mercredi 28 mai 2014

Séjour au Vanuatu : Plaisirs d'eau

Plongée avec « l'Aile d'Or »

Partis de Port-Vila, nous rejoignons avec un groupe de douze personnes dans un mini-bus le nord-ouest d'Efate pour une petite croisière le long de l'île et de deux îlots voisins de celui-ci avec plongée au programme. Soleil éclatant au rendez-vous, nous montons, après avoir été recueilli sur le rivage avec un canot pneumatique, sur le ponton arrière d'un très beau voilier, le « Golden Wing » « L'Aile d'Or » qui repose paisiblement dans une crique isolée.
L'Aile d'Or
Le voilier manœuvre avec un moteur pour sortir de la crique, puis Hop il déploie ses deux voiles comme deux ailes gonflées par le vent, la lumière d'or du matin, le bonheur pour naviguer sur les flots. Je vais plonger avec une autre personne en plus du moniteur tandis que la grande majorité pratique le « snorkling », découverte de la faune marine avec palmes-masque-tuba. L'équipement est fourni, ils me proposent de plonger avec une combinaison shorty mais ils m'assurent qu'il est possible de plonger sans compte tenu de la température de l'eau très douce, je décide de tenter le coup et pour la première fois, je plonge uniquement en maillot de bain, muni simplement de la bouteille et de l'indispensable gilet stabilisateur.

Plouf descente dans l'eau, vers un bouquet de coraux aux mille couleurs, avec une prédominance de rouge intense. Le moniteur nous guide vers une étendue sableuse d'où émergent les hétérocongres. Ces poissons longs, très minces s'enfoncent dans le sol à la moindre vibration inhabituelle. Nous les observons entamer la danse de la faim, ils émergent du sable, graciles, fragiles, ondulent le long du courant pour attraper leur nourriture, le « zooplancton ». Même lors de leurs ébats sexuels, ils ne quittent pas le sol où ils sont enracinés, le mâle et la femelle proches s'enlacent, libèrent le sperme et l'ovule dans l'eau. Danse de la peur, ils captent la vibration des prédateurs qui rôdent, les voilà qui s'enfoncent dans le sol, dans leur terrier. Danse de la vie entre la faim, la sexualité qui prolongent leur existence, qui les exhibent dans la lumière et à l'autre pôle de la vibration du corps, la peur d'être mangés à leur tour, la peur de la mort qui les ratatinent dans l'ombre ... Quand nous nous dirigeons vers la colonie, ils disparaissent dans le sable, ils ont raison, les hommes sont les pires prédateurs de la planète. Plus loin, un requin de petite taille se glisse d'un mouvement vif sous un immense corail tabulaire à notre vue. Nous le guettons sous le corail, il nage nerveusement, apeuré, par à-coups violents il tourne en vain dans le petit espace confiné pour échapper aux trois paires d'yeux curieux entourés de bulles explosantes qui le guettent. Juste avant la remontée, un banc d'idoles mauresques traverse l'horizon devant nous en arc de cercle, avec leur nageoire dorsale prolongée d'un long filament blanc qui flotte comme la traine d'une voile de mariée derrière eux.
Idole des Maures

Nous remontons, c'est l'heure du déjeuner qui sera succulent, avec une salade qui mélange le sucré et salé. Je devise avec mes compagnons de ballade, parmi eux un couple en voyages de noces que je rencontrerai à nouveau à Tanna. Avant la plongée de l'après-midi, le capitaine du bateau lance les morceaux de pain qui restent du repas, les poissons s'élancent à l'assaut de ce trésor inespéré, rapidement plus d'une vingtaine de poissons multicolores grouillent à quelques mètres du voilier. Je reconnais parmi eux un lutjan rouge de grande taille, des poissons balistes titan. Nous sautons depuis le ponton dans l'océan, le moniteur a apporté avec lui le dernier pain qu'il porte au début à bout de bras, hors de l'eau. Juste au moment de la plongée, il pulvérise le pain en morceaux, c'est une indescriptible mêlée, les poissons se jettent sur les miettes, nous frôlent, sautent par dessus nous ou se glissent entre nos jambes pour s'emparer d'une part du butin. Éclaboussure d'écailles, de couleurs, tourbillon de bouches voraces, de nageoires vives qui s'emmêlent autour de nous … C'est le miracle naturel de la multiplication des poissons avec un seul pain ;-)

L'excursion sera consacrée à l'exploration de quatre grottes entrecoupée de ballades sur les récifs coralliens. L'entrée, la traversée, la sortie de ces cavités sous-marines représentent toujours une expérience intense, comme un parcours au sein de notre propre conscience. Vous entrez dans une zone sombre mais en même temps, quelques pincées de lumière issues d'ouvertures dans la roche teintent ici et là l'ombre de fragments de lumière inestimables, de rayons qui vous touchent de leur grâce. Vous voyez, sentez parfois dans l'obscurité partielle des poissons qui vous frôlent, vous dépassent, vous évitent d'un coup de nageoire. Les coraux forment une colonie fragile le long des parois qu'il vous faut contourner, instinctivement dans cette demi-pénombre la respiration s'approfondit, se ralentit, les coups de palme deviennent plus doux, la lenteur, la faible amplitude des gestes se mettent au diapason de l'atmosphère de douce tranquillité qui règne dans ces endroits. Dans le silence des infinis, vous progressez dans l'univers primitif aquatique qu'une part intime de vous ressent puissamment comme la grande source originelle dont nous sommes issus au terme du long processus de l'évolution. Espace désormais inquiétant, étranger pour nos corps terriens mais une sourde puissance intérieure nous attire vers l'exploration de ce fonds des origines pour y retrouver des morceaux de notre mystère, pour capter le substrat singulier qui nous compose. C'est votre propre être que vous traversez de part en part quand vous naviguez avec douceur dans ces profondeurs cachées dans l'eau, nous sommes tissés d'ombre et de lumière. Parfois, nous ressentons de la gêne, de la honte par rapport à certains de nos actes, de nos désirs mais une lumière miraculeuse, fabuleuse se pose sur nous qui nous révèle que cette part d'obscurité est en réalité touchante, profondément humaine, que ce secret caché en plein milieu de notre âme est aussi une part magnifique de nous, inexpugnable. Entré dans la quatrième grotte, je me rends compte qu'il s'agit d'un long tunnel que nous avions déjà parcouru plus tôt dans la ballade, je reconnais une gorgone gigantesque de couleur vive qui ondule à l'intérieur faiblement au gré du courant. Je regrette de ne pas avoir de combinaison, je dois redoubler de vigilance pour éviter les écorchures sur la peau. Je me faufile délicatement à côté de la gorgone, nous avançons plus lentement que la première fois dans cet orifice chatoyant, avec des petits éclats de coraux mous bruns ou rougeoyants plaqués le long de la galerie sous-marine. Et à la fin, la lumière vibrante qui auréole la sortie. Apothéose finale.

Chemin retour, « L'Aile d'Or » vogue au milieu de nombreuses tortues qui débouchent un bref instant de l'eau, puis plongent à nouveau dans l'océan, carapace et nageoires apparaissant, disparaissant en un clin d'œil, en un enchantement. Chacun d'entre nous les guette et prévient les autres dès leur apparition pour partager dans une belle éclipse la joie, la beauté qui frissonnent sur l'épiderme du monde.
Les cascades de Mele
Quelques jours plus tard, je suis au pied de la grande pente qui mène aux cascades de Mele, qui s'échelonnent en trois parties principales le long d'une façade de plus de cinquante mètres. Le guide nous harnache, nous remet un casque, c'est parti pour une descente en rappel. J'avais choisi cette animation pour allier le plaisir de l'exercice sportif avec ma fascination pour le spectacle de la cascade, qui mêle en une union intime, jubilatoire pour l'esprit la roche dure, inamovible, éternelle et l'eau liquide, bondissante, légère. Nous montons par un petit chemin de randonnée pour parvenir au point de départ, le sentier devient rapidement étroit, pierreux et raide. Le guide, jeune homme svelte, file en toute légèreté devant nous et propose trois haltes le long du chemin, qu'il agrémente à chaque fois d'explications ou de conversations pour nous donner le temps de nous reposer. Premier stop, il se présente, décrit son parcours, nous livre quelques détails sur le lieu, la distance qui nous reste à parcourir. Deuxième stop, il nous demande de nous présenter chacun à notre tour, je découvre que je suis avec un groupe de touristes venu d'un paquebot de croisière.
Le groupe de descente en rappel

Troisième stop, il nous donne quelques statistiques sur la réussite de l'exercice que nous allons entreprendre. Largement moins d'un pour cent de ceux qui ont tenté d' entreprendre la descente de la cascade en rappel a connu l'échec, je sens un petit murmure de soulagement qui parcourt le groupe. Une angoisse sourde traverse toujours l'esprit au moment de réaliser un exercice sportif jamais entrepris, qui plus est avec la peur du vertige qui vous tenaille. Il nous révèle qu'une personne de plus de cent cinquante kilos a réussi l'exercice, mais il rajoute en souriant que la partie la plus difficile avait été la montée de la pente que nous sommes en train de réaliser, qu'il fallait s'arrêter pour une longue pause tous les cinq mètres pour lui permettre de reprendre son souffle. Je me dis, si une personne de plus d'un quintal y est arrivé, j'en serai capable !
La cascade au sommet est particulièrement impérieuse car elle se rétrécit avant de s'élargir plus loin, l'eau écumante, bondit, rugit de toutes parts. Nous traversons précautionneusement le courant pour nous diriger vers un petit talus de terre de quelques mètres qui sert pour l'apprentissage. Les explications sont données par deux moniteurs mais elles sont dans un anglais relativement technique que je ne comprends pas, je me contente de regarder, d'espérer acquérir le geste par imitation. Un volontaire réussit immédiatement facilement l'exercice. Une jeune fille blonde essaie avant moi, mais elle se rétracte de peur, et s'arrête. Une personne du groupe la rassure, lui donne quelques explications mais au moment où il s'élance Patatras il trébuche … Je prends mon courage à deux mains, on me harnache, je commence la descente. On me crie des explications d'en bas que je n'entends pas avec le tumulte de la cascade, un moniteur accroché à mi-pente m'abreuve de conseils que je ne saisis pas mais j'arrive en bas des quelques mètres, péniblement à mon goût. Je remonte rejoindre le groupe de ceux qui n'ont pas besoin de refaire le muret d'apprentissage au milieu des éclats écumants de la cascade.
Mario Bros ?

Nous avançons vers la falaise principale encore une fois avec d'infinies précautions, en nous tenant tous la main en raison de mousses très glissantes qui adhérent aux roches à fleur de surface. La descente va se faire en deux étapes de vingt mètres environ. Je suis très hésitant sur la première partie, je dois encore dompter le principe général, avec la main droite essentielle au niveau des fesses sur une boucle où passe la corde, qui permet de lancer la descente, de stabiliser, d'accélérer le mouvement tandis la main gauche contrôle le balancer.

A l'abordage
Deuxième étape, j'ai saisi le mouvement. Je peux m'adonner à la joie vive de recevoir une cataracte d'eau sur tout le corps …. Myriades de gouttes d'eau qui déferlent sur moi depuis le haut de la cascade en pluie ininterrompue, je suis aveuglé, enchanté … Éblouissement d'eau, de soleil, comme les illuminations qui surgissent parfois de notre présent, éclatement des éclats liquides autour de mon corps, à nul autre pareil … Je sautille légèrement depuis la façade vertigineuse, le cœur en allégresse pure, au milieu d'un tumulte harmonieux, furieux d'écumes pour dérouler ma descente.

Bonheur pur
Je m'enhardis, je progresse par bonds de cabri, les périodes de descente deviennent plus longues, je glisse avec plus de douceur et fermeté ; la maîtrise, mélange de respiration, de gestes souples et assurés devient plus grande. A la fin, je veux jouer au professionnel que je ne suis pas et saluer de la main pour poser pour la photo, je choisis la mauvaise main, la droite qui assure l'équilibre, et Patatras Plouf j'ai le bec Coin Coin dans l'eau ...
Nous avons tous réussi. A la fin, petite baignade exaltante dans le bassin en contrebas et récompense de pamplemousse, de fruits de la passion, de banane et papaye.
Vers la Tranquillité
Cap vers l'îlot de la Tranquillité l'avant-dernier jour de mes vacances pour une deuxième journée plongée. Je plonge avec un groupe de quatre autres personnes mais dès l'immersion, j'ai un souci de masque qui prend l'eau, je dois utiliser celui du moniteur. Nous descendons directement sur un banc de très gros mérous, qui nous observent avec méfiance sans fuir, leurs gros yeux globuleux restent braqués en permanence sur nous. Direction un gros récif corallien. Le site se nomme « Bottle Fish » : « Poisson Bouteille ». La guerre du Pacifique a fait rage ici, et le Vanuatu a été une base arrière importante pour les Américains lors de la deuxième guerre mondiale contre les Japonais. Ils ont jeté leurs déchets, leurs bouteilles de Coca Cola, à la forme galbée, dans l'océan et ces dernières se sont sédimentées. Le moniteur nous montre quelques coraux avec insistance, il esquisse la silhouette d'une bouteille avec les doigts, nous comprenons et voyons enfin qu'il s'agit de bouteilles en verre à demi engouffrées dans le sol, recouvertes de terre, de corail, fossiles archaïques, somptueux dans ce cadre inattendu d'une guerre lointaine, témoins de notre folie sur terre, de nos appétits, de nos soifs gargantuesques qui dévastent notre planète. Nous reprenons notre route vers d'autres récifs, d'immenses poissons papillons jaunes et noirs au corps aplati battent de leurs nageoires et s'envolent vers d'autres eaux comme des songes sublimes qui s'effacent au matin dès que nous souhaitons les capter au réveil … Je cherche en moi la tranquillité, je la trouve vers la fin de l'excursion.
Je recherche la paix ultime au fond des océans, la joie sereine d'appartenir au monde, d'être goutte infime, palpitante de la substance du monde, de ressentir mon propre corps tressaillir au diapason du battement du monde. Cette sensation, je ne la ressens que rarement. Je paie le prix d'avoir appris à nager très tard, à l'école vers l'âge de 16-17 ans. Je ressens souvent l'eau comme un élément étranger, extérieur que je n'arrive que trop rarement à dompter. Lorsque j'ai voulu obtenir le niveau 3 en plongée, j'ai enchaîné deux plongées catastrophiques qui m'ont convaincu d'arrêter ma progression, de me concentrer sur les explorations. Les mêmes exercices que j'effectuais sans souci à vingt mètres se sont enchaînés avec des difficultés dès qu'il a fallu s'immerger à quarante : j'essayais en vain de me stabiliser, je montais et descendais sans pouvoir exercer de contrôle sur mon corps ; j'ai dû me reprendre à quatre fois pour réussir un simple vidage de masque ; je ne comprenais pas les signes qui m'étaient adressés ; j'étais incapable de retrouver le cap au retour ... Peut-être ai-je été victime de la narcose, mal des profondeurs qui peut s'accompagner d'angoisse, de retards de réaction mais je n'ai jamais eu de soucis lors des explorations à quarante mètres. J'ai fait contre mauvaise fortune bon cœur, j'ai abandonné l'idée de m'améliorer pour me concentrer sur mes sensations de plongées.
Déjeuner sur l'îlot avec mes compagnons de ballade. L'un d'entre eux exerce un métier inhabituel, il habite en Nouvelle Zélande, il est médecin radiologue en donnant des diagnostics par Internet. Un homme est gravement accidenté à New-York, la société américaine qui l'emploie lui envoie les radios par Internet, il envoie un topo détaillé des dommages corporels au chirurgien, ils conversent par radio conférence à des milliers de kilomètres sur le sort du malade. Étranges possibilités ouvertes dans notre monde grâce à la technologie … Deuxième immersion dans l'après-midi au site « Corral garden » « Le Jardin de Corail ». Plongée difficile avec d'incessants vidages de masque en raison d'une buée tenace. L'endroit est un jardin magnifique ponctué de coraux qui se pressent les uns contre les autres, qui scintillent de teintes bleues, vertes, rouges, brunes, ocres, violettes. Quelques poissons anges et poissons perroquets devisent des mérites respectifs du Paradis et de l'Enfer, devisent des mérites respectifs du Paradis et de l'Enfer, devisent des mérites respectifs du Paradis et de l'Enfer ;-) Parmi les récifs coralliens, les plus immenses coraux cerveaux que j'ai vu dont l'un reposait sur une circonférence supérieure à dix mètres selon moi. Les méandres en forme de labyrinthe de ce corail évoquent notre principal organe du système nerveux.

A quoi pense un cerveau corail ?

Plus loin, nous survolons les formations calcaires de nombreux récifs dans lesquels se sont incrustés des vers arbre de Noël, spiralée et de forme conique à l'instar des sapins de la fête de fin d'année. J'en avais déjà vus à Taveuni, de couleur jaune, mais ici ils se sont multipliés et colorés de rouge, orange, bleu, jaune, brun. Dès que l'on s'approche, les arbres de Noël se vrillent dans les petits interstices, leur spirale s'enroule en une fraction de seconde de manière instinctive dans la fente. J'essaie de les amadouer, de leur expliquer que je suis un ami, Hopla geis je viens de Strasbourg de l'hémisphère Nord, la capitale de Noël, où un sapin majestueux, immense, leur grand frère se dresse sur la grand place chaque hiver, d'une cité qui se pare de mille feux, qui s'endimanche de lumière, de joie vive pour affronter le froid. Rien à faire, les arbres de Noël continuent à avoir peur, ils ne m'écoutent pas, je prêche dans le grand vide océanique ...

mercredi 14 mai 2014

Séjour au Vanuatu : Les dessins de sable au musée national de Port-Vila


Je visitais le musée national de Port-Vila le quatrième jour de mon arrivée. En face de l'entrée, je remarque un bac à sable ainsi que des panneaux qui expliquent le principe des dessins du sable au Vanuatu. L'endroit est désert, les présentoirs sont usés, témoignant de la pauvreté de ce pays aux îles éclatées. La faune des îles y est représentée avec des animaux empaillés, panthère noire, serpents, une petite boule se forme dans mon estomac à l'idée d'en rencontrer puisque je devais aller en pleine nature le lendemain sur l'île de Tanna. Quelques papillons aux ailes desséchées, à la couleur ternie, épinglés par le thorax, rêvent de leur vie antérieure, de leurs ébats, de leurs bondissements dans la lumière aveuglante des jours, dans la douceur des soirs au milieu des forêts et des prairies envolées.

A l'arrière de la salle, de grands totems effilés et les vestiges photographiques des fouilles archéologiques de la tombe du roi Mata. Celui-ci arriva sur l'île d'Efate au treizième siècle et contribua après des combats victorieux sur les autres tribus à l'unité de tous. Roi respecté, il édifia un sentiment d'appartenance commune grâce à un système de parenté matrilinéaire. Respecté sauf … de son frère, jaloux, qui l'assassina en lui tirant une flèche empoisonnée dans la gorge. Il fut enterrée sur l'îlot de Hat voisin de Efate, le site devint tabou et la tradition orale perpétua pendant sept siècles le souvenir du roi et de sa tombe. Elle était juste car l'archéologue français José Garanger put très facilement trouver l'emplacement en 1972 près de deux plaques de pierres dans une grande clairière. La légende raconte que 46 personnes moururent ce jour là, après absorption du kava et de soporifique, et qu'elles furent enterrées avec leurs richesses, défenses de porc, coquillages, colliers. L'archéologue trouva 47 squelettes, dont celle d'une de ses femmes enterrée vive à ses côtés, pieds attachés, poings liés. La position de la tête indique qu'elle essayait de se lever de sa fosse juste avant de mourir ... Non loin de la sortie, les masques des cérémonies en bois, mais ils peuvent aussi être constitués d'éléments très fragiles tels que pigments, pâte végétale, plumes et toiles d'araignée. Culture de l'éphémère comme celle que j'allais bientôt voir se déployer.

J'allais sortir, un peu déçu mais la présence de quatre touristes supplémentaires incita le guide à faire une démonstration des dessins de sable, et le musée devint inoubliable.

Le guide se présenta, il s'appelle Edgar, il vient de l'île de Pentecôte, situé dans la branche de droite du « Y » du Vanuatu. Il nous déclare qu'il va nous présenter les dessins de sable du Vanuatu, officiellement proclamé par l'UNESCO comme appartenant au « patrimoine oral et immatériel de l'humanité » pour soutenir les Vanuatais dans leur démarche de promotion et de maintien de cette pratique culturelle unique au monde. Les dessins sur sable sont des figures géométriques réalisées sur le support éphémère de la terre ou du sable. Cette pratique culturelle est partagée par d'autres îles du nord, voisines de « Pentecôte » telles que Maewo, Ambrym, Ambae. Ces figures représentent davantage que des dessins, l'appellation locale dans l'île d'Edgar de ces figures est « uli », elle sert également à qualifier toute expression des signes comme les tatouages ou l'écriture européenne.

Edgar se pose sur les genoux devant le bac à sable, il trace d'abord avec la pulpe du doigt une armature dans le sable constituée de quelques lignes horizontales et verticales, qui formera une grille pour la figure. Ensuite son index commence un périple continu sur la surface sableuse.



Entame d'un long voyage

Lentement s'élabore sous nos yeux une figure géométrique complexe, un entrelacs de lignes qui se croisent sans jamais se chevaucher. Son doigt parfois se déplace, d'une allure légère, d'un sommet de la figure à un autre sommet, ou décrit des boucles sur une partie du dessin ; le chemin passe par des nœuds capitaux, des carrefours compris souvent dans l'armature initiale. Chaque dessin a une signification. Et le résultat féérique, éphémère, fragile, de cette danse persévérante, sereine, illuminée du doigt s'expose à nos yeux.

Dessin de sable au bord de l'évanouissement

Il nous demande si nous souhaitons qu'il recommence avec une autre figure, nous répondons Oui en chœur. Il donne un petit coup sec en agitant le bac de sable Clic Clac la figure s'efface, une autre commence à se tracer …

Ces dessins peuvent avoir une fonction quotidienne de message à destination d'un tiers absent, d'explication de certains concepts ou d'éducation des enfants à travers la transmission de la mémoire. Très souvent, elles racontent des histoires, des légendes, certaines peuvent avoir une fonction sacrée, avec une dimension d'ouverture vers l'au delà. Il s'agira parfois de compléter un dessin déjà existant, et l'esprit du mort pourra rejoindre le royaume de son ancêtre en toute quiétude. Malheureusement, je ne suis pas arrivé à capter toutes les explications d'Edgar en raison de son accent mais aussi de ma fascination pour le dessin qu'il était en train d'accomplir. Or c'est bien connu, un mâle ne peut accomplir deux tâches à la fois, oreille ou œil, il nous faut choisir ;-)

Les animaux et leur relation à l'homme sont souvent au centre des récits.

Tortue marine

Particularité étonnante, le doigt ne passe jamais dans la même boucle, ne fait jamais le même cheminement deux fois, aucune ligne n'est traversée deux fois. Cette règle est explicite et connu sous le nom du « rat qui mange le fruit de l'arbre à pain ». Lorsqu'on repasse sur une portion du dessin, cela revient à l'effacer car c'est la portion du fruit que le rat a mangée. Il est absolument fondamental de tracer le dessin d'une ligne continue, sans lever le doigt, en passant une et une seule fois par un arc de la courbe. Cette règle est un domaine spécifique de la « théorie des graphes », qui a donné lieu à des problèmes mathématiques récréatifs tels que les sept ponts de Königsberg, étudiés en particulier par Euler.

Le dessin obéit à cette règle mathématique sous-jacente des graphes eulériens, il est aussi profondément innervé par les règles mathématiques de la symétrie, composé de courbes, de paraboles, d'ellipses. Descendez dans les souterrains du questionnement sur la vie humaine, analysez les fondements de l'édification de la matière, étudiez les principes de la physique, celle des particules, des espaces sidéraux … Les mathématiques jouent un rôle essentiel de décryptage de la réalité mais aussi de construction de celle-ci, elles sous-tendent notre monde, elles en sont la matrice génératrice. Et là dans les dessins de ces Vanuatais vivant dans des îles longtemps isolées, peuples que nous jugeons primitifs juchés en « haut » de notre piédestal occidental, leur intelligence intuitive guide leurs mains pour reproduire des courbes aux détours complexes, pour inventer une règle étonnante qui complexifie le dessin mais lui donne une beauté étonnante au moment du tracé. Loin, très loin des espaces occidentaux où pendant des siècles, les scientifiques élaborent la théorie de la symétrie, des graphiques, les Vanuatais dessinent des figures et des symboles qui font résonner ces règles de manière poétique avec un peu de sable et un doigt, comme si une part enfouie de l'être humain savait que nous sommes produits de courbes et d'équations infiniment complexes, mathématiques pures.


Clic Clac la figure s'efface pour un nouveau dessin, qui, cette fois-ci, conte une histoire d'amour entre deux êtres. La main d'Edgar encore une fois voyage dans le sable tandis que sa douce voix conte l'histoire, le doigt vogue délicatement sur les grains infimes en traçant sa route obstinée et à la fin de la figure, au centre de celle-ci, il trace un cœur.

Voyez-vous, entendez-vous le cœur ?

Je demande à Edgar si l'image du cœur, symbole de nos sentiments, de l'union étroite entre deux êtres, est un élément introduit par la culture occidentale ou s'il s'agit d'une figure de leur culture ancestrale. Il me répond que c'est quelque chose de fondamental dans leurs dessins depuis bien longtemps, avant l'arrivée des Occidentaux. Il est étrange de constater que pour l'expérience de l'effusion intime avec l'autre, du sentiment immanent de l'amour qui conduit à celui du sentiment universel de l'union des hommes, de la transcendance des êtres, nous pensions tous au symbole du cœur, à ses battements, comme il y avait une sorte de continuité, un lien intime, bien plus profond que les différences entre toutes les cultures.

Vous avancez dans votre vie. Vos premiers pas, ce sont d'autres d'abord qui vous ont aidé à les faire, vos parents, réels ou adoptifs, vous ont légué un patrimoine, des goûts, des élans, des possibilités. Sur cette armature, lentement dans le sable de l'existence, vous commencez à avancer d'un pas irrésistible, et que ce soit au pas de marche, de course, sur terre, sur mer, dans le ciel, vos déplacements content une histoire, c'est un sillon unique qui jamais ne se reproduira. Jamais vous ne pouvez faire le même chemin, même si vous repassez par les mêmes endroits, les lieux ont changé et vous n'êtes plus le même. Impossible de repasser par le même tracé, sinon le « rat mange le fruit de l'arbre à pain », le temps est un arbre à pain insaisissable, qui bat en vous, qui ne se dévore pas, dont la texture toujours se recompose. Vous passez par certains carrefours essentiels vers lesquels vous revenez obstinément, le hasard ou la nécessité ont guidé vos pas. Eloignez-vous un instant de la surface de la terre, envolez-vous vers l'azur, plus loin encore, observez le tracé de votre existence depuis le ciel, la trace lumineuse laissée par vos pas, par votre cheminement dans l'espace du monde, dans la vie. Quelles sont les figures géométriques que vous avez composées, celles de l'amitié et/ou de la rivalité, celles de l'égoïsme ou de la générosité, celles de l'ambition sociale, celles de l'énergie créatrice, celles du ressentiment, du bonheur ? Avez-vous disposé un cœur au centre de votre dessin ?
Un jour Clic Clac votre figure s'efface et ce sont celles de vos enfants, de vos neveux et nièces, des enfants de vos amis qui continuent à se déployer sur la terre, sur le sable ...

Autre patrimoine immatériel, celui de la musique, Edgar prend une flûte en bambou dont il joue en douceur puis joue d'une sorte de « xylophone » en bambou, les vibrations sonores de ces deux instruments forment un contrepoint gracile, fragile en accord avec les dessins de leur sable et leurs histoires.


La flûte enchantée
 
J'ai pris la décision, par goût de la course, des voyages, du jeu, de courir sur tous les pays depuis mon premier voyage dans l'hémisphère sud en dehors de ma demeure à Wallis-et-Futuna. Mes pas se sont posés pour rebondir sur la terre à Nouméa en Nouvelle-Calédonie, à Rotorua en Nouvelle-Zélande, à Sydney en Australie, à Savu Savu à Fidji, non loin du mont Fuji au Japon et près du volcan Yasur à Tanna. En deux ans, j'ai senti que mes pas devenaient légèrement plus lourds, je sens le poids de la vieillesse, encore infime, à la pression ô toujours délicate, qui commence à étourdir mon corps. Mes pas résonnent au rythme de mon souffle qui a étreint la terre, le ciel, de mes battements de cœur Boum Boum qui ont salué les arbres, qui ont scandé le chant des oiseaux. Que trace ma course dans ce monde ? Vers où mes pas me mènent, vers oÙ ?
 
 

samedi 19 avril 2014

Séjour au Vanuatu : Nostalgies et douceurs françaises à Port-Vila


Petite histoire du Vanuatu
 
Je suis à Port-Vila sur l'île d'Efate, dans l'archipel en « Y » du Vanuatu, au point où les deux branches vont se séparer vers la droite et la gauche. Les premiers découvreurs des îles du Vanuatu sont bien sûr les navigateurs mélanésiens venus il y a environ 3 500 ans de Papouasie Nouvelle Guinée, mais culture orale oblige, aucun navigateur ne laisse son nom à la postérité. L'archipel fait l'objet de redécouvertes successives par les Européens et quelques navigateurs mythiques ont accosté ces rives pour y attacher leur nom pour la postérité : le Portugais Pedro Fernandes de Queiros est persuadé en 1606 d'avoir atteint le continent austral et baptise l'île découverte « Terra Australia del Espiritu Santo » qui deviendra « Espiritu Santo » ou « Santo », grande île du nord de l'archipel ; Louis Antoine de Bougainville nomme un certain nombre d'îles découvertes du nom de « Grandes Cyclades » ; James Cook dressera la première carte marine de l'archipel qu'il baptise « Les Nouvelles Hébrides », et d'autres navigateurs se succèdent.
Tout au long du 19ème siècle, ces îles font l'objet d'une rivalité entre la France et les Royaume-Uni qui décident de mettre en place une administration commune en 1906, qui prend la forme du Condominium des Nouvelles-Hébrides. Les deux langues officielles de cette contrée étaient le français et l'anglais, mais lentement monte en puissance une troisième, le bichlamar, langue véhiculaire à base lexicale anglaise, qui permet à toutes les tribus de ces îles disséminées de communiquer entre elles, alors que plus de 100 langues vernaculaires coexistent au Vanuatu. L'extension du bichlamar au cours du 20ème siècle a favorisé l'émergence d'un sentiment d'appartenance à une nation commune et mènera à l'indépendance du Vanuatu, proclamée définitivement le 30 juillet 1980.


Depuis, des partis francophones et anglophones se succèdent à la tête du pays. Port-Vila, capitale du Vanuatu, résonne de ses multiples dialectes, de ses langues. Ce qui m'a intrigué, c'est la manière dont j'étais immédiatement repéré comme Français dès le premier regard dans de nombreux endroits. Je rentre chez un coiffeur, la personne à l'accueil me regarde, me demande « French ? », j'acquiesce et elle m'attribue la coiffeuse qui s'exprime dans la magnifique langue de Racine, Molière et Hugo, indispensable, essentielle pour une coupe réussie, vous en conviendrez, et encore plus mélodieuse lorsqu'il s'agit de se faire raser avec des papouilles les cheveux en ce qui me concerne ;-) Et ainsi de suite dans deux restaurants et une boutique de souvenirs. Par contre, hélas, personne n'a détecté l'Alsacien enfoui en moi, je n'ai entendu trace de ce dialecte dans aucune rue de Port-Vila, nul n'est parfait ...

Si l'enseignement des langues anglaises et françaises étaient à parité il y a quelques dizaines d'années, le français perd en importance au Vanuatu. La grande majorité des touristes sont anglophones, ils sont particulièrement nombreux à venir de l'Australie. Les échanges avec la grande majorité des îles aux alentours se font en anglais, espéranto mondial. Quelques personnes au cours du séjour me demandaient de parler en français lorsqu'ils en connaissaient quelques bribes, qu'ils l'avaient étudié en classe, mais me répondaient par contre en anglais. Que restera-t-il de notre passage ici, si la langue française va diminuant ? Il restera l'ordre de la circulation, les Vanuatais roulent à droite, ils ont choisi le meilleur sens, celui de la logique chère à Descartes … Nous resterons aussi sans nul doute dans les palais vanuatais, les restaurants et café français sont légion ici et particulièrement appréciés. Je suis allé siroter mon breuvage noir amer  " Au Café du Village " ; je suis allé expier le crime infâme de la gourmandise deux fois en dégustant des pâtisseries " Au Péché Mignon ", j'ai cédé à l'appât de la chair velouteuse des crabes cocotiers et du poisson en mangeant à "La Tentation". Lors du tour de l'île, le guide nous a conseillé d'aller manger à "l'Houstalet", ce que j'ai fait quelques jours plus tard, restaurant tenu par un Français depuis quarante ans : c'est dans une de ses salles qu'est rédigé un texte fondamental qui mènera à l'indépendance de ce pays. Les autorités vanuataises sont reconnaissantes puisque lorsque je souhaitais y retourner une deuxième fois, quelques grosses cylindrées du gouvernement étaient garées devant et je me voyais refuser l'entrée par des gardes du corps musclés mais courtois, pour cause de déjeuner des officiels. 

L'amour de Pilioko et de Michoutouchkine

Sur le chemin qui devait me mener vers la peinture de Pilioko et Michoutouchkine, je me suis arrêté un moment au marché des fruits et légumes, centre névralgique de Port-Vila, ville qui garde grâce à ce lieu un contact vital avec la vie rurale d'Efate. Le marché constitue une belle halte colorée au milieu d'une ville qui grandit et s'enlaidit des classiques grands hôtels qui viennent sur tous les rivages du monde se dresser pour satisfaire nos appétits de soleil resplendissants, de paysages océaniques, de dépaysements dans un univers climatisé, fermé, enclos. Pamplemousses géants, régimes de bananes, noix de coco, papayes, mangues, ignames, taros, bottes d'arachide se pressent sur les étals ou dans des paniers tressés le long des allées, les femmes assises par groupes de trois ou quatre bavardent sans prêter beaucoup d'attention aux acheteurs, Vanuatais ou touristes.

Marché de Port-Vila

Ici, c'est le règne de la concurrence pure et parfaite avec la rencontre de ces multiples acheteurs en contact avec les centaines de clients qui se pressent toute la journée, le produit est le même chez tous les commerçants, un seul prix est affiché, celui qui permettra la survie de ces agriculteurs venus de toute l'île pour vendre leurs biens. Je passe entre deux tables remplies de poissons frits dont les yeux grands ouverts tristes me contemplaient avec douceur. J'étais déjà dans une toile de Pilioko.

Pour se rendre à la fondation Michoutouchkine-Pilioko, rien de plus simple que les transports en commun à Port-Vila. Vous prenez un mini-bus, qui fait office de bus et taxi à la fois, qui compose son trajet en fonction de ses clients déjà à l'intérieur et pour une modique somme à peine supérieure à 1 euro, vous êtes transportés vers la bonne destination. Le peintre réside sur la route de Pango vers le sud de Port-Vila, une petite pancarte depuis la route principale aboutit à la propriété à travers un chemin de terre entouré d'un jardin luxuriant, planté d'espèces achetées à travers le monde entier. Je passe dans des petites salles d'exposition dans des cabanes en bois avec des toiles de Michoutouchkine exposées sur les murs. Une magnifique maison en bois sur deux étages apparaît à la gauche avant de passer sous un portique qui m'évoque les ornementations du parc Gaudi à Barcelone.

Soyez la bienvenue

Arrivé dans la cour intérieure, je vois un très vieil homme aux traits émaciés qui sort de la maison, qui me regarde avec attention, qui m'interroge immédiatement en français avec un accent pour savoir d'où je viens. Je lui explique que je suis Français vivant à Wallis, il me dit être né à Wallis, je le savais déjà. Il est indubitablement « rae rae » comme on m'avait prévenu, nom donné aux travestis masculins dans certaines îles polynésiennes du Pacifique dont Wallis. C'est une tradition ancienne dans ces îles notée déjà par les premier navigateurs, ces garçons différents reçoivent une éducation particulière dès l'enfance. Plus âgés, ils s'épilent, ont des manières efféminées et se travestissent librement. Aloi Pilioko est encore très coquet avec ses cheveux teints, ses bagues immenses aux doigts, une écharpe élégante autour du cou.

Nicolaï Michoutouchkine est un artiste français d'origine russe né à Belfort en 1929. Grand voyageur, les chemins initiatiques de la vie le mènent vers l'Inde, l'Australie, la Nouvelle Calédonie et enfin le Vanuatu. Chemin faisant, il croise sur sa route dans le Pacifique le Wallisien Aloi Pilioko un peu avant 1960, ouvrier travaillant dans le coprah avec qui il formera un couple inséparable, inaltérable. Artiste renommé, véritable Pygmalion, Nicolaï détecte en Aloi un amateur de peinture et lentement, irrésistiblement, va l'adouber, le métamorphoser en papillon-artiste à ses côtés, imposant son statut de peintre aux yeux du monde. Leurs styles resteront très différents : Michoutouchkine a eu une éducation artistique dès le plus jeune âge, sa technique est sûre, affirmée, ses toiles sont des arabesques d'éléments naturels, arbres, plantes, où se composent en surimpression des visages humains saisissants aux traits doux et tristes, tels des vagues océaniques, dans une maîtrise de l'art des couleurs qui courent sur la toile « comme un cheval qui galope libre dans la steppe ». Pilioko a un art plus naïf, primitif, ses thèmes de prédilection sont les chats, les poissons, les êtres humains aux corps ondulés dont les traits oscillent entre féminité et masculinité, toutes ces créatures s'enroulant entre eux dans une danse perpétuelle. Ils composeront des toiles communes où le haut est occupée par les arabesques de Michoutouchkine et le bas par les personnages de Pilioko.

Toile de Michoutouchkine


Toile de Pilioko

Cette fondation est en fait leur demeure que l'on peut visiter librement, un « anti-musée » original, inséré dans un paradis tropical. Leur passion pour la peinture va se doubler d'une prédilection pour la collection d'arts traditionnels d'abord océaniens, puis de toutes les cultures. Nicolaï va communiquer désormais à Aloi sa passion des voyages, il va l'entraîner dans une course folle pendant des décennies à travers le monde, Russie, Canada, Japon, multiples pays du Pacifique et de l'Europe, dans le but d'exposer et de vendre leurs toiles et les objets d'art de leur collection. Michoutouchkine meurt le 2 mai 2010 à Nouméa.


Aloi Pilioko me présente deux membres de sa famille, un jeune homme d'origine wallisienne mais né au Vanuatu, s'exprimant mal en français et son neveu, âgé d'une cinquantaine d'années, venu le voir de Wallis. Le jardin fourmille déjà de mille objets, dont des sculptures d'immenses chats du Bengale présentant des coupes de fleurs, des bustes qu'il me dit avoir reçu d'artistes syriens. Nous passons dans une cabane ouverte aux quatre vents, qui est l'atelier du peintre, qui donne sur l'Océan Pacifique et ses rêves, ses soleils éclatants, ses vents passionnés, ses pluies démentielles. Une toile occupe une immense table, d'autres les murs mais aussi étrangement les plafonds où sont suspendus des coquillages, des coques vides de noix de coco, des ustensiles et tant d'objets encore ; l'influence russe se devine près d'une palette de couleurs à des dizaines de bouteilles de vodka peintes ... Il me désigne à gauche vers la sortie qui donne sur l'Océan, quatre mottes de terre où il a enterré ses chats auxquels il était très attaché.


C'est la visite de la maison. Au rez-de-chaussée, ce sont des toiles de Michoutouchkine qui occupent l'espace à gauche, des portraits dont le regard s'agrippe au vôtre. Sur une petite table, deux crucifix, quelques images pieuses, un Boudhha, un chandelier, un plateau de service à thé entourent un portrait de Michoutouchkine, étrange table de prière dédié à un mort dans une forme inhabituelle, touchante de spiritualité intime. Je visite seul le premier et deuxième étage. Au premier, les toiles s'entremêlent à profusion, tendues entre les espaces de pièces non closes. L'une de Michoutouchkine recouvre parfois l'autre de Pilioko, il faut soulever les étoffes pour pouvoir les contempler, quelques tables regorgent également de peintures, de fresques, de portraits, de dessins, d'esquisses dans un éclatement infini de couleurs. Je monte d'un cran au deuxième étage, je suis sidéré par cet espace. Dans un agencement contredisant toute logique, vous trouvez dans la pièce un mannequin d'Indien d'Amérique, d'immenses poupées en chiffon de taille humaine reposant sur des fauteuils à osier, des peaux de tigre, des icônes russes sur les murs, d'innombrables babioles et dans une petite armoire, au milieu de poteries et poupées russes, un portrait de Sarkozy et de Poutine.


Deuxième étage de la fondation

Planté au milieu de la pièce un lit à colonnes, alcôve des anciennes amours de deux peintres, avec des étoffes en lieu et place des rideaux tombant du toit du lit ainsi que des T-shirts à l'effigie encore des deux chefs d'État. Je suis particulièrement intrigué par la présence de l'actuel président russe, Pilioko semble réellement l'admirer, je me demande s'il connaît les prises de position, les diatribes contre l'homosexualité de Poutine.

Je redescends et demande au peintre si je peux lui acheter une toile, j'étais commissionné par un ami qui avait déjà visité la fondation. Il me propose de manger avec lui et les membres de sa famille, j'acquiesce, nous allons dans un restaurant pakistanais qui propose des plats à emporter. Au retour, il me montre l'atelier de Michoutouchkine, il m'emmène voir certaines de ses toiles. De nombreuses fois au cours de la visite, il m'a désigné un lieu où travaillait son ancien acolyte, amoureux mort, une peinture qu'il avait composée, une photo de lui dans un article ou sur la table au rez-de-chaussée  ; ses toiles, son image, sa présence posthume, obsédante, visible et invisible hantent son compagnon vivant et les lieux. J'achète deux dessins, que je devais perdre lors du transit à Nouméa, idiot distrait que je suis … Il m'invite à boire de la vodka, je décline mais j'accepte un café. Je discute avec son neveu wallisien de la situation politique à Wallis, la royauté, les relations entre le Nord et le reste de l'île. Aloi Pilioko n'écoute pas la conversation, il est absent, perdu dans ses songes, dans le passé. Je prends congé.

Regards dans le crépuscule

Longues promenades de jour en jour à Port-Vila, après des excursions en plongée ou sur l'ile d'Efate, qui me ramènent un jour vers le marché. J'achète une botte d'arachides que je mange tranquillement en dérivant le long du rivage. Je suis surpris en brisant la coque jaune, pas de pellicule rouge autour des graines, il s'agit d'arachides nouvellement coupées, au goût frais, immature. Je croque celles-ci avec gourmandise tout en déambulant le long de la côte. Que restera-t-il de la présence française ? Il restera la pétanque, j'assiste à des parties passionnées sur une place légèrement en contrebas de la rue principale. Un homme s'asseye à côté de moi, il m'interroge sur mes origines, nous devisons longuement, je lui offre mes arachides, je n'ai pu en manger que la moitié. Il est pasteur, originaire de l'île de Pentecôte au nord de l'archipel. La fête de Pentecôte désigne ce moment du nouveau Testament où l'Esprit Saint descend sur ses apôtres, où des langues de feu se déposent sur eux pour leur donner le don des langues, le pasteur a été touché par cet Esprit car il est polyglotte, il parle trois dialectes en plus du bichlamar, de l'anglais et du français qu'il maîtrise relativement bien. Je lui parle du guide prénommé Edgar du musée national du Vanuatu et de ses magnifiques dessins de sable, originaire de la même île que lui, il le connaît, bien évidemment. Les joueurs de pétanque devinent mes origines, commencent à compter à voix haute les points en français, à s'interpeller dans ma langue, m'invitent à jouer avec eux. Je décline poliment, je tiens à préserver la réputation de grand joueur de pétanque du Français en m'abstenant de perdre contre eux ;-)
 
 
 
Tu tires ou tu pointes ?


Je continue ma dérive vers la terrasse d'un restaurant qui offre une vue magnifique vers le soleil plongeant dans la baie de Port-Vila. Le disque solaire se dépose comme une hostie, une offrande à l'horizon, délivre une lumière bleue métallique qui effleure avec une douceur infinie l'Océan, vaste lit aux vagues frissonnantes prêt à dissiper le soleil dans ses profondeurs. Irrésistiblement, celui-ci est submergé mais lance une vaste salve de feux jaune-orangés qui embrase les nuages, les cieux, la couche océanique. Étrangement, le bleu envahit à nouveau le ciel, et la lutte haletante des deux teintes se poursuit une longue demi-heure, chacune devenant à son tour dominante ou récessive. Juste avant l'extinction, quelques nuages effilés de couleur rouge flamboient avant que la pénombre ne s'établisse sur la terre, sur l'eau et dans les cieux.

Un paquebot pendant ce temps effectue ses manœuvres dans la baie, il se tourne lentement, allume d'abord une lumière qui s'élance vers moi comme une flèche irrésistible, puis ce sont deux feux qui se projettent avec douceur. Les deux lueurs rondes dans leur course pour m'atteindre s'emmêlent aux vaguelettes de l'Océan, se tendent comme des mains comblées de lumière, me guettent, je perçois un regard se détachant dans la nuit, deux yeux d'une grande bonté venant de France, soleils délicats, fragiles dont la tendresse maternelle, sororale, fraternelle, amicale se diffuse, se dissipe dans mes profondeurs océanes.

Regards dans le noir

 

samedi 12 avril 2014

Séjour au Vanuatu : Dans la lumière du volcan Yasur


Quand le volcan s'illumine

Mon hôte m'a réveillé vers 2h30 du matin pour une visite du volcan au lever du soleil. Je m'étais éveillé à de nombreuses reprises en raison du son de la pluie qui ne cessait de marteler le toit, puis rendormi. Le ciel vient de s'apaiser, nous marchons en silence dans la nuit à la lumière d'une petite lampe torche. Dans le ciel, les nuages s’amoncellent encore de part et d'autre d'un fin sillon qui, juste au zénith, trace le chemin vers le volcan, quelques étoiles tremblotent dans cette ouverture tandis qu'une demi-lune offre le réconfort de sa lumière pâle. Nous arrivons à l'entrée où deux gardes veillent pour payer la visite de nuit. En passant sous l'immense arbre banyan, Philip lève la tête, émet des cris rauques en direction des branches enténébrées de l'arbre, les chauves-souris s'éveillent, s'ébattent et déployant leurs ailes s'enfuient, je devine leurs ombres fantastiques, enchanteresses emportant les mauvais souvenirs qui s'éparpillent aux alentours. Montée longue, silencieuse, je me mets au rythme de mon guide, dont j'entends le souffle court juste à côté de moi. Dès que la pente devient plus abrupte, je le précède et dois l'attendre quelques instants, nous en profitons pour marquer une petite halte avant de repartir. Par instants, le sillon du ciel s'élargit, les nuages s'écartent, la lumière de la lune dans un halo d'arc-en-ciel devient plus intense, je vois les ombres des arêtes des falaises se dessiner sur la route, des palmes des cocotiers osciller sur la route, les corolles des fougères arborescentes comme des étoiles frémissantes, ardentes tandis que les joncs affinés s'inclinent sous le vent léger qui commence à souffler lorsque la route s'élève. Nos propres ombres de marcheurs poursuivent obstinément, à gauche, leur chemin à nos côtés ; même dans la nuit, minéral, végétal, être humain, nous sommes toujours l'ombre de la lumière du soleil. Mon guide me désigne le poste d'observation quand le volcan a des périodes de plus forte activité. Au loin, au détour d'un virage apparaît dans le ciel « l'étoile du matin », Vénus resplendissante, ainsi désignée dans la culture du Vanuatu, comme dans tant d'autres cultures, car elle précède et annonce le soleil. Nous arrivons sur la plaine cendrée, au pied des derniers lacets qui s'élèvent vers le promontoire au dessus des cratères. Nous nous engageons sur le chemin et à quelques mètres de l'objectif, une grande explosion retentit tandis que s'élève un panache blanc démesuré. Ouf, me dis-je, si j'avais été accueilli par de la fumée noire, moi qui ai vu la si lointaine mer Égée, je me serais précipité dans le cratère, j'aurais sauté vif dans celui-ci pour me fondre dans la lave, amer, désespéré …
Je m'assieds à quelques centimètres du précipice, tandis que mon guide prend place derrière moi et pique un petit somme, adossé contre un rocher. A nouveau, dans l'obscurité, feux d'artifices, explosions détonantes, fumées sombres ou blanches s'enchaînent, s'entraînent à un rythme régulier. Le spectacle est encore plus magnifique, hypnotique que la dernière fois, cette fois-ci les deux bouches éjectent de la lave. Celle de gauche envoie des fusées de lave éclairantes rouge intense très haut dans le ciel, s'élevant à une vitesse prodigieuse tandis que celle de droite, muette au moment du coucher du soleil deux jours plus tôt, envoie des salves plus discrètes, petites fontaines de lave s'élançant en flots continus. Les silhouettes, les arêtes du versant ouest se fondent dans l'obscurité avant de brièvement se recomposer au moment où les gerbes sanguines s'élèvent. Entraînés par le vent, les morceaux illuminés après leur bond extraordinaire s'en vont se déposer sur la face interne opposée du volcan, brillent, éphémères, radieuses, rivalisent, surpassent un bref instant leurs soeurs-étoiles éloignées comme des constellations nouvelles sur la terre noire puis s'éteignent lentement, ivres du bonheur d'avoir transpercé les cieux, d'avoir brûlé vif dans l'air, comme mourront un jour toutes les étoiles du ciel.
Flocons de lumière dans la nuit

Nuit complète, seules ces lumières vives dansent, brillent, meurent avec mon cœur battant la mesure, ordonnatrice secrète de cette symphonie nocturne de l'espérance. J'écoutais le sommeil du monde, le cœur des hommes, des femmes au repos qui palpitaient en sourdine. J'écoutais, je voyais, je palpais leurs rêves d'amour, de joies, de gloire, de destructions, de reconstruction, je humais, je sentais la vibration de leurs peurs, leur attirances, leurs désirs secrets …. La magie du spectacle, irréelle, sortie d'un songe est incantatoire, un dialogue muet s'instaure en moi, avec mes ombres, les miennes, celles de l'humanité : Que veut nous dire Yasur, l'homme-volcan enfoui au fond du volcan ? Pourquoi a-t-il erré toute sa vie dans le Pacifique, qu'a-t-il trouvé auprès de ces deux femmes à Tanna qu'il n'a réussi à recevoir, à capter nulle part ? Pourquoi du fond des entrailles de la terre continue-t-il à déployer vers nous sa respiration de feu ? Quelle est la signification de chacun de ses souffles enflammés ? Est-ce que ce sont les souvenirs de son ancienne vie qui remontent à la surface ou souhaite-t-il nous aider, nous envoyer des gerbes de lumière salvatrice pour nous guider dans la vie ? Toute question, comme tant d'autres dans l'existence, qui resteront sans réponse …

Peu avant cinq heures, alors que l'on pressent que l'aube est proche, explosion magnifique, la plus resplendissante, un immense faisceau de laves enflammées s'élève infiniment haut du cratère de gauche, comme pour s'en aller effleurer, étreindre le ciel, c'est le moment que choisit celui de droite, comme deux cœurs au diapason, pour envoyer trois feux d'artifice délicats qui se déploient en bouquets successifs, leur lueur éclatant, finissant dans la pénombre le temps que les morceaux de lave du premier cratère s'éteignent définitivement. Lentement, par degrés délicats, le bleu-nuit du ciel remplace le noir tandis que Vénus à l'Est, la planète-volcan, flamboie en projetant ses derniers rayons. Une barre de nuages s'effiloche à l'horizon derrière laquelle les rayons orangés du soleil commencent à poindre pour ressusciter la lumière du jour.



 
Éveillez-vous au monde sur un volcan

La marche sur mon passé

Mon guide me propose de passer vers un point surélevé au sud du volcan, je l'accompagne pour admirer le cratère d'encore plus près et les couleurs de l'aube qui s'intensifient. Je le vois inquiet, nous sommes plus proches du cratère et le vent souffle vers nous. Il me demande si je souhaite traverser le flanc ouest, il me prévient du danger. C'est la direction vers laquelle se dirigent les morceaux de lave éjectés du volcan, mais ce sont surtout les vapeurs de soufre qui s'élèvent vers ce côté qui l'inquiètent, il craint l'intoxication si elles sont trop épaisses. Il réitère sa question, je réponds les yeux brillants, écarquillés, le ventre entouré de vibrations d'excitation délicieusement noué par la peur « Oui ». Nous commençons à marcher rapidement sur le flanc ouest, l'un derrière l'autre, Boum une déflagration résonne dans les airs. Je le vois devant moi qui masque son nez et sa bouche avec sa chemise pour éviter de respirer le soufre, je fais de même. Je marche courbé pour descendre mon centre de gravité puisque je longe la pente mais je suis également recroquevillé par la peur parce que je redoute de dégringoler vers le bas. Je suis sujet au vertige, je dois marcher entre deux précipices, celui de gauche avec la pente raide, cendrée qui mène vers la grande plaine lunaire où j'ai couru la veille alors qu'à ma droite, gouffre infernal bien plus vertigineux, les bouches du volcan vocifèrent leur tonnerre, leur feu vers moi. Funambule effrayé, je jette des coups d'œil à droite à gauche puis fixe des yeux mon chemin au sol pour dompter la peur des abysses qui poigne en moi. Nous nous arrêtons un petit moment, je me penche en avant, mon cœur-volcan bat la chamade, projette avec fureur mes laves de sang dans mon corps ; je vois distinctement les deux cratères évoqués par mon guide à l'intérieur de l'immense cavité de droite, celle que je voyais à gauche depuis l'autre côté, celle qui était la plus active, la plus ardente. A l'intérieur des plaques de magma incandescent tournoient, prêtes à exploser, à générer les blocs de lave qui vont déferler vers ce versant. Nous repartons, une autre explosion retentit au moment où nous nous allons atteindre notre but, le point le plus surélevé du volcan, une petite plateforme située au nord-ouest. J'exulte, j'ai le sentiment d'avoir vaincu mes peurs, d'être sur le toit du monde …


V comme Volcan, V comme Victoire


Irradiations, illuminations de ma vie, du paysage, du monde en moi … A ma gauche, le soleil renaissant au dessus du volcan, ivre de joie à l'Est, vin-cœur de la pénombre absorbe Vénus dans son halo invincible, il entame sa longue course palpitante dans le ciel, dans mon âme. Je vais sur le bord extrême du volcan pour respirer à grandes bouffées, pour inspirer en moi pour l'éternité le panorama somptueux qui s'expose à mes regards. Au loin, à l'Ouest, quelques monts verts resplendissent recouverts d'arbres épanouis, au milieu coule la rivière qui découpe en demi-cercle le paysage avec une petite frange jaune de brousse qui serpente entre les rives et la jungle. Sur la plaine désertique et sous mes pieds, les milliards de poussière grise éjectés par Yasur depuis des siècles vibrent en résonance avec l'horizon lointain qui réclame la venue de sa Majesté le Soleil. L'enthousiasme se lit sur nos visages. Nous amorçons la descente, la pente m'impressionne mais dès les premiers pas, mes pieds s'enfoncent aisément dans la cendre, la peur, qui n'était gigantesque que dans mon imagination, disparaît instantanément. Philip s'asseye et réalise, tel un enfant euphorique, d'une agilité surprenante avec ses kilos superflus, trois sauts de kangourou, bondit, jaillit vers les airs à une hauteur surprenante pour atterrir en position assise. Je suis en baskets, il est pieds nus, j'enlève mes chaussures pour l'imiter, marcher dans la cendre anthracite, amoncellement de laves anciennes projetées par les bouches du volcan. Divine surprise, je m'attendais inconsciemment à ce que mes pas s'enfoncent dans une terre tiède à quelques encablures des cratères de magma, mais au contraire une sensation de fraîcheur indicible retentit sur la plante de mes pieds, liée aux pluies nocturnes et à la rosée du matin. Je marche dans la cendre refroidie, la terre s'enfonce jusqu'aux chevilles, recouvre mes orteils. Sensation au toucher douce, onctueuse, j'éprouve un sentiment d'allégresse, de vigueur inouïe sur la peau qui se répercute depuis la base sur tout le corps, qui flue dans mes organes, régénère mon cœur, vivifie mon souffle. C'est la lave incandescente projetée vers le ciel depuis le volcan, retombée là depuis une durée très largement supérieure à celle de l'histoire de l'humanité sur laquelle je marche, exultant de bonheur. Moi aussi, j'ai connu des explosions de joie, des élans fabuleux d'amour qui souhaitaient étreindre, capter le ciel, résident en moi désormais comme une pluie d'or inaltérable les souvenirs de ces moments de grâce non inertes, morts, mais recelant au contraire à chaque fois que je les touche par la pensée la finesse de la poussière, la fraîcheur d'une terre vive, la soie de la cendre. J'ai été aimé par ma famille, par mes amis, par quelques femmes, j'ai reçu la part d'amour que je méritais, ni plus, ni moins, en fonction de mon propre don à ceux qui m'entouraient, à la vie. J'ai aimé, j'ai brûlé maintes fois, j'ai ressuscité. Je me retourne, je vois la trace de nos pas creusés sur la terre depuis le sommet, traces qui s'effaceront bientôt.


Chemins en zigzag des éblouissements


A mi-pente, mon guide découvre un bernard l'ermite qui monte avec persévérance la pente, le crustacé s'enfonce dans sa coquille dès que nous le prenons en main. Nous sommes stupéfaits, au train où il va, il a dû quitter les zones hospitalières de la brousse, de la jungle où il pouvait se nourrir depuis quelques jours. A l'instar des insectes venus hier se brûler à la flamme des bougies, voulait-il se précipiter vers le cratère ardent ? S'agit-il d'un ermite qui souhaitait méditer au sommet du volcan sur la vanité de la vie, sur l'inutilité des efforts dans l'existence, sur le néant qui nous compose ? Nous décidons de l'emmener jusqu'aux abords de la jungle pour le détourner de son but et le remettre dans un univers moins hostile.

Qui a la plus grosse ?

Après deux heures et demie de repos, je vais avec Frank, un autre frère de Philip, pour aller assister au spectacle des « Big Nambas ». Sur le bord de la route se dressent quelques étals sur lesquels reposent fruits et pâtisseries éloignés d'une cinquantaine de mètres des maisons, il émet un sifflement, arrive le propriétaire à qui il règle son achat. Je lui demande si ces denrées laissées sans aucune surveillance ne sont jamais volées, il me dit qu'il règne ici un respect mutuel, qu'il est impossible de se livrer à de telles pratiques. Heureux pays …

Nous arrivons sur une petite place à l'extrémité de laquelle se pavane un immense banyan. Frank m'explique qu'il s'agit de l'entrée du village des « Big Nambas ». Entre les racines démesurées de l'arbre, une fente à hauteur d'hommes permet de pénétrer dans un village dont j'aperçois les toits. J'avais interrogé la veille mon hôte pour savoir ce qu'était le spectacle des « Big Numbers » « Les Grands Nombres » . Il me révèle que nul nombre démesuré n'est à prévoir, à calculer, j'entendais mal ; il s'agit en fait de « Big Nambas », tribu locale qui a la particularité de danser avec d'immenses étuis péniens. Et les voilà, vieux, jeune, adolescent, enfant qui s'avancent, qui s'introduisent dans le petit chemin à travers les racines du banyan, débarquant avec leur pagne et leurs pénis de paille, avec force cris, chants, claquements de mains.   



Les Big Nambas en scène

Les femmes aussi arrivent par la suite, se mêlent à la fête mais éducation chrétienne oblige, elles se couvrent les seins. D'après Frank, les chants sont des invocations des esprits, des paroles de bienvenue, de glorification de l'unité nationale du Vanuatu. L'univers craint, honni par Claude Lévi-Strauss à la fin de son ouvrage « Tristes Tropiques » s'étale devant mes yeux, ils font leur petit spectacle pour les touristes dans leurs tenues ancestrales pour nous amuser, la mondialisation a porté en les germes de l'uniformisation des différences puisque je sais pertinemment qu'après la cérémonie et les danses, ils s'en iront habillés à l'occidentale grâce à notre argent, vérifier les messages de leurs portables, regarder les séries télévisées américaines sur l'écran. A qui la faute ? C'est la faute à Levi-Strauss, aux ethnologues, c'est la mienne, c'est la vôtre, à tout un chacun avide de curiosité, d'appétit de culture, et c'est même celle des peuples primitifs reposant sur les mêmes fondements psychologiques que nous, désireux de nous découvrir, intrigués, effrayés, charmés par nous qui leur transmettons nos désirs transmis à nous par d'autres, par simple capillarité. Cet univers décrié prend pour moi la forme du visage souriant du vieux chef de village, au regard malicieux, qui m'invite à le prendre en photo.


 Perdu … C'est lui qui a la plus grosse ;-)
Miam Miam chez les cannibales

Animation du début d'après-midi, je suis entraîné vers un site cannibale, les îles de Vanuatu, comme celles de Fidji, de la Nouvelle-Calédonie, de Wallis-et-Futuna ont eu un passé anthropophage. Toutefois, par rapport à Wallis, où j'ai perçu toujours un rapport complexé à cette coutume de leurs ancêtres, les Vanuatais, à l'instar des Fidjiens, entretiennent une relation apaisée, ils ont pris le parti d'en rire. Ils sont dans une relation marchande avec les Occidentaux, celle-ci est un profond vecteur d'échanges, de cordialité.

J'assiste à quelques démonstrations de leurs coutumes primitives, leurs techniques de chasse du cochon sauvage. Je suis fasciné par leur technique de cassage de la noix de coco. Nul besoin d'un outil de découpe, d'un quelconque silex, ils utilisent le pied. Ils enroulent une tige d'herbe dont ils relient les deux extrémités avec une brindille de bois, ils disposent la noix de coco sur ce fragile support reposant sur la tranche au dessus d'une pierre plane puis déposent une deuxième tige enroulé selon le même principe sur le sommet de la noix. Et Vlan un coup de pied puissant dans le fruit qui se fend en deux. 
  

Pied fracassant la noix de coco

Dernière course avant extinction des feux

En fin d'après-midi, jogging pour dévorer une dernière fois la vue de cette plaine de cendre magnifique que j'ai pu contempler le matin d'une hauteur de plus de trois cent mètres. Mes pieds sont lourds de la fatigue de la veille et des marches de la journée. Je recommence le même parcours, je vais vers les joncs, la rivière, les premières pentes du volcan. J'aperçois des traces de pas dans la terre noire humide près du cours d'eau, je suis convaincu qu'il s'agit des miennes, j'ai couru ici hier. Je tente de mettre mes pas dans mes pas précédents, mais il s'avère impossible que ce soient mes empreintes, que ce soit en accélérant, au rythme de la récupération ou à une allure normale, la foulée plus petite ne peut être que celle d'un enfant, la marque de mon passage a bien disparu. Quatre fois, le volcan se déchaîne, émet son grondement pendant ma course sur la plaine. Au retour vers le chemin de brousse, le vent est cette fois-ci contre moi, je cligne des yeux pour éviter l'aveuglement, je  me courbe légèrement et tente même quelques accélérations, obstiné, rageur. Je m'engouffre dans le chemin, j'arrive devant une petite fourche avec deux trajectoires, l'une vers la droite dans laquelle je m'étais égaré la veille, et celle de gauche que j'emprunte en toute confiance pour aboutir à mon bungalow.
Je me couche tôt, fatigué des efforts de la journée. Juste avant de m'endormir, mes pieds effleurent la matière douce, souple de la moustiquaire, bondissement, jaillissement de mon cœur vers le ciel qui se remémore la marche dans la cendre, la fraîcheur onctueuse de la terre, la lumière enivrante du matin qui déferlait vers moi.