton sont en mauvais état, avec des toits effondrés. Le bord de mer de Liku en particulier est ravagé, et il paraît que c'est aussi le cas de nombreux villages du sud.

Les restes du restaurant « Les Terrasses de Liku »

Certaines familles ont dû abandonner leur logement, se réfugier chez les proches, la solidarité familiale joue son rôle protecteur, central dans la société wallisienne. Les réseaux électriques et téléphoniques sont le plus souvent hors d'usage, d'innombrables poteaux gisent sur le sol, à l'instar de nombreux fils. Les habitants commencent à rassembler les végétaux qui barrent la route, qui jonchent les jardins, à les brûler ; d'innombrables fumées blanches s'élèvent depuis la terre de Wallis comme des feux de détresse, mais cela se fait dans l'indifférence générale médiatique de la métropole. Quelques articles de journaux en France ont relaté le passage du cyclone durant la journée du dimanche mais depuis, silence radio sur les ondes, hormis Wallis 1ère qui relate ici en continu les évènements …
Les secours ont commencé à arriver de la Nlle Calédonie, la distribution de l'eau est désormais assuré sur la quasi totalité de l'île, mais l'électricité tarde toujours. Résultat, il faut se coucher très tôt, le linge sale commence à s'accumuler ... La préfecture a commencé à organiser les secours d'urgence, le ministre des Outre-mer Victorin Lurel se déplace à compter d'aujourd'hui à Wallis.

J'ai terminé les derniers travaux de déblaiement du sentier mardi. Les broussailles tombées sur le chemin griffaient à chaque fois la carosserie de la voiture. Pour réaliser une telle opération, je suis allé acheter un coupe-coupe, celui que je me suis procuré tenant davantage même du sabre. J'ai commencé à débroussailler, à couper les branches avec la lame aiguisée, j'étais réellement impressionné par la qualité du tranchant. Par deux fois, patatras, alors que je porte un coup vif, le coupe-coupe m'échappe de la main droite (qui est en réalité une main très très gauche …). Je me suis fait une légère entaille juste à côté du tibia qu'un simple petit sparadrap a étanché, mais si la lame avait glissé cinq centimètres plus loin, j'aurais pu, par la grâce de ma maladresse, devenir la première victime collatérale sérieuse du cyclone trois jours après son passage ... Je me suis promis de ne plus toucher au sabre coupe-coupe sauf nécessité absolue de service. Pensée qui m'a traversé l'esprit : si les ravages matériels avaient été plus importants dans la maison, avec mon sens pratique catastrophique, ma gaucherie manuelle congénitale, Erhan se serait retrouvé bien démuni face à « Evan » ...
J'ai parlé avec mes collègues de travail de leur expérience liée au cyclone. C'est le cyclone le plus impressionnant sur l'île depuis trente ou quarante ans. Certains ont leurs maisons en très mauvais état, d'autres ont dû écoper toute la nuit en raison des infiltrations d'eau. Je considère, encore une fois, que j'ai eu beaucoup de chance quand je vois l'étendue des désastres sur l'île, une bonne âme veille sur moi. Désormais, j'attends, comme beaucoup d'autres, le rétablissement de l'électricité, le retour de la lumière.

jeudi 31 mai 2012

Strasbourg-Vienne à vélo : Paysages enchanteurs et Magie du Baroque

Les lacs-miroirs

Salzbourg n'est déjà plus qu'un souvenir… Nous avons décidé de quitter le camping vers 15h00, profitant d'une petite accalmie dans le ciel autrichien. Immédiatement, à la sortie de la ville, montée abrupte d'une côte. Mais l'effort est plus aisé avec l'entraînement accumulé depuis le début du voyage, les muscles se sont lentement habitués, se sont durcis avec les kilomètres avalés depuis Strasbourg. J'étais fasciné par les effets de la musculation naturelle du pédalage sur mes jambes : j'avais remarqué en particulier au camping le gonflement des muscles situés à l'arrière de mon mollet, je ne pouvais m'empêcher de palper, de provoquer le galbe en tendant le pied pour toucher la petite boule volumineuse musculaire, comme un culturiste fasciné par sa silhouette, guettant en permanence les effets de ses exercices incessants sur son corps …

A partir de Salzbourg, transformation complète des paysages et début de la féerie. Jusqu'à présent, je n'avais pas été dépaysé par les panoramas rencontrés, qui me rappelaient l'Alsace, les champs de blé, de maïs et les vignes composaient une mosaïque qu'il me semblait avoir traversé au cours de ballades à vélo à proximité de mon domicile. Tout à coup, à l'Est de Salzbourg, nous allions aborder le Salzkammergut, région des pré-alpes autrichiennes, qui doit son nom aux mines de sel de la région qui fit sa fortune autrefois. La majeure partie des revenus est désormais liée au tourisme, en raison de la beauté des paysages. Au loin s'échelonnaient de belles montagnes dont les arêtes tranchantes étaient par endroit encore recouvertes du blanc immaculé des neiges. Quelques chalets délicatement posés au milieu de gigantesques alpages scandaient le parcours tandis qu'au fond de vallées verdoyantes, blottis contre les lacs qui réfléchissaient les couleurs sereines ou sombres du ciel, les villages accueillants semblaient rayonner d'une douce joie de vivre.

Première étape au Salzkammergut, le village de St Gilgen, où l'ombre de Mozart nous frôla encore, puisque sa mère y naquit et que sa sœur Nannerl y vécut. Après quelques instants passés au bord du lac St Wolfgang et la dégustation d'une glace, nous avons admiré et photographié le très beau clocher de l'église en forme de double bulbe avant de remonter sur nos vélos.
L'église de St Gilgen

Nous avons longé le lac. Juste avant de le quitter, petit détour sur une rive enchanteresse à l'initiative de Rémy, au milieu d'un champ où s'extirpaient comme une rêverie quelques herbes sauvages. Ici, la nature avait gardé un aspect sombre, indompté, il émanait de ces lieux un magnétisme doux, apaisé. Les sapins qui s'étageaient tout le long des flancs des montagnes avoisinantes se réfléchissaient sur la surface du lac, la couleur verte profonde et légèrement tremblante sous l'effet d'un vent délicat se mariait au reflet des nuages blancs vaporeux et du ciel bleu immense. Toute la beauté du monde semblait s'être miraculeusement déposé dans ce miroir de la nature, et tandis que nous admirions ce spectacle, que les couleurs prenaient une teinte de plus en plus sombre lorsque la fin de l'après-midi tendait vers le soir, assis l'un à côté de l'autre, le reflet de cette harmonie s'est déversé en nous, nous nous sommes progressivement mis au diapason du monde, toutes les particules de nos corps se sont unis pour proclamer notre appartenance éternelle à la magie des arbres, à la magnificence des cieux, à la sérénité du lac-miroir.

Il a fallu repartir, à regret. J'ai le souvenir de deux montagnes traversées successivement grâce à des tunnels sur une piste cyclable creusée dans la roche, parallèle à la route dévolue aux voitures. Dans le deuxième tunnel, un petit chemin menait vers l'extérieur et de la balustrade on pouvait contempler la vue d'un autre lac alors que la nuit commençait à y refléter ses ombres tout en y allumant le reflet des astres lointains, de la lune et des lumières d'une ville qu'on distinguait sur le rivage opposé. Nous décidâmes de passer la nuit sur ce balcon.

Phosphorescences dans la nuit

Repas avant de s'endormir sur la grande bâche. Rémy s'agite et n'arrive pas à trouver le sommeil. Il me disait qu'il ne supportait pas l'idée de dormir avec la vision des barreaux de la balustrade qui lui donnait le sentiment d'être emprisonné. Il se lève, découpe la bâche en deux, escalade la barrière avec son sac de couchage pour tenter de trouver le sommeil de l'autre côté. Il s'enveloppe dans son duvet mais peine perdue, le sol est très inégal, il n'arrive pas à trouver une position confortable ; de surcroît, depuis la falaise tombent continuellement quelques gouttes d'humidité qui l'opportunent. Retour obligé dans l'autre sens ... et enfin dodo réparateur.

La visite du Salzkammergut continue le lendemain le lac du Traun (Traunsee) jusqu'à la petite bourgade de Traunkirchen. La chapelle du Johannesburg se distinguait déjà de loin sur une petite avancée rocheuse qui surplombe le village et le lac. Nous la visitons après avoir pris un verre sur une terrasse.

La chapelle du Johannesburg à Traunkirchen

Nous remontons sur nos vélos, direction Gmunden, qui s'étale à quelques encablures de Traunkirchen. La ville est animée au moment où nous la traversons en début d'après-midi. Le château d'Ort, emblème de la ville, se trouve sur un îlot isolé. Nous avons cadenassé nos vélos, puis franchi la longue passerelle en bois qui relie la ville au château pour nous promener dans son enceinte.

Le château d'Ort

L'archiduc qui possédait ce château à la fin du 19ème siècle fut banni et déchu de sa nationalité par l'empereur François-Joseph parce qu'il désira vivre avec sa maîtresse de basse extraction. O tempora o mores ... Dans la cour intérieure, sur un mur entre deux portes on peut voir les années des inondations avec la marque de la hauteur maximale atteinte par les eaux. Record à battre : l'année 1899.

En fin d'après-midi, nous avons laissé la région du Salzkammergut pour commencer à nous diriger vers le Danube. De nouveau, paysage de plaines et de champs cultivés. Mais voilà que la pluie se remet de la partie. Le voyage en Allemagne s'était déroulé sous la canicule, nous évitions systématiquement de rouler entre midi et quinze heures. Désormais, c'est l'inverse, il faut essayer de passer entre les gouttes. Et la route devient dangereuse, je ne peux plus bénéficier de l'aspiration du vélo de Rémy car lorsque je m'approche trop près de la roue arrière de son vélo, je reçois des giclées d'eau projetées par celle-ci qui m'aveuglent. Nous attendons parfois à l'abri que l'averse passe mais lorsque le ciel est uniformément gris, que nul espoir d'éclaircie ne se profile, nous enfilons rapidement un pantalon imperméable et une grande cape de pluie et vaille que vaille, nous continuons le chemin. Je sens une légère crainte qui m'envahit à l'idée de la chute, qui serre mes entrailles, je dois rester concentré et vigilant, tout en fournissant plus d'effort physique. Le soir, nous dormons sous un abri bus.

Lors de la matinée suivante, sous l'effet de la pluie et de la fatigue accumulée, je sens Rémy qui s'essouffle devant moi, je m'inquiète. Tout à coup un panneau providentiel devant nous « Distributeur de produits laitiers ». Nous dévions vers la gauche et effectivement, dans une ferme isolée et déserte à l'heure où nous arrivons, un distributeur automatique délivre du fromage, des packs de lait, des yaourts fermiers. Rémy consomme un ou deux litres de lait par jour, quelle aubaine ! Rémy ragaillardi, reverdi, le poil désormais vigoureux grâce à la potion magique peut se remettre en selle. Je le suis.

Un produit laitier et ça repart ...

En début d'après-midi, nous rallions le Danube au niveau de la ville d'Ybss an der Donau. A nouveau, un violent orage éclate, nous nous réfugions dans une pâtisserie. Nous prenons un café et mangeons une petite pâtisserie en attendant que la pluie se calme. Elle semble s'apaiser, nous ressortons, mais les gouttes s'intensifient brusquement, nous allons nous réfugier dans une autre pâtisserie non loin de la première. Rémy reprend encore une part de tarte, je lui demande si c'est bien raisonnable : « One moment on the lips, a lifetime on the hips ». Il ne m'écoute pas …

Le baroque étincelant

La pluie diminue en intensité, les nuages s'éclaircissent, nous pouvons repartir. La route devient plus sûre, une piste cyclable le long du Danube nous mènera jusqu'à Vienne. Quelques dizaines de kilomètres plus loin nous attend une très belle surprise du voyage, nous faisons une halte dans la ville de Melk pour y visiter l'abbaye. Ses deux tours élégantes coiffées d'un bulbe ainsi que la coupole verte de l'église  surplombent la butte rocheuse sur laquelle l'édifice se dresse. Sa couleur jaune soleil attire le regard, ses contours se dévoilent lentement au fur et à mesure que l'on monte un grand escalier sur la façade sud.

L'abbaye baroque de Melk

L'abbaye médiévale fut un grand centre spirituel et intellectuel. Dans le roman d'Umberto Eco « Le Nom de la Rose », le narrateur est originaire de celle-ci et y écrit le récit de ses aventures des années après. Toutefois l'architecture actuelle ne date pas du Moyen Âge mais du début du 18 ème siècle sous l'impulsion d'un abbé dynamique et de l'architecte Jakob Prandtauer, qui édifie un monument à la gloire du baroque triomphant.

A l'intérieur, la visite commence par la visite des appartements impériaux transformés en musée qui abrite des autels portatifs et des statues recouvertes d'or de personnages saints dans de grandes pièces tapissées d'immenses miroirs. En mon for intérieur, je trouve ces statues relativement laides, grandiloquentes, saisies dans des positions peu naturelles, maniérées.
Statue du musée de l'abbaye

Nous passons par la terrasse qui se situe à l'extrême bord de la falaise, qui offre une vue magnifique sur le Danube voisin et la façade de l'édifice. Nous plongeons dans le bâtiment qui abrite la bibliothèque, c'est le début de l'émerveillement. La bibliothèque est riche d'environ 85 000 volumes dont certains inestimables qui sont magnifiquement mis en valeur par les boiseries sombres et les dorures qui ornent les murs de la salle alors qu'une très belle fresque au plafond donne un sentiment d'espace à l'ensemble. Nous descendons un escalier en colimaçon qui tourbillonne vers l'église. Nous entrons, c'est l'apothéose. Le lieu de prière est d'une décoration somptueuse, les tons rouges, bruns, orangés et l'or à profusion se marient parfaitement dans une harmonie colorée chaude et pleine de grâce. Une fresque au plafond de couleur pastel emplie de mouvements, d'anges, de saints donne une perspective vertigineuse aux yeux. Le maître-autel est orné de statues dorées de personnages saints, d'évangélistes.

L'intérieur de l'église

Et alors que ces statues isolées semblaient sans grâce dans le musée, voici que posées l'une à côté de l'autre elles s'animent d'une grandeur insoupçonné, leurs gestes trop expressifs et exagérés trouvent un équilibre solennel, inspirent le respect, le recueillement, un mouvement savant d'ensemble régit secrètement les contrastes de leurs attitudes et l'or qui surchargeait la statue individuelle illumine l'entière composition.

Après cela, promenade dans de très beaux jardins, qui offrent le spectacle de parfaits espaces ordonnés et de recoins plus sauvages, décorés de sculptures fantaisistes ou naïves.


Singes amoureux

Le beau Danube

Nous voilà en selle le long d'un chemin qui serpente le long du Danube. Une petite averse pointe le bout de son museau, le ciel crachote de fines gouttelettes mais nous continuons à avancer. Le paysage se métamorphose, la féerie opère à nouveau. Le Danube au delà de Melk se rétrécit, il prend une tonalité sombre sous l'effet des nuages qui surchargent le ciel, il s'encaisse dans une vallée étroite ornée de monts sur lesquels trônent les ruines de châteaux médiévaux. Le courant vigoureux accélère les flots tandis que le chemin cyclable s'égare dans les hauteurs des vignes à flanc de coteaux, redescend pour se promener le long de ruelles pittoresques recouvertes de pavés inégaux, s'éloigne des eaux du fleuve pour retourner tôt ou tard vers celui-ci.

La pluie s'estompe. Immédiatement, quelques dizaines puis centaines de limaces se pressent devant les roues de nos vélos, traversant intempestivement le chemin que l'on emprunte. Je vois Rémy éviter adroitement la plupart des insectes rampants grâce à de très légers slaloms, mais je suis plus maladroit, moins agile pour tournoyer entre eux, c'est très vite l'hécatombe … Mais pourquoi ne respectent-ils pas le code de la route ? Je réfléchis, je comprends rapidement que c'est lié à l'absence d'un véritable programme de sensibilisation aux dangers de la route et d'éducation aux règles élémentaires de prudence. Je suis convaincu que Rémy, professeur d'éducation physique et sportive pourrait superviser une campagne d'enseignement pour ces insectes. Il a une expérience solide en la matière, je l'ai entendu souvent dire « Quelle énergie j'ai dû déployer aujourd'hui ; mes élèves, de vrais limaces ... ».
Le soir s'impose. Toujours sous la menace d'un ciel chargé, nous préférons encore une fois dormir sous un abri.
Dernier matin avant l'arrivée à la destination finale, nous nous précipitons direction soleil levant. Les couleurs translucides d'un ciel où les nuages ont disparu se déversent avec effusion sur les vignes, effleurent les toitures des églises et maisons, caressent la surface du fleuve pour se fondre définitivement dans les profondeurs des eaux. Nous passons tour à tour de chaque côté du Danube qui s'élargit au fur et à mesure de son avancée et de l'approche de la capitale. D'autres cyclistes se joignent à nous pendant quelques kilomètres, une compétition muette se joue entre nous. Rémy accélère, je tente de le suivre, la grande torpille bleue fuse, fonce à travers monts et vaux suivie de près par une petite ombre verte vers Vienne.