dimanche 6 avril 2014

Séjour au Vanuatu : Dans l'ombre du volcan Yasur


En route vers l' Y du Vanuatu

Je m'envole vers le Vanuatu depuis la Nouvelle-Calédonie, regard vague au début perdu vers l'extérieur. Une pâle pleine lune trône au milieu de nuages éblouissants formant un immense océan velouté, pacifiant les âmes dans le soir. Je me plonge dans une lecture, je relève la tête près d'une demi-heure plus tard, disparition complète de l'océan dans le noir mais la pleine lune plus haute a capté, avalé la blancheur nuageuse, elle scintille d'un éclat neuf, vif, ardent à l'horizon.

L'idée d'un voyage au Vanuatu a germé au cours des discussions avec des amis sur l'île qui revenaient enchantés de leur séjour là bas. Et je trouvais le nom de cette contrée magique, pays héritier des Nouvelles Hébrides … Situé dans l'Océan Pacifique, au Sud-Ouest de Wallis et à 540 kms au Nord-Est de la Nouvelle-Calédonie, le Vanuatu est composé de plus de 80 îles dessinant un « Y » incliné vers la gauche, côté cœur, avec près de 900 kms séparant les deux extrêmes au sud et au nord.

Le pays est situé au sud-est de la ceinture de feu, alignement de volcans qui borde l'Océan Pacifique dans son pourtour sur 40 000 kms, qui coïncide avec un ensemble de limites de plaques tectoniques et de failles et qui regroupe 75% des volcans actifs et explosifs de la planète.

Après quelques jours à Efate, l'île la plus peuplée, je me dirige vers l'île de Tanna située dans la base du « Y » pour admirer le volcan Yasur, en activité permanente. Je suis dans un petit avion Twinotter, je traverse l'océan, observant les traces d'écume des vagues. Tour à tour, au gré du vent, l'océan s'emplissait de flocons d'écume sous les fortes bourrasques puis il devenait un immense surface frissonnante, à peine troublée, lorsque le souffle du ciel s'apaisait. Nous sommes entre deux couches de nuages, dans l'un d'entre eux brille la trace éphémère des couleurs d'un arc-en-ciel. L'ombre des nuages laisse une marque sombre sur l'eau, ombre et lumière l'océan reproduit le dessin changeant, capricieux du ciel. Nous passons sur un amas plus gros, l'ombre de l'avion aux ailes effilées s'inscrit nettement sur le nuage : avion-ombre sur le nuage-ombre de l'océan, nous sommes toujours l'ombre de la lumière du soleil.

Vers le volcan Yasur

Je suis accueilli à l'aéroport par Robert, le chauffeur et Maria, sa compagne, ainsi que Philip chez qui je vais être hébergé, hôte qui se révèlera affable, bavard pendant ces trois jours. Le périple pour arriver jusqu'au logement que j'occuperai dure près de trois heures avec une petite halte au marché. La route est un chemin cabossé tracé dans la jungle, mettant à rude épreuve les énormes roues portant renforcées du pick-up. Le volcan Yasur dévoile ses flancs sombres, son panache enfumé au détour d'un virage, en haut d'une colline.


Le volcan Yasur de Tanna

Le chemin s'obscurcit au fur et à mesure de la cendre grise foncée que projette depuis des siècles le volcan. Alors que nous ne cessions d'être balancés par le roulis provoqué par les bosses de la route, celle-ci devient plus lisse jusqu'à déboucher depuis la jungle sur une très grande plaine d'aspect lunaire recouverte de cendre volcanique, désertique, d'une beauté saisissante tandis que le volcan ne cesse de s'agrandir lorsque le pick-up fonce vers lui. Le véhicule traverse une rivière en s'enfonçant directement au milieu de grandes éclaboussures dans le flanc du cours d'eau, frôle les bords du volcan et s'engage dans une petite route située aux pieds de celui-ci. Nous voici arrivés devant le petit bungalow serti dans un jardin au milieu de plantes nouvellement plantées, d'un très beau banyan et de l'inévitable poudre anthracite du sol. Le site s'appelle « Volcanoview », pas de mensonges à déplorer, la « vue du volcan » est somptueuse depuis la petite terrasse. 
 

La petite maison dans la jungle

Je pars en excursion vers la fin de l'après-midi avec pour guide Alfred, le frère de Philip. Tanna est l'île où s'élèvent des banyans immenses et une nouvelle fois à l'entrée de la route qui monte vers le volcan, nous passons sous cet arbre au tronc gigantesque, aux milles racines qui pointent vers la terre. Alfred marche vite, je le suis en pressant le pas. Montée rude au pas de charge tandis que la vision des cocotiers, des fougères arborescentes, des joncs rythment la cadence. Tout à coup, un bruit de moteur derrière nous, un véhicule transportant cinq touristes australiens s'arrête, Alfred et le chauffeur s'entretiennent, nous voilà embarqués dans la voiture et en quelques minutes, nous débouchons sur un espace nu, cendré à quelques encablures du sommet, les derniers mètres s'effectuant obligatoirement à pied sur un chemin qui serpente vers le flanc est, surplombant un vaste cône où l'on distingue deux trous béants. Ici, le vent souffle avec vigueur, heureusement j'ai pensé à me munir d'un ciré coupe-vent. Alfred nous explique qu'il y a quatre cratères en fait à l'intérieur des deux grands trous en contrebas du flanc depuis lequel nous observons et entendons les explosions. Deux Boum s'enchainent de manière violente, impressionnante. Nous descendons quelques degrés, nous discutons avec Alfred lorsque Boum une troisième déflagration résonne bien plus assourdissante que les précédentes, l'onde de choc traverse notre corps, nous effraie, nous avons tous un mouvement de recul.

Des deux cratères s'éjectent parfois de la fumée. Lorsqu'elle est blanche, elle est principalement composée de vapeur d'eau mais elle peut aussi être d'une teinte très sombre, le panache est alors formé de différents gaz dont le soufre mêlés à des composants solides tels que poussière, cendre provenant de la pulvérisation de roches ou magma. Le magma s'extrait aussi parfois dans ses explosions sous formes de jets de lave incandescents, les éclats rouges, brûlants se projettent en gerbes à une dizaine de mètres au dessus du cratère. La beauté du spectacle s'intensifie lorsque le soleil plonge sur le versant opposé du volcan. La lumière s'obscurcit, le soleil lutte contre le ciel assombri et les fumées noires, devient une boule pâle prête à être engloutie par la bouche du volcan, s'évanouit mais rebondit de plus belle sous forme de projectiles de laves luttant obstinément contre l'obscurité. Les déflagrations se succèdent à un rythme régulier, nous sommes plus d'une vingtaine à contempler ce spectacle hallucinant des jets de lave dans l'obscurité s'élevant haut vers le ciel ou explosant en forme de feux d'artifice discrets en contrebas. Le cratère de gauche délivre les salves de lave, tandis que celui de droite délivre le plus souvent une fumée sombre qui grandit, prend des proportions gigantesques, étranges, inquiétantes dans la nuit. Alfred m'explique que ce n'est pas toujours le cas, que les deux cratères peuvent cracher des morceaux de lave.


Au bord du volcan

La légende raconte que Yasur est un homme qui erra dans le Pacifique sud et traversa l'ile de Tanna pour se reposer et s'installer. Là, deux vieilles femmes lui offrirent l'hospitalité et l'homme volcan décida de rester sur place. Il se sentait enfin à l'aise ; l'endroit lui convenait parfaitement. C'est alors que la terre se mit à trembler, d'immenses failles s'ouvrirent, Yasur s'enfonça dans les entrailles de la terre, il prit à tout jamais racine en ce lieu dans un déluge de flammes et un tonnerre assourdissant. Et depuis, il souffle vers nous sa respiration de feu.

C'est la nuit complète lorsque nous descendons vers le bungalow. Je m'endors peu de temps après avoir entendu le grondement d'une nouvelle déflagration dans la nuit.

Danses, baignade et course

Le lendemain, nous nous rendons avec Philip et son fils Bryan vers un village traditionnel. Marche d'une demi-heure à travers la jungle. Nous arrivons sur une petite esplanade qui domine les alentours, le site se révèle être un promontoire qui offre une belle vue sur le volcan. Une jeune adolescente m'offre un collier végétal avec deux magnifiques hibiscus rosé et rouge qui resplendissent sur ma poitrine en médaillon. L'hibiscus est la fleur-volcan par excellence, avec son immense pistil qui s'extrait comme un jet de lave depuis le cône constitué de pétales aux couleurs vives. Je vais m'assoir sur un banc pour assister à leurs cérémonies. Les femmes entretiennent un brasier sans lequel m'explique-t-on la cérémonie ne peut avoir lieu, comme si le feu couvant devait se communiquer à leur corps. Quelques villageois vêtus de pagnes en fibres séchées de bourao se livrent alors à quelques danses de célébration du volcan, enfants, femmes, hommes, chiens participent aux mouvements effrénés. Aucun instrument, ils entament une mélopée bruyante, claquent des mains, l'enthousiasme se communique au groupe. Au moment où les jeunes hommes entrent en scène, je suis impressionné par la violence de leurs coups de pied au sol, j'ai le sentiment que je fracasserais les miens si je déployais la même énergie. Ma danse préférée fut celle où deux jeunes enfants échangeaient leur place en sautillant dans l'allégresse générale.


A toi à moi

Ils se livrent ensuite à un jeu qui consiste à porter un enfant avec de simples feuilles. Dernière démonstration, celle de l'allumage du feu. J'ai bien entendu déjà vu cette technique qui consiste à frotter deux bois l'un contre l'autre pour enclencher un feu mais je suis ébahi par la vitesse de l'exécution car en moins de quinze ou vingt secondes, une légère fumée s'échappe et les petites brindilles s'enflamment au contact du bois surchauffé. Le jeune homme s'improvise une cigarette, en enroulant un bout de papier autour de quelques herbes tassées, qu'il allume devant moi pour cracher la fumée en me regardant, rigolard.

Je remercie le chef du village, nous descendons une pente très abrupte pour nous rendre vers la rivière. Je vois Bryan disparaître sur un chemin à pic qu'il m'est impossible d'emprunter, je suis contraint de prendre un sentier plus praticable. En quelques secondes, agile, souple, le voici en bas en train de nous attendre, de nous faire signe. Entrée prudente dans l'eau froide, mais au bout de quelques secondes, elle se révèle très agréable, rafraichissante. Le courant est fort, en nageant je reste sur place, je descends vers le fonds à plusieurs reprises pour jaillir à nouveau vers la surface. Je discute avec Philip qui est venu me rejoindre. Il me mime une petite démonstration de boxe, il fut un champion amateur à Port-Vila : seize combats pour deux défaites seulement, deux victoires aux points et douze victoires par KO. Ses coups, direct, crochet, uppercut sont rapides, vifs, il me montre la garde qu'il adoptait avec les droitiers, celle réservée aux gauchers. Il est désormais ventripotent, mais les muscles de ses bras sont bien dessinés, impressionnants, je me garde d'évoquer mon ancienne gloire de shadow-boxing … Il sera attachant durant ces trois jours, il évoquera ses  sacrifices financiers pour ses enfants en même temps que sa grande fierté à faire étudier deux d'entre eux, les plus âgés, dont l'un est à Port-Vila pour les études supérieures. Costaud au cœur tendre, il est très apprécié par ses amis qui le charrient sur ses kilos superflus avec malice lorsqu'au retour vers l'aéroport il prend la place dans la benne du pick-up, et lui conseillent de faire des joggings réguliers comme moi. Il se tapotait alors le ventre de manière comique pour les faire rire aux éclats.

Nous remontons vers le village, je traverse à nouveau le site des danses. Les villageois ont abandonné leur tenue traditionnelle, ils vaquent à des tâches quotidiennes avec des vêtements occidentaux, short, T-shirt, j'ai dans un premier temps du mal à les reconnaître jusqu'à ce que j'aperçoive le chef. C'est faux « L'habit fait le moine et l'indigène ... »

Après-midi lézard sur la terrasse après le repas suivi d'une courte sieste. Je reste assis sur la terrasse à écouter le pépiement des oiseaux qui se répondent d'arbre en arbre, de branche en branche, tandis que s'élèvent au loin au rythme régulier des détonations les fumées blanches ou sombres. Je cours en fin d'après-midi, je débute par le chemin de brousse qui débouche sur la grande plaine cendrée du volcan. L'espace nu désertique s'étend aux pieds de celui-ci, mes pas lourds rebondissent avec difficulté sur la surface de couleur grise foncée, scintillante par endroits. Je longe quelques instants un espace de savane où s'entremêlent des joncs, des herbes séchées. Je m'approche du cours d'eau, le même que celui où je me suis baigné mais plus en aval. Ici la terre devient noire sous l'effet de l'humidité, mes pas s'enfoncent sur le terrain meuble qui semble aspirer mes pas pour me retenir, m'absorber dans les entrailles de la terre, je dois relever mes genoux pour continuer à avancer. Mes chaussures à cet endroit laissent une trace nette, je me retourne, je me demande : Quelle figure géométrique tracent mes pas depuis la grande course dans le monde entamée à la naissance ? Je cours au hasard, je monte le début de la pente raide du volcan pour redescendre. Le vent se soulève et souffle dans la même direction que moi, les fines particules me dépassent, j'entame une course avec la poussière … J'accélère, combat perdu par KO à la première reprise, je dois ralentir ... Je reviens vers la rivière, le filet d'eau y est plus mince comparé à l'amont, le courant durant la saison des pluies chaque année a creusé, raviné des gorges profondes en forme de canyon. Je recherche mes traces, je les retrouve avec beaucoup de mal. Je reviens vers le bungalow, la douche n'est pas encore aménagée, je me lave dans une cabane avec mes pieds plongés dans la terre noire, je puise l'eau d'un seau avec un gobelet que je verse sur moi.

J'attends le repas sur la terrasse. Pas d'électricité, seule la lumière de deux bougies disposées dans de petites assiettes m'éclaire.

Deux flammes

Les insectes viennent en abondance, en conférence, attirés par la lumière. La cire comme une coulée de lave descend le long du cylindre. Deux fourmis escaladent tour à tour la tige blanche, les voilà au sommet de leur vie dans la cire liquide brûlante, les frêles insectes se débattent en vain, pétrifiés désormais pour l'éternité. Une phalène vole, revient de manière incessante, obsédante vers la lueur, frôle la flamme, s'éloigne à nouveau, bat des ailes, haletante, semble renoncer mais la tentation est trop grande, le papillon se précipite dans le feu, ses ailes sont carbonisées. Consumé, il se démène, gigote, tremble dans la coupelle avant de rendre l'âme. Ces insectes sont-ils des sages soufis, ivres de se précipiter dans la brûlure de la vérité, passionnés prêts à s'embraser dans le feu de l'abandon de leur enveloppe charnelle, de leur esprit ?
Le volcan continue de tonner.


samedi 15 mars 2014

Temps perdu, Temps retrouvé


« L'amour, c'est l'espace et le temps rendus sensibles au cœur »
Marcel Proust, La Prisonnière


Je me rends au stade en voiture alors qu'une chape de nuages démesurée recouvre l'horizon comme un immense linceul sali, grisâtre. Je sors de la voiture, mon lourd trousseau de clés à la main. Je me dirige vers le stade puis j'entame mes tours de piste.

Chaque reprise d’entraînement m'arrache de plus en plus d'efforts avec le temps qui passe. Désormais, j'entame une course avec mon corps qui s'abîme, qui se régénère avec plus de lenteur, mes organes savent qu'il est impossible de croître, de s'amplifier mais ne font que résister, vaillamment, au mouvement irrépressible du déclin, de l'engloutissement inévitable vers la disparition. Mes pieds sont plus lourds à soulever, finies les années de plume, me voilà englué dans les années de plomb. Comme un boxeur cogné de coups, mitraillé par l'adversaire mais déterminé, obstiné, je me dois d'avancer … Je cours, je cours, ma force vitale se déverse vers le grand ciel qui s'obscurcit désormais de plus en plus vite avec l'approche de l'hiver austral. Explosion des nuages dans les nuées, la pluie qui s'éjecte des nuages crevés s'écoule sur moi, suinte à grosses gouttes de mes vêtements, de mon corps. Au début, la sensation est rafraîchissante mais la chaleur aidant, l'humidité commence à devenir étouffante, j'ai le sentiment de courir dans une étuve, un hammam. Je suis fatigué, je ralentis, je m'arrête … Je me retourne, je regarde derrière moi, j'ai vieilli si vite, tant de temps perdu, gâché, qu'ai-je accompli dans ma vie ? Si seulement je pouvais entamer une cure de jouvence, me baigner à nouveau dans l'euphorie de quelques jours anciens, dans la joie pure, vibrante, où jamais ne pesait sur moi le sentiment d'inaccomplissement, de néant.
Soudain sensation étrange, glissement irréel, j'entame à nouveau ma course mais dans le sens inverse … Je cours dans mon propre corps en faisant la trajectoire à l'envers, j'entame une vaste, immense course vers mon passé, je vois dans une explosion d'éclairs les immenses gouttes de mes pensées se former en miroir de mes organes et miroir du miroir, je me mire dans mes pensées qui régressent, régressent, jusqu’où ? Et alors que mes pas devenaient plus lourds, je sens une immense, enivrante légèreté s'emparer de moi, je cours de plus en plus vite, mon cœur Boum Boum battant la chamade. Défilement des épisodes de ma vie dans ses moindres détails dans ce fabuleux parcours à rebours … Je me vois entamer les tours de piste puis me diriger vers mon véhicule Boum Boum. Je rentre dans ma voiture, mon lourd trousseau de clés à la main Boum Boum. Je retourne chez moi en voiture alors qu'une immense chape de nuages démesurée recouvre l'horizon comme un immense linceul sali, grisâtre Boum Boum.
Je cours dans mon propre corps, dans mon esprit, dans ma propre vie, je l'observe en train de se former. Chaque mouvement effectué, chaque idée associé, je le revis avec une intensité incroyable. Je contemple mes pensées, j'ai une envie terrible parfois de crier à ces folles créatures « Non, pas ainsi, ne prends pas ce chemin, fais autrement », mes pensées folâtres, immuables, invincibles, ivres de la puissance, de l'injonction qui déferle comme une avalanche des pensées qui les précèdent n'entendent pas mes avertissements. Je n'ai aucune prise sur la réalité qui poursuit son implacable déroulement. Et pauvre couillon, je continue à me tromper à chaque fois ;-) Aïe, Ouille, ça fait mal et puis l'on s'en remet … Je me revois sortant de l'avion à Wallis à mon arrivée, prêt à mordre le monde comme un immense fruit qui s'offre à mon appétit.
Je cours dans mon corps, dans ma vie à l'envers et la course s'accélère ... Je suis malheureux, je suis quitté, je suis en couple, je tombe amoureux, je suis dans l'attente de l'amour. Je plonge avec ravissement dans le bain du présent, dans le fleuve immense des souvenirs. Quelle chance j'ai eu, quelle chance j'ai de sentir à nouveau le rythme désordonné de mon cœur dans le battement fabuleux de l'attente, des erreurs, des désillusions, des espérances.
Je cours dans mon corps, dans ma vie à l'envers et la course s'accélère … Je suis en train de contempler le corps de mon père, un jour moi aussi je mourrais, je deviendrais matière inerte, sans vie, sans joie, sans tristesse. Je m'arrête une fraction de seconde dans ma course pour mirer les pensées de l’adolescent que j'étais. Je vois que je suis incapable de comprendre qu'il s'agit d'un point nodal de mon existence, que le souffle de mon père éteint allait continuer de palpiter en moi, que les battements de ses poumons, de son cœur allaient résonner comme un muezzin pulsant son éternel appel cristallin dans ma conscience . Un immense désir de vie me parcourt, secoue, électrise mon esprit, un merci ineffable explose envers mon père, mon géniteur, mon guide. Je sors de la salle pour plonger dans la poursuite folle de mon adolescence et de mes jeunes années.
Je cours dans mon corps, dans ma vie à l'envers, et la course s'accélère ... Voici l'enfance merveilleuse qui se déploie sous mes yeux comme une sève éternelle pour le futur, je deviens rameau, je me rapetisse sous l'ombre enchantée de mon père, ma mère, et à chaque fois je guette l'arrivée de mes frères, ma sœur qui bouleverse à jamais le cercle familial. Le cercle de la famille s'amenuise, je suis seul avec ma grande sœur, mes parents, je découvre la vie dans un « gecekondu » d'Ankara. Et dans « cette maison posée en une nuit », dans cette arche de Noé, le turc résonne autour de moi comme le chant pur des commencements, son flûté, air mélodieux. Je ne suis qu'un bébé de quelques jours, c'est le printemps en Turquie …Je me souviens, ma mère ne cessait de me dire « Tu es né le matin, en même temps que le soleil », je suis dans la pièce d'accouchement un matin pour contempler ma mère adorée que vais-je voir le sang les organes la chair à vif ... je ne vois qu'une immense nappe de soleil qui inonde de lumière la pièce, je me dirige vers la source, je percute le soleil Bang ...
Je continue ma course ivre, haletante, exaltante dans l'espace et le temps. Je cours dans le corps du Temps, dans la vie de l'univers à l'envers, et la course s'accélère ... J' atteins les dimensions du monde, désormais c'est une vision totale du monde que je contemple, je vois chaque moment de l'histoire se dérouler sur mon trajet implacable. Tous les instants de l'humanité, les plus communs, les plus capitaux défilent à l'envers tandis que je cours, je cours ; je sais désormais que chacun de ces événements sont entremêlées dans une union inextricable … Je vois dans une succession étourdissante l'Histoire et sa grande roue écraser les individus sur son passage. La guerre du Vietnam bat son plein, mai 1968, la guerre d'Algérie mais je vois poindre aussi les joies infinies que les individus cueillent au passage comme de fleurs fragiles, éphémères et éternelles, je suis dans l'esprit des grands Hommes comme dans celui des anonymes, des puissants et des écrasés par les engrenages mortels de la politique du monde. Là encore, je me presse vers ces acteurs, je les implore, je les étourdis de mes conseils mais rien n'y fait, le monde continue son parcours vers le futur sans coup férir.
Arrêt brusque du mouvement, le temps se décline, se décompose à l'envers mais au ralenti, où suis-je, où suis-je ? Fin 1944, je suis à Berlin dans une grande salle vide de spectateurs, où les musiciens jouent, composent dans une communion religieuse un chant symphonique, alors que tonnent sur la ville les vibrations viles, monstrueuses de la guerre, que déferle du ciel une vaste mitraille de bombes comme une grande douleur. Je suis au centre de l'abject, à quelques encablures du centre ardent du nazisme enfoui dans un blockhaus. Je reconnais le morceau joué, c'est la symphonie n°3 de Beethoven, l'Eroica, les vibrations du passage de la Marche funèbre me traversent, me transpercent comme des sabres mélodieux. Il me semble palper le son qui va s'étendre dans l'air comme une offrande vibratoire en scrutant les gestes, l'esprit du chef d'orchestre qui gesticule comme un pantin hanté par la musique, animé d'une volonté supérieure à la sienne, celle du monde, celle du destin magnifique et implacable. L'orchestre et le chef ne forment qu'un seul corps, le cœur battant au milieu avec des gestes irrationnels impulse le flux primordial de la vie avec ses accélérations, ses lenteurs. Mes cinq sens s'allient, s'aiguisent, je ressens le son progresser à rebours, redescendre vers sa source  au même tempo que le temps qui n'est que la délicate vibration, distorsion de la matière. Au centre de la tristesse du monde et de la beauté des accords trône ma conscience souveraine. La musique se met au diapason du déchirement sanglant, sanglotant du monde, je capte la conscience commune des musiciens ivres de s'accorder dans le vaste mouvement de l'univers au moment où les contrastes s'exacerbent ; après des pianissimos subtils, je suis sur la crête  d'une  grande accélération déchirante du tempo, puis elle redescend vers sa source, je la contemple en train de se composer. Dans ce moment où chaque instrument de musique participe à l'orage déferlant dont la grâce et la force l'emportent sur la tourmente extérieure de la guerre, il me semble entendre chaque instrument dans un harmonieux et subtil décalage, comme des cœurs vifs battant la chamade mais dont on ne perçoit qu'un seul et tumultueux écho. Pourquoi suis-je ici, me dis-je ?
Furtwängler en concert
Je repars sur ma trajectoire folle, la guerre se déploie devant moi je descends vers son origine, je suis à nouveau au centre d'une autre guerre, la première, matrice du monde moderne. Enfin, mon esprit se dénoue, le cheminement naturel du temps reprend ses droits, sa logique naturelle, celle où l'antérieur précède le postérieur. Où suis-je, où suis-je ? Fin 1917, je suis devant un immeuble ancien à l'allure austère à Paris, le 102 boulevard Haussmann, alors qu'une chape de nuages démesurée recouvre l'horizon comme un immense linceul sali, grisâtre. C'est la fin de ma course, pourquoi, pourquoi ? Mon esprit s'élève jusqu'au deuxième étage, je perçois une présence dans une chambre attenante. Je tente de pénétrer dans celle-ci mais pour la première et dernière fois, mon esprit rencontre une résistance supérieure à la sienne. Je butte à chaque fois contre ce qui se révèle être d'épaisses plaques de liège brut. Mon esprit s'entête ...Dans un ultime souffle impérieux, sous les coups de mon esprit-bélier infatigable, la paroi s’écarte et je pénètre dans la chambre. Qu'allais-je y trouver ? Un cœur ardent tournoyant comme un derviche tourneur dans la vibration de l'amour ? Vision céleste, je vois le dos d'une femme assise en train d'écrire sous la dictée d'un homme qui repose sur un lit en cuivre, à barreaux. Je suis silencieux, je comprends que je dois simplement écouter. D'une voix douce, fluette s'écoule ces quelques mots, comme une eau au cours limpide :« Du moins, si elle m’était laissée assez longtemps pour accomplir mon œuvre, ne manquerais-je pas d’abord d’y décrire les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant une place si considérable, à côté de celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place au contraire prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément comme des géants plongés dans les années, à des époques si distantes, entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps. »
Je me déplace légèrement pour apercevoir l'homme qui dicte, son visage fin semblait éclairé, apaisé, comme lorsqu'on aperçoit la lumière au bout d'un long tunnel. Je l'ai immédiatement reconnu.
M.P.
Il lui dit que c'est fini pour aujourd'hui, qu'il ne se sentait pas la force d'aller au delà ce soir. Ces deux êtres semblent noués l'un à l'autre dans un don réciproque, serviteur et maître. La servante s'affaire autour de lui, enlève un plateau d'argent à son chevet sur une table de nuit ancienne en palissandre et à battants encombrée de manuscrits, de porte-plumes, y dispose de la fleur de tilleul, une petite tasse, un sucrier. Elle lui souhaite une bonne nuit, elle s'en va discrètement.
Je sens le cœur de l'homme battre régulièrement, les espaces de temps s'élargissent entre chaque battement, j'entends le mien qui s'accorde au sien dans un doux frou-frou. Je me dissous dans l'air, je deviens la Nuit qui l'enveloppe, qui le protège comme un vaste manteau. Il prononce quelques paroles avant de s'endormir mais seule la Nuit les entendit.

vendredi 14 février 2014

Florilège de poèmes pour la Saint Valentin

Commencement, choc amoureux ... Battement des cœurs, printemps des corps épris de sensualité, de tendresse dans un don simple, primitif, naturel. Moments intimes, haletants, vibrations de la matière, de la lumière et des sons.

Green
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux.
J’arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée
Rêve des chers instants qui la délasseront.
Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encor de vos derniers baisers ;
Laissez-la s’apaiser de la bonne tempête.
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.
Paul Verlaine « Romances sans paroles »

Approfondissement du sentiment ... Pouvoir magnétisant du regard, qui illumine comme un soleil l'être, qui le célèbre dans l'éternité du présent. Partage dans un couple, sentiment d'une résurrection grâce à l'autre dans le jour, dans le monde, dans le cosmos.

La courbe de tes yeux
La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.
Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,

Parfums éclos d’une couvée d’aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l’innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.

Paul Eluard « Capitale de la douleur »



Elle était tout pour vous, vous avez le sentiment de n'être plus rien ... Où est l'erreur ? Quête fusionnelle vaine, souffrance, enfermement, vous êtes épuisés. Restent la liberté et le souvenir, inaliénables, inaltérables. Et le sourire ...

Chanson du geôlier 
Où vas-tu beau geôlier
Avec cette clé tachée de sang
Je vais délivrer celle que j'aime
S'il en est encore temps
Et que j'ai enfermée
Tendrement cruellement
Au plus secret de mon désir
Au plus profond de mon tourment
Dans les mensonges de l'avenir
Dans les bêtises des serments
Je veux la délivrer
Je veux qu'elle soit libre
Et même de m'oublier
Et même de s'en aller
Et même de revenir
Et encore de m'aimer
Ou d'en aimer un autre
Si un autre lui plaît
Et si je reste seul
Et elle en allée
Je garderai seulement
Je garderai toujours
Dans mes deux mains en creux
Jusqu'à la fin des jours
La douceur de ses seins modelés par l'amour.
Jacques Prévert « Paroles »

Ultime étape : s'élève le temps de la Poésie, amour fidèle qui se vivifie dans le cœur des lecteurs, qui trouve sa renaissance, sa reconnaissance amoureuse dans l'esprit des hommes. Fidélité sans faille des mots à travers les siècles et les siècles à venir.

Allégeance
Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima?

Il cherche son pareil dans le vœu des regards. L'espace qu'il parcourt est ma fidélité. Il dessine l'espoir et léger l'éconduit. Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.

Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s'inscrit son essor, ma liberté le creuse.

Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas?
René Char « Fureur et Mystère »

mercredi 29 janvier 2014

Séjour Fidji à Taveuni : Le maître du Temps


« Nous ne questionnons ni l'être seul, ni le temps seul (…) mais nous nous
enquérons au contraire de leur co-appartenance intime et de ce qui en jaillit »
De l'essence de la liberté humaine, Martin Heidegger

La ballade des trois cascades
J'ai effectué une visite de l'île de Taveuni, surnommée « L'île Jardin » de Fidji, sur une journée. Après une traversée de vingt minutes pour me rendre sur la côte Ouest, j'ai pris un véhicule pour un trajet d'une heure pour faire le tour de l'île sur une route qui longe la côte pour me retrouver sur l'autre versant, direction le parc national « Bouma » et les célèbres cascades de « Tavoro ». Début de la randonnée au milieu d'une palmeraie, la première cascade, la plus populaire de Fidji, se trouve en contrebas d'un pont.

Tavoro – La cascade inférieure

Elle est impressionnante, depuis une hauteur de près de 24 mètres, l'eau dévale vers une piscine dans un décor paradisiaque, au milieu d'herbes et d'arbustes d'un vert resplendissant envahissant la roche. Le cours est impétueux, la course folle et vive des gouttes écumantes commence du cours supérieur pour plonger vers le bassin en quelques secondes, formant une belle chevelure blanche. J'hésite un moment à l'idée de plonger dans l'eau mais je remets celle-ci à plus tard. J'entame la montée, sur un chemin caillouteux aménagé, bordé de barricades en bois. Le début de la randonnée est très facile, mais se profile devant moi une rivière à traverser. Elle est pavée de grosses pierres glissantes, recouvertes de mousse mais une corde permet de joindre l'autre rive. Me voilà transformé en aventurier, Indiana Jones d'un jour sautillant de roche en roche en me tenant fermement à la corde. Le chemin devient herbeux, empli de racines, de cailloux glissants lorsque se profile la deuxième cascade. Elle est moins haute, son tombant est seulement de 15 mètres, le filet d'eau est moins impétueux, il se divise en un jet principal et deux autres secondaires. Je continue la montée, la chaleur devient plus intense, le temps est lourd, pèse sur les poitrines. J'entends quelques oiseaux chanter, je n'arrive pas à les apercevoir, les distinguer dans les branchages épais mais le principal bruit est aussi celui du croassement des crapauds, de nombreux spécimens sillonnent le chemin de randonnée, fuyant dès que s'approche le géant que je suis. Le sol est de plus en plus glissant avec les feuilles gorgées d'humidité, je manque de glisser à un moment, je me rattrape au dernier moment, je dois veiller à marcher avec précaution, une légère descente et je parviens jusqu'à la troisième cascade.
Tavoro – La cascade supérieure

Elle est très belle aussi, elle se divise en trois cours de largeur inégale et le cheminement de l'eau dans la descente est plus sinueux, plus complexe. Son tombant est largement plus faible comparé aux deux autres, la hauteur n'est que de 10 mètres et de fait le cours d'eau semble moins vif, l'eau prend le temps de dévaler la pente en s'attardant le long des roches dures, en rebondissant avec légèreté, allégresse. Les trois jets semblent chanter au diapason l'un de l'autre, s'écouler en cadence, s'élancer avec une ardeur sereine vers le large bassin. Il me semblait que les cascades figuraient la vie elle-même, impétueuse, insouciante au début puis au fur et à mesure que l'on s’élève dans la courbe de l'existence, nous hésitons entre plusieurs chemins, nous en empruntons d'autres plus variés, moins monolithiques qui se réservent plein de surprises, de charmes apaisants, nous sommes moins capables de nous précipiter d'un seul élan, avec les idées intransigeantes, la fougue de notre jeunesse, si belle toutefois, mais nous devenons davantage capables de nous accorder aux autres, au monde lui-même. Nos gestes sont moins rapides certes mais nous prenons le temps de la réflexion, le temps du regard, de la contemplation.  J'espère pouvoir garder la clarté de l'eau vive, rafraîchissante, pure en moi tandis que je m’élève vers la deuxième moitié de la vie, pouvoir m'élancer vers des projets secrets, des pays inconnus, un bel amour, des amitiés durables, prendre des chemins de traverse en toute confiance. 
Chemin retour, se dresse devant moi un obstacle inattendu. Un crapaud se plante au milieu de la route et se pose sur ses pattes arrière, Sphinx immobile me regardant avec une attitude de défi.

Crôa, Crôa, tu me cherches ?

J'essaie de le raisonner, j'approche mon pied à quelques millimètres de son nez, je le frôle mais rien n'y fait, il ne cède pas d'un pouce. Petit David narguant l'immense Goliath, il semble indifférent à mes mouvements, à mes menaces. Que dois-je faire face à une telle insolence, une telle bravitude ? Je m'apprête à l'écraser, le fouler du pied lorsque la conclusion de l'histoire de David et Goliath me revient en mémoire, je flaire le piège, la fronde cachée sous l'abdomen, je le contourne et poursuis mon périple. Et tandis que je m'éloigne, je me demande si le crapaud connaissait l'histoire biblique …
Je parviens à la première cascade, j'enlève mes vêtements trempés de sueur pour profiter de la fraîcheur du bassin. Les hautes parois rocheuses qui l'entourent le préservent de la chaleur pesante environnante, une douce torpeur m'envahit. Je m'approche de la cascade, je lève la tête vers l'azur, je contemple un long moment l'immense féerie blanche, comète écumante dévalant du ciel.

Toboggan ou Jacuzzi ?
Hop Hop j'effectue la route du matin en sens inverse pour me retrouver de nouveau sur la côte Est, direction « Waitavala Waterslide ». Le véhicule s’arrête au bord d'un sentier étroit et après une petite marche de dix minutes au milieu d'herbes hautes, je débouche sur le site. Il s'agit d'une série de mini cascades qui déboulent de bassin en bassin sur un chemin de roches polies, les Fidjiens les utilisent comme toboggans de pierre en glissant le long du courant.

Les toboggans de pierre de Waitavala

Il n'est pas possible d'accéder au haut du toboggan depuis le versant où je me trouve, je traverse le cours d'eau effréné. J'enlève mes chaussures de sport et mon sac de randonnée, je les pose sur une grosse pierre, je me glisse dans l'eau, je dois lutter difficilement contre la force du jet d'eau. Je me retourne pour récupérer mon attirail Zut je ne vois plus qu'une seule chaussure. Je ressors du mini bassin mais l'évidence s'impose, la chaussure est tombé dans la cascade et s'est envolé désormais loin en contrebas. Je descends quelques mètres pour voir si un obstacle pouvait l'avoir bloqué mais pas de chance, elle est définitivement perdue. Je traverse tout de même le courant avec ma chaussure orpheline, je monte le long de la pente, je m'engage dans le toboggan pour commencer la descente en freinant au maximum, en contrôlant la progression. Mais rien n'y fait, la pente se fait moins douce, la vitesse s'accélère, et tout à coup se profilent des chutes plus importantes ... La première je ne peux l'éviter, je dévale d'un bon mètre entraîné par l'impétuosité du courant, la deuxième chute est encore plus dangereuse, les autres je n'ose même pas y penser c'est la fracture assurée ou pire … Je ralentis au maximum, j'écarte mes jambes pour toucher les bords avant l'étranglement qui précède la chute de l'eau ... Je m’agrippe, et au dernier moment, à quelques centimètres du point de non-retour, je freine, m'immobilise ...
J'ai eu peur, je respire avec soulagement avec cette pensée qui s'élève en moi : J'ai perdu ma chaussure, j'ai failli me casser les reins, l'aventurier à quat' francs six sous, l'Indiana Jones de pacotille se doit d'arrêter son périple là, à cet endroit. Ces toboggans sont faits pour les jeunes enfants au corps en caoutchouc, ils sont dangereux pour des personnes plus âgées comme moi, les risques de chutes, de brûlures, d'hématomes sont omniprésents. Je me recroqueville dans le bassin de rétention, profitant des bouillons d'écume, du jacuzzi improvisé pour me masser le dos. Je me mets devant l'embouchure et puisque je ne peux prétendre au titre de grand aventurier, je me décide à tenter un exploit extraordinaire, faire « bouchon » à l'extrémité du bassin, l'eau me presse, me martèle, bondit autour de moi, les flocons d'écume dansent la gigue folle sur ma peau, je résiste des dizaines de secondes jusqu'à ce que la pression soit trop intense. Mon ego est guéri, j'ai réussi l'opération "bouchon" ;-)
Sur la suggestion du guide, hindou converti à la religion chrétienne, je suis allé voir l'église de la mission catholique de Wairiki, bel édifice blanc délavé, de taille modeste aux verrières en forme romane. J'étais gêné à l'idée d'entrer dépenaillé, avec un seul pied chaussé mais l'église est vide, elle semblait être en cours d'aménagement pour une fête religieuse. Sur les murs, les quatorze stations de la crucifixion du Christ étaient représentées sur des fresques peintes en bois. Je reconnais nombre d'entre elles mais je suis intrigué par la présence de la légende de Véronique, absente des Évangiles canoniques, qui offre son voile à Jésus lors de sa montée au calvaire pour qu'il puisse essuyer son front. Lorsque celui-ci le lui rend, l'image de son visage s'y est miraculeusement imprimée.

Le voile de Véronique

La ligne de changement de date
Dernière étape de l'excursion sur Taveuni. Je laisse ma chaussure dans la voiture, je me dirige pieds nus vers le site. L'herbe du terrain de jeu qui jouxte l'emplacement vient d'être coupée, la sensation est agréable même si cela pique très légèrement par moment la plante des pieds.

Kézaco, la ligne de changement de date ? C'est la ligne longitude imaginaire du 180°, antiméridien placé à l'exact opposé du méridien de Greenwich. La terre tourne autour de son axe en 24 heures. Le système horaire mondial est représenté par 24 lignes de longitude éloignés chacune d'une heure ou 15° de longitude. Imaginez que vous soyez à Greenwich le mercredi 29 janvier à 12h, en plein midi. 15 ° de longitude à l'ouest, il est 11 h tandis que 15 ° à l'est de Greenwich, il est 13h. Bondissez ainsi de longitude horaire en longitude horaire autour de la terre, vous vous retrouvez à l'est de l'antiméridien, il est 1h du matin le mercredi 29 tandis qu'à l'ouest de cette ligne, il est 23 heures de la nuit. Et au 180° de longitude, il est très exactement minuit et un nouveau jour, le 30 janvier va naître. C'est la ligne qui marque la fin de la journée et celle où une nouvelle journée commence ; à l'est c'est hier, à l'ouest c'est aujourd'hui. Cette ligne n'est pas respecté scrupuleusement par les pays, certains pays du Pacifique qui commercent avec la Nouvelle Zélande et l'Australie préfèrent par exemple se placer dans la même journée que ces pays, la ligne réelle de changement d'horaire est déviée.
Cela implique qu'un voyageur allant vers l'ouest et franchissant la ligne de changement de date doit ajouter un jour à la date affichée sur sa montre. D'une façon similaire, un voyageur se déplaçant vers l'est doit retrancher un jour, il peut arriver à un horaire qui précède l'heure de son départ, un jour avant. La découverte de cette étrangeté date du périple autour du monde de l'équipage de Magellan. De retour en Espagne, les marins sont persuadés du jour de la semaine car ils ont tenus un décompte rigoureux des jours mais on leur assure que le jour est différent. Un marin, Antonio Pigafetta dénoue le problème en s'appuyant sur le fait que la Terre est bien ronde.
J'avais été fasciné par la lecture du roman de Jules Verne « Le tour du monde en quatre-vingts jours » quand j'étais adolescent, qui utilise comme ressort dramatique dans la scène finale ce phénomène. Me voici à l'endroit du commencement du jour en ayant suivi les traces de Phileas Fogg. Taveuni est un des rares territoires habités traversé par la ligne de changement de date. C'est un simple point marqué par une pancarte. Trois autres personnes se trouvent là, deux touristes et un Fidjien avec qui je m'entretiens quelques instants. Il me confie être pasteur de l’Église qui se trouve à quelques mètres de l'emplacement, j'aperçois derrière lui une baraque de fortune sens dessus dessous, dans un état de délabrement avancé, aux tôles de fer défoncés dans lequel je distingue quelques rangées de bancs en pagaille tandis qu'au fronton on peut lire l'inscription « Église du méridien 180° ». Jésus est un marqueur historique puisqu'il y a un avant Jésus Christ et un après, mais il est aussi à l'endroit où tout nouveau jour commence me dis-je.

A ma gauche le passé ; à ma droite l'avenir

Le tourbillon du derviche-tourneur
 
Je suis l'instant exact du centre de ma vie. J'adopte la position du derviche-tourneur : Tension de ma paume gauche tournée vers la terre et l'est, vers le passé ; extension de ma paume droite tournée vers le ciel et l'ouest, vers le futur. J'entends le son du tambour de la Mort qui résonne dans mon oreille droite ; le son me parvient-il depuis demain, depuis la semaine prochaine ou d'une distance de quarante-quatre années ? Peu importe, je m'incline devant sa puissance, son impérieuse nécessité, ses vibrations mélodieuses, apaisantes ne quitteront plus jamais ma mémoire. Et je commence à tournoyer sur la ligne du changement du jour. Je ressens la grâce vive du passé transiter à travers mon corps, les possibilités infinies du futur me sourire ; le courant intérieur que je capte de ma main droite, depuis la terre et, que je diffuse de ma main gauche, vers le ciel démesuré, à la fois caresse et courant impétueux, s’accélère, devient vertigineux. Je tournoie sans fin, une poussière blanche irréelle se soulève, m'enveloppe comme une robe couleur d'astre.
Je suis l'instant exact du centre de ma vie. Pour les peuples anciens de Mésopotamie et le peuple Arayama, le passé connu est devant soi tandis que le futur, inconnu, invisible est derrière. Dans nos sociétés obnubilés par l'avenir, le passé est derrière soi tandis que l'on avance vers le futur. Au fur et à mesure que je tournoie, je sais que le passé est la Terre, à ma gauche, charnelle, somptueuse, irréversible tandis que le Ciel à ma droite, ordonnance de nos esprits, est le futur, qu'il me contemple en toute confiance, m'adresse des clins d’œil affectueux. Le Temps s'écoule en moi, je palpite en lui ; je suis le Temps incarné. Mes atomes battent à l'unisson du soleil, des lointaines constellations perdues dans les milliards de galaxie. Mon corps a gardé la mémoire de leurs explosions, de leurs jaillissements dans l'espace,  mon existence est à l'instar de ses sœurs-étoiles irremplaçable, réelle à tout jamais pour l'éternité. Nous ne formons qu'une seule et même substance. Tourbillon de mon corps, étreinte du passé et du futur dans la vibration du présent, en accord avec le monde.
Je suis l'instant exact du centre de ma vie. Épiphanie, Révélation du Semâ, Joie parfaite en moi. Affleurement continuel du terreau du passé dans la grâce des illuminations de l'instant présent, pont suspendu entre deux rives, je transmets cette sensation vers l'avenir, le mien ainsi que  celui de l'humanité auquel je suis arrimé, inextricablement, voluptueusement emmêlé. Je tourne de plus en plus vite, gauche-droite, gauche-droite qui désormais se confondent, passé, futur et présent vibrent à l'unisson, je me mets au diapason de la vitesse des électrons qui palpitent dans mon corps, je suis souffle ardent, pur. Bouillonnement de mon sang traversé par les éclairs de mes pensées ... Déchaînement des couleurs et des sons ... Ivresse charnelle et spirituelle ... Cyclone de palpitations et de frissons ... Ma chair, mon esprit s'embrase dans le battement de l'instant présent, qui renouvelle sans cesse le passé, j'ai la révélation dans l'éveil absolu de la fugacité, de la radicalité merveilleuse de ce moment qui viendra s'enfoncer dans ma mémoire, qui embrassera à tout jamais mon être entier, devenu la durée d'une danse, d'un tournoiement autour de mon propre axe ce qu'il ne cesse d'être, Temps pur fusionné dans l'être. J'exulte.

samedi 25 janvier 2014

Séjour Fidji à Taveuni : Sommeils et Merveilles


« Vous n’êtes pas une goutte dans l’océan, vous êtes tout l’océan dans une goutte »
Mevlana

D'une rive à l'autre
Deuxième séjour à Fidji. Cette fois, j'avais choisi l'île de Taveuni, la troisième île en superficie de l'archipel car je voulais réaliser des vacances centrées sur la plongée ; ce coin du Pacifique est mondialement célèbre pour quelques spots de plongée, c'est la capitale mondiale des coraux mous.
Je suis au bord de l'océan Pacifique après avoir été récupéré par un taxi à la descente de l'avion. J'ai pris une réservation au « Dolphin Bay Retreat » qui ne se trouve pas directement sur l'île de Taveuni mais sur la grande île de Vanualevu après une traversée de 11 kms qui dure normalement 20 minutes. Le ciel est menaçant, je vois s'approcher un bateau blanc effilé avec deux hommes qui manœuvrent pour s'approcher de la côte en éprouvant de grandes difficultés en raison de l'agitation de l'océan. J'enlève mes chaussures pour monter sur l'embarcation mais les vagues se projettent sur la bas de mon pantalon, je suis trempé jusqu'aux genoux. Je m'assieds sur un siège qu'ils ont pris soin d'essuyer, nous prenons la direction de l'hôtel en compagnie de deux autres membres du personnel qui attendaient avec moi ; ils m'offrent un ciré qui s'avérera utile avec la pluie qui commence à tomber sur nous. Je suis inquiet pendant toute la traversée. L’esquif est frêle, les vagues sont hautes. Nous ne cessons d'être balancés par la houle, la pluie intermittente mais après une traversée de près de trois quarts d'heure Ouf voici la rive providentielle.
Après le repas, je rentre dans le petit bungalow que j'ai loué, au confort fruste. La chambre à coucher est éclairée d'une lumière pâlotte, l'ensemble des installations fonctionne à l'énergie solaire avec une possibilité de stockage limitée. Je lis quelques instants avant d'aller me coucher. J'entre dans le lit, en écartant les voiles d'un grand moustiquaire qui entoure le lit à colonnes. Au début, je dois veiller à renforcer certains interstices, la voile du moustiquaire est à quelques endroits trouée. Je me couche sous le dôme rectangulaire de tulle, j'ai du mal à m’endormir. Dehors, une torche flambe en tremblant sous le vent, sa lumière décline lentement dans la pénombre environnante. Je flotte entre vie et trépas ...Suis-je en train de mourir dans ce lit à baldaquin, prêt à devenir un gisant pétrifié, figé sur cet autel vacillant à la dernière lueur d'un feu lointain ? Suis-je aux bornes d'une nouvelle vie dans cette immense chrysalide en tissu, chenille en pleine métamorphose, cœur-papillon en passe de s’éveiller d'un grand sommeil ?

Émerveillements et Tracas

Première plongée le lendemain. Principe identique au précédent plan plongée à Savu Savu, tout est pris en charge, je n'ai malheureusement à mon grand regret pas la possibilité de démontrer mes dons techniques en matière de préparation du matériel technique. Nous nous dirigeons vers le site de « Corral Garden - Le Jardin de Corail ». Tout de suite, c'est l'enchantement. Taveuni est la capitale mondiale des coraux mous sans doute, mais c'est aussi et surtout la profusion des poissons rencontrés tout au long des ballades qui donne le sentiment à chaque fois de contempler un spectacle unique. Sur chaque amas de corail se presse une multitude de poissons colorés, bigarrés, magnifiques. Sur le chemin, je croise une murène géante qui ondule à coups de virages insensés le long des coraux, cherchant vainement une cavité pour se cacher de nos regards. Je n'avais vu cet animal que sortant la tête de sa retraite, dardant l'extrémité de son corps pour communiquer en moi la crainte. Ici, malgré sa taille de près de deux mètres, le poisson-serpent me semble nu, fragile, ses ondulations frénétiques, nerveuses pour s'échapper sont animées visiblement par le sentiment de la peur.

Murène géante

Nous émergeons de l'eau. Je me sens mal, j'ai pris dans la précipitation avant de monter sur le bateau des pilules contre le mal de mer mais elles seront insuffisantes ce jour-là. Une fois à bord, je me penche depuis la coque vers l'eau à l'abri des regards et dans un don sublime, irrévocable, j'offre mon petit déjeuner aux profondeurs ... Le moniteur me conseille, outre l'absorption des pilules avant le repas, de boire du thé au lieu du café traditionnel et de manger léger. Ces conseils me permettront d'être en meilleure forme les jours suivants, mais en attendant la galère s'éternise ... Après la décompression, c'est la deuxième randonnée marine sur le site « Fish Factory – L'Usine à Poissons ». Qui sait, peut-être une fabrique sous-marine secrète à proximité projette à profusion des poissons pour colorer, magnifier le paysage ? En veux-tu, en voilà, je me promène d'un bouquet de coraux à l'autre, impressionné par ce tableau féerique.

Le meilleur spectacle reste à venir, nous nous approchons d'un tombant lorsque commencent à s'entremêler trois bancs de poissons, les balistes bleus, les fusiliers bleus rehaussés d'une nuance de jaune et les poissons-cochers à la robe noire et jaune. J'avais déjà vu une telle scène à Wallis mais la quantité de la faune sous-marine est telle qu'elle semble embrasser l'ensemble de ma vision. Ils déambulent en bande, les espèces s'entrecroisent, s'éloignent, reviennent langoureusement. On pressent une lutte sourde entre les trois bancs, une lutte pour l'espace, pour la nourriture, mais sans combat direct. Ils se frôlent, s’emmêlent, se démêlent, entament de brusques mouvements pour rejeter les autres, leurs trajectoires se nouent comme les immenses fils d'une tapisserie vivante, constamment renouvelée. C'est la fin, hélas ... Le temps de la ballade, j'ai oublié mes soucis gastriques mais lors de la remontée, je vais presque vomir dans l'embout et dès que je sors la tête hors de l'eau, je crache, je hoquète malgré moi sans avoir le temps de m'éloigner les derniers débris bruns de mon déjeuner sous les yeux dégoûtés de mes compagnons de plongée qui détournent leur regard. Répugnance pour les humains, délice pour la faune, j'aperçois un poisson qui se jette sur mon dégueulis … Quand je rentre, fatigué par les deux plongées de suite, je m'endors d'un sommeil de plomb. Cela allait devenir la règle pendant les autres journées, je suis complètement abruti à la fois par l'effort fourni dans les plongées, le poids pesant de la pression qui s'abat encore sur moi ainsi que l'absorption des pilules contre le mal de mer qui ont un effet somnifère, je me réveille trois heures après, le cerveau lourd, enténébré ...
Spectacles féeriques
Images de trois randonnées qui s’enchevêtrent dans mes souvenirs au magnifique site du « Great White Wall – Grand Mur Blanc » … Nous descendons à une profondeur de plus de 25 mètres le long d'un tombant. Après quelques dizaines de mètres, celui-ci tombe à pic de manière vertigineuse, comme un immense mur d'escalade, commencent alors à apparaître d'étranges coraux mous en forme de duvets, de plumes émergeant de la paroi, de taille réduite et de couleur blanche, qui scintillent dans les profondeurs. Ils se multiplient le long de la falaise, brillent, phosphorent comme la constellation de la Voie lactée sous nos regards étonnés. Ils sont présents jusqu'à une profondeur de 70 à 80 mètres d'après le moniteur. Passage à travers un tunnel qui telle une artère de roche débouche sur une petite esplanade. Dans l'artère, des dizaines de poissons rouges aux yeux globuleux dérangés par notre équipée nous frôlent, nous dépassent. Dans une cavité à l'intérieur du tunnel, une tortue endormie, rêveuse, soupire. Nous débouchons sur une terrasse d'où surgissent une bouée attachée au sol ainsi qu'un récif de corail. Nous entamons le tour du récif, je suis l'un des derniers. Je me retourne, je vois un requin à pointe blanche à une vingtaine de mètres. Aucune inquiétude, j'ai l'habitude de ces carnassiers, j'en ai vu beaucoup à Wallis et lors de mes différentes randonnées sous-marines. En règle générale, ils viennent par curiosité nous regarder quelques instants, ils sont très sensibles au bruit mais notre odeur ne les intéresse pas, ils se nourrissent exclusivement de poissons et crustacés. De nature fondamentalement timide et casanière, ils s'échappent en règle générale rapidement. J'avance difficilement car un courant contraire s'est formé. Je me retourne au bout de quelques minutes, quelle n'est pas ma surprise de voir que le requin ne s'est pas éloigné, il s'est même rapproché de quelques mètres ou est-ce moi qui ait reculé, il semble me guetter, me fixer du regard, m'attendre avec un sourire narquois. Je redouble d'énergie, je palme avec de plus en plus d'efforts, je me retourne, il se dresse toujours face à moi.
 
Requin à pointe blanche

Quoi qu'on dise, quoi que je fasse, la légende du requin est en moi, je sens la peur qui monte, qui commence à saisir mes entrailles. Derrière moi se trouve un aspirant-moniteur qui perçoit ma peur, je le vois commencer à rire mais il me vient gracieusement en aide, il me pousse avec les mains sur les fesses. Plus expérimenté et plus puissant des cuisses que moi, j'arrive grâce à sa propulsion à progresser véritablement. Je me retourne une dernière fois Ouf le requin a disparu … Nous allons nous amarrer à la bouée pour faire le pallier de décompression lorsqu'un des compagnons de plongée fait signe en nous montrant le sol, nous formons une petite auréole autour de cet emplacement. Au début, je ne vois rien qu'une petite masse gélatineuse étrange avec un point noir, qui semble légèrement palpiter. La gélatine s'élargit, s'épaissit puis se rétrécit tour à tour lorsque je comprends tout à coup qu'il s'agit d'un poulpe qui a réussi à se réfugier dans un renfoncement minuscule, c'est uniquement un petit bout de son œil effrayé qui surgit de temps en temps pour observer ce qu'il considère être des prédateurs. A chaque fois que l'un d'entre nous esquisse un geste vers lui, il se ratatine dans sa retraite puis il esquisse de nouveau une tentative pour sortir de la cavité.
Poulpe à propulsion

Autre site magnifique, celui de « Cabbage Patch » qui porte le nom de l'étrange amoncellement de coraux feuilles qui se trouve à cet emplacement. Belle journée quand nous nous rendons là bas, le soleil se met de la partie, emplit l'horizon tandis que des ribambelles de poissons minuscules verts-bleus sauteurs accompagnent notre équipée, bondissent hors de l'eau pour replonger vers l'océan. Début de l'exploration, le moniteur nous arrête pour nous montrer un ver marin sur un corail dur, le ver arbre de Noël en forme spiralée et de forme conique, aux allures de sapin, d'une couleur jaune éclatante.
Joyeux Noël dans l'océan ...

Le ver vit sur la fondation calcaire du corail, en symbiose avec celui-ci, le protégeant de prédateurs tel que certaines espèces d'étoiles de mer consommateurs de coraux. Lorsque nous nous approchons encore un peu, le ver perçoit  notre présence et se glisse soudainement dans une fente du corail. Sur le chemin, un immense bénitier, plus gros mollusque des profondeurs, posé sur les fonds coralliens tend ses deux valves comme deux lèvres géantes ondulées, aspirant les algues aux alentours. Autre spectacle insolite, nous contemplons à une certaine distance une colonie d' hétérocongres, poissons longs et surtout très minces, qui ont la particularité de vivre à l'intérieur des fonds sablonneux, qui surgissent tels des brins d'herbe flottants. A la moindre vibration insolite, ils s'enfoncent dans le sol. Enfin, nous commençons à apercevoir un ou deux amas de corail feuille. Il s'agit d'un immense corail dur de couleur verte dont les plaques s'enroulent comme de grandes feuilles de salade. Quelques coups de palme plus loin, c'est l’apothéose verte : en face de nous, c'est une colline constitué de dizaines et dizaines de coraux feuilles encastrés les uns à côté des autres. Nous planons au dessus de ce monticule magique vert pour gagner l'autre côté puis le moniteur nous entraîne à nouveau dans le sens inverse. Nous sommes cette fois-ci à contre-courant, c'est plus difficile mais le spectacle s'éternise, tandis qu'un banc de poissons fusiliers bleus traversent comme des éclairs notre champ de vision. Autre vision inoubliable lors d'une exploration, celle d'une méduse géante bleue, de forme sphérique qui porte en anglais l’appellation bien nommée de «Crown Jellyfish - Méduse Couronne ».
Une couronne pour les Rois

Tel un ressort gigantesque, elle ne cesse de descendre et de monter. La méduse n'a pas de système de propulsion horizontal, elle se laisse uniquement portée par les courants. Toute la palanquée des plongeurs l'entoure comme une petite ronde, nous l'accompagnons un petit moment. Le moniteur touche la méduse, et nous encourage à le faire. Sensation étrange de sentir une masse liquide, autre que l'eau qui nous entoure, à travers une membrane qui me surprend par son épaisseur, mon index se voit opposer une nette résistance. Nous allons partir, je lui jette un dernier regard, je rêve de porter la couronne sur mon front, de m'écrier, « Je suis le roi du Monde, le souverain des Océans » …
Après mes réveils en fin d'après-midi, je lézarde le long de la plage en compagnie des autres hôtes en attendant le repas, en jouant aux jeux proposés par la réception. Quelques bébés requins s'aventurent non loin de là, ils évitent les fonds trop profonds avant d'avoir la maturité nécessaire pour éviter les prédateurs qui les guettent, nous passons de longs moments à essayer de capter leur présence pour les photographier. Je joue parfois avec Keshi et Leka, les deux chiens de l'hôtel, peu farouches, toujours en quête de caresses comme la dizaine de chats qui se promènent dans la propriété. J'ai la surprise de voir débarquer au bout d'une semaine le seigneur des anneaux-bulles, Matt, que j'avais rencontré lors de ma précédente venue à Fidji et qui était venu plonger à Taveuni juste avant son retour en Australie. Il m'offre encore le spectacle de beaux anneaux qui se gonflent et explosent en mille morceaux pendant les excursions. Une très belle nuit sous les étoiles, quatre membres du personnel, frère, sœurs, cousine, nous gratifient de belles chansons anglaises et fidjiennes en nous offrant le kava, mais un kava « light », allégé pour les touristes. Leurs très belles voix s'accordent, se nouent dans l'instant présent, la grâce dans la douce ivresse du kava pour aller se perdre dans l'immense nuit du monde.
Le poids des ans
Mes dernières nuits sont agitées. Je commence à ressentir un mal de dos persistant. Ce n'est que l'avant dernier jour que je comprends que c'est lié à la ceinture de plomb que l'on doit nouer autour de sa taille pendant les randonnées sous-marines. A Fidji, ils emploient de bouteilles en aluminium, plus légères que les bouteilles de plongée en acier, d'où la nécessité de lester avec ces kilos supplémentaires. Je décide tout de même de plonger le dernier jour au « Barracuda Point – Lieu des Barracudas ». J'accompagne la palanquée, un peu en retrait de mes compagnons. Au début, trois barracudas, vastes poissons en forme de sabres noirs effilés transpercent notre espace. Je m'éloigne encore de mes camarades lorsque lentement, quelques vivaneaux rouges s’incrustent voluptueusement à mes côtés comme dans un rêve éveillé. Je respire à peine les bras croisés sur ma poitrine, j'évite de faire éclater de grosses bulles, je suis progressivement entouré d'une vingtaine ou trentaine de poissons, je suis confondu à l'intérieur d'eux, dans leur banc. Je me figure que je suis l'un d'entre eux, je respire par mes branchies, je donne de légers coups de nageoire pour avancer, mes écailles resplendissantes, rouges passion laissent glisser l'eau avec douceur, délicatesse. Infime poisson perdu dans les profondeurs, je flotte en harmonie avec l'océan, le monde, les incommensurables espaces du ciel. De toute éternité, j'ai habité les fonds sous-marins, en naviguant paresseusement avec mes congénères, je voguais ainsi me rapprochant de la surface, captant les rayons rafraîchissants du soleil le jour, palpitant aux mille feux lointains des étoiles la nuit, déambulant dans les grottes basaltiques, qui s'entrouvraient devant moi comme de vastes portiques … mais tout à coup, dans un mouvement brusque, les vivaneaux accélèrent et me laissent au bord de la route, orphelin. Quelques vigoureux coups de palme et je rejoins la palanquée. Nous explorons un massif corallien, quelques diagrammes orientaux, poissons craintifs au corps rayé blanc et noir et munies de nageoires jaunes à taches, jouent à cache-cache dans les anfractuosités des récifs.
Diagramme oriental

Nous continuons la randonnée lorsque tout à coup, un violent courant se lève en face. J'ai trouvé les ballades de Taveuni magnifiques mais elles ne sont pas faites pour des purs débutants, nous devons alors lutter pied à pied avec le cours d'eau sous-marin qui entraîne avec violence en sens contraire. La consommation d'air augmente à une vitesse folle tandis qu'il faut palmer avec vigueur pour progresser. Nous débouchons sur un terre-plein rempli de récifs coralliens, le calme est revenu pour l'attente du palier de décompression. Dernière image captée avant la remontée, de grands poissons à la robe jaune plongent dans les interstices des coraux, comme des rayons de soleil bondissants, pour picorer, capter la nourriture qui s'y cache.
Le mal de dos s'est évidemment approfondi après la dernière excursion. Je gis sur le lit, avec une grande douleur au niveau des hanches. Toute la journée de transit à Nandi, je tente continuellement des mouvements d'assouplissement en espérant que la douleur passe.