samedi 15 mars 2014

Temps perdu, Temps retrouvé


« L'amour, c'est l'espace et le temps rendus sensibles au cœur »
Marcel Proust, La Prisonnière


Je me rends au stade en voiture alors qu'une chape de nuages démesurée recouvre l'horizon comme un immense linceul sali, grisâtre. Je sors de la voiture, mon lourd trousseau de clés à la main. Je me dirige vers le stade puis j'entame mes tours de piste.

Chaque reprise d’entraînement m'arrache de plus en plus d'efforts avec le temps qui passe. Désormais, j'entame une course avec mon corps qui s'abîme, qui se régénère avec plus de lenteur, mes organes savent qu'il est impossible de croître, de s'amplifier mais ne font que résister, vaillamment, au mouvement irrépressible du déclin, de l'engloutissement inévitable vers la disparition. Mes pieds sont plus lourds à soulever, finies les années de plume, me voilà englué dans les années de plomb. Comme un boxeur cogné de coups, mitraillé par l'adversaire mais déterminé, obstiné, je me dois d'avancer … Je cours, je cours, ma force vitale se déverse vers le grand ciel qui s'obscurcit désormais de plus en plus vite avec l'approche de l'hiver austral. Explosion des nuages dans les nuées, la pluie qui s'éjecte des nuages crevés s'écoule sur moi, suinte à grosses gouttes de mes vêtements, de mon corps. Au début, la sensation est rafraîchissante mais la chaleur aidant, l'humidité commence à devenir étouffante, j'ai le sentiment de courir dans une étuve, un hammam. Je suis fatigué, je ralentis, je m'arrête … Je me retourne, je regarde derrière moi, j'ai vieilli si vite, tant de temps perdu, gâché, qu'ai-je accompli dans ma vie ? Si seulement je pouvais entamer une cure de jouvence, me baigner à nouveau dans l'euphorie de quelques jours anciens, dans la joie pure, vibrante, où jamais ne pesait sur moi le sentiment d'inaccomplissement, de néant.
Soudain sensation étrange, glissement irréel, j'entame à nouveau ma course mais dans le sens inverse … Je cours dans mon propre corps en faisant la trajectoire à l'envers, j'entame une vaste, immense course vers mon passé, je vois dans une explosion d'éclairs les immenses gouttes de mes pensées se former en miroir de mes organes et miroir du miroir, je me mire dans mes pensées qui régressent, régressent, jusqu’où ? Et alors que mes pas devenaient plus lourds, je sens une immense, enivrante légèreté s'emparer de moi, je cours de plus en plus vite, mon cœur Boum Boum battant la chamade. Défilement des épisodes de ma vie dans ses moindres détails dans ce fabuleux parcours à rebours … Je me vois entamer les tours de piste puis me diriger vers mon véhicule Boum Boum. Je rentre dans ma voiture, mon lourd trousseau de clés à la main Boum Boum. Je retourne chez moi en voiture alors qu'une immense chape de nuages démesurée recouvre l'horizon comme un immense linceul sali, grisâtre Boum Boum.
Je cours dans mon propre corps, dans mon esprit, dans ma propre vie, je l'observe en train de se former. Chaque mouvement effectué, chaque idée associé, je le revis avec une intensité incroyable. Je contemple mes pensées, j'ai une envie terrible parfois de crier à ces folles créatures « Non, pas ainsi, ne prends pas ce chemin, fais autrement », mes pensées folâtres, immuables, invincibles, ivres de la puissance, de l'injonction qui déferle comme une avalanche des pensées qui les précèdent n'entendent pas mes avertissements. Je n'ai aucune prise sur la réalité qui poursuit son implacable déroulement. Et pauvre couillon, je continue à me tromper à chaque fois ;-) Aïe, Ouille, ça fait mal et puis l'on s'en remet … Je me revois sortant de l'avion à Wallis à mon arrivée, prêt à mordre le monde comme un immense fruit qui s'offre à mon appétit.
Je cours dans mon corps, dans ma vie à l'envers et la course s'accélère ... Je suis malheureux, je suis quitté, je suis en couple, je tombe amoureux, je suis dans l'attente de l'amour. Je plonge avec ravissement dans le bain du présent, dans le fleuve immense des souvenirs. Quelle chance j'ai eu, quelle chance j'ai de sentir à nouveau le rythme désordonné de mon cœur dans le battement fabuleux de l'attente, des erreurs, des désillusions, des espérances.
Je cours dans mon corps, dans ma vie à l'envers et la course s'accélère … Je suis en train de contempler le corps de mon père, un jour moi aussi je mourrais, je deviendrais matière inerte, sans vie, sans joie, sans tristesse. Je m'arrête une fraction de seconde dans ma course pour mirer les pensées de l’adolescent que j'étais. Je vois que je suis incapable de comprendre qu'il s'agit d'un point nodal de mon existence, que le souffle de mon père éteint allait continuer de palpiter en moi, que les battements de ses poumons, de son cœur allaient résonner comme un muezzin pulsant son éternel appel cristallin dans ma conscience . Un immense désir de vie me parcourt, secoue, électrise mon esprit, un merci ineffable explose envers mon père, mon géniteur, mon guide. Je sors de la salle pour plonger dans la poursuite folle de mon adolescence et de mes jeunes années.
Je cours dans mon corps, dans ma vie à l'envers, et la course s'accélère ... Voici l'enfance merveilleuse qui se déploie sous mes yeux comme une sève éternelle pour le futur, je deviens rameau, je me rapetisse sous l'ombre enchantée de mon père, ma mère, et à chaque fois je guette l'arrivée de mes frères, ma sœur qui bouleverse à jamais le cercle familial. Le cercle de la famille s'amenuise, je suis seul avec ma grande sœur, mes parents, je découvre la vie dans un « gecekondu » d'Ankara. Et dans « cette maison posée en une nuit », dans cette arche de Noé, le turc résonne autour de moi comme le chant pur des commencements, son flûté, air mélodieux. Je ne suis qu'un bébé de quelques jours, c'est le printemps en Turquie …Je me souviens, ma mère ne cessait de me dire « Tu es né le matin, en même temps que le soleil », je suis dans la pièce d'accouchement un matin pour contempler ma mère adorée que vais-je voir le sang les organes la chair à vif ... je ne vois qu'une immense nappe de soleil qui inonde de lumière la pièce, je me dirige vers la source, je percute le soleil Bang ...
Je continue ma course ivre, haletante, exaltante dans l'espace et le temps. Je cours dans le corps du Temps, dans la vie de l'univers à l'envers, et la course s'accélère ... J' atteins les dimensions du monde, désormais c'est une vision totale du monde que je contemple, je vois chaque moment de l'histoire se dérouler sur mon trajet implacable. Tous les instants de l'humanité, les plus communs, les plus capitaux défilent à l'envers tandis que je cours, je cours ; je sais désormais que chacun de ces événements sont entremêlées dans une union inextricable … Je vois dans une succession étourdissante l'Histoire et sa grande roue écraser les individus sur son passage. La guerre du Vietnam bat son plein, mai 1968, la guerre d'Algérie mais je vois poindre aussi les joies infinies que les individus cueillent au passage comme de fleurs fragiles, éphémères et éternelles, je suis dans l'esprit des grands Hommes comme dans celui des anonymes, des puissants et des écrasés par les engrenages mortels de la politique du monde. Là encore, je me presse vers ces acteurs, je les implore, je les étourdis de mes conseils mais rien n'y fait, le monde continue son parcours vers le futur sans coup férir.
Arrêt brusque du mouvement, le temps se décline, se décompose à l'envers mais au ralenti, où suis-je, où suis-je ? Fin 1944, je suis à Berlin dans une grande salle vide de spectateurs, où les musiciens jouent, composent dans une communion religieuse un chant symphonique, alors que tonnent sur la ville les vibrations viles, monstrueuses de la guerre, que déferle du ciel une vaste mitraille de bombes comme une grande douleur. Je suis au centre de l'abject, à quelques encablures du centre ardent du nazisme enfoui dans un blockhaus. Je reconnais le morceau joué, c'est la symphonie n°3 de Beethoven, l'Eroica, les vibrations du passage de la Marche funèbre me traversent, me transpercent comme des sabres mélodieux. Il me semble palper le son qui va s'étendre dans l'air comme une offrande vibratoire en scrutant les gestes, l'esprit du chef d'orchestre qui gesticule comme un pantin hanté par la musique, animé d'une volonté supérieure à la sienne, celle du monde, celle du destin magnifique et implacable. L'orchestre et le chef ne forment qu'un seul corps, le cœur battant au milieu avec des gestes irrationnels impulse le flux primordial de la vie avec ses accélérations, ses lenteurs. Mes cinq sens s'allient, s'aiguisent, je ressens le son progresser à rebours, redescendre vers sa source  au même tempo que le temps qui n'est que la délicate vibration, distorsion de la matière. Au centre de la tristesse du monde et de la beauté des accords trône ma conscience souveraine. La musique se met au diapason du déchirement sanglant, sanglotant du monde, je capte la conscience commune des musiciens ivres de s'accorder dans le vaste mouvement de l'univers au moment où les contrastes s'exacerbent ; après des pianissimos subtils, je suis sur la crête  d'une  grande accélération déchirante du tempo, puis elle redescend vers sa source, je la contemple en train de se composer. Dans ce moment où chaque instrument de musique participe à l'orage déferlant dont la grâce et la force l'emportent sur la tourmente extérieure de la guerre, il me semble entendre chaque instrument dans un harmonieux et subtil décalage, comme des cœurs vifs battant la chamade mais dont on ne perçoit qu'un seul et tumultueux écho. Pourquoi suis-je ici, me dis-je ?
Furtwängler en concert
Je repars sur ma trajectoire folle, la guerre se déploie devant moi je descends vers son origine, je suis à nouveau au centre d'une autre guerre, la première, matrice du monde moderne. Enfin, mon esprit se dénoue, le cheminement naturel du temps reprend ses droits, sa logique naturelle, celle où l'antérieur précède le postérieur. Où suis-je, où suis-je ? Fin 1917, je suis devant un immeuble ancien à l'allure austère à Paris, le 102 boulevard Haussmann, alors qu'une chape de nuages démesurée recouvre l'horizon comme un immense linceul sali, grisâtre. C'est la fin de ma course, pourquoi, pourquoi ? Mon esprit s'élève jusqu'au deuxième étage, je perçois une présence dans une chambre attenante. Je tente de pénétrer dans celle-ci mais pour la première et dernière fois, mon esprit rencontre une résistance supérieure à la sienne. Je butte à chaque fois contre ce qui se révèle être d'épaisses plaques de liège brut. Mon esprit s'entête ...Dans un ultime souffle impérieux, sous les coups de mon esprit-bélier infatigable, la paroi s’écarte et je pénètre dans la chambre. Qu'allais-je y trouver ? Un cœur ardent tournoyant comme un derviche tourneur dans la vibration de l'amour ? Vision céleste, je vois le dos d'une femme assise en train d'écrire sous la dictée d'un homme qui repose sur un lit en cuivre, à barreaux. Je suis silencieux, je comprends que je dois simplement écouter. D'une voix douce, fluette s'écoule ces quelques mots, comme une eau au cours limpide :« Du moins, si elle m’était laissée assez longtemps pour accomplir mon œuvre, ne manquerais-je pas d’abord d’y décrire les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant une place si considérable, à côté de celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place au contraire prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément comme des géants plongés dans les années, à des époques si distantes, entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps. »
Je me déplace légèrement pour apercevoir l'homme qui dicte, son visage fin semblait éclairé, apaisé, comme lorsqu'on aperçoit la lumière au bout d'un long tunnel. Je l'ai immédiatement reconnu.
M.P.
Il lui dit que c'est fini pour aujourd'hui, qu'il ne se sentait pas la force d'aller au delà ce soir. Ces deux êtres semblent noués l'un à l'autre dans un don réciproque, serviteur et maître. La servante s'affaire autour de lui, enlève un plateau d'argent à son chevet sur une table de nuit ancienne en palissandre et à battants encombrée de manuscrits, de porte-plumes, y dispose de la fleur de tilleul, une petite tasse, un sucrier. Elle lui souhaite une bonne nuit, elle s'en va discrètement.
Je sens le cœur de l'homme battre régulièrement, les espaces de temps s'élargissent entre chaque battement, j'entends le mien qui s'accorde au sien dans un doux frou-frou. Je me dissous dans l'air, je deviens la Nuit qui l'enveloppe, qui le protège comme un vaste manteau. Il prononce quelques paroles avant de s'endormir mais seule la Nuit les entendit.

vendredi 14 février 2014

Florilège de poèmes pour la Saint Valentin

Commencement, choc amoureux ... Battement des cœurs, printemps des corps épris de sensualité, de tendresse dans un don simple, primitif, naturel. Moments intimes, haletants, vibrations de la matière, de la lumière et des sons.

Green
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux.
J’arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée
Rêve des chers instants qui la délasseront.
Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encor de vos derniers baisers ;
Laissez-la s’apaiser de la bonne tempête.
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.
Paul Verlaine « Romances sans paroles »

Approfondissement du sentiment ... Pouvoir magnétisant du regard, qui illumine comme un soleil l'être, qui le célèbre dans l'éternité du présent. Partage dans un couple, sentiment d'une résurrection grâce à l'autre dans le jour, dans le monde, dans le cosmos.

La courbe de tes yeux
La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.
Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,

Parfums éclos d’une couvée d’aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l’innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.

Paul Eluard « Capitale de la douleur »



Elle était tout pour vous, vous avez le sentiment de n'être plus rien ... Où est l'erreur ? Quête fusionnelle vaine, souffrance, enfermement, vous êtes épuisés. Restent la liberté et le souvenir, inaliénables, inaltérables. Et le sourire ...

Chanson du geôlier 
Où vas-tu beau geôlier
Avec cette clé tachée de sang
Je vais délivrer celle que j'aime
S'il en est encore temps
Et que j'ai enfermée
Tendrement cruellement
Au plus secret de mon désir
Au plus profond de mon tourment
Dans les mensonges de l'avenir
Dans les bêtises des serments
Je veux la délivrer
Je veux qu'elle soit libre
Et même de m'oublier
Et même de s'en aller
Et même de revenir
Et encore de m'aimer
Ou d'en aimer un autre
Si un autre lui plaît
Et si je reste seul
Et elle en allée
Je garderai seulement
Je garderai toujours
Dans mes deux mains en creux
Jusqu'à la fin des jours
La douceur de ses seins modelés par l'amour.
Jacques Prévert « Paroles »

Ultime étape : s'élève le temps de la Poésie, amour fidèle qui se vivifie dans le cœur des lecteurs, qui trouve sa renaissance, sa reconnaissance amoureuse dans l'esprit des hommes. Fidélité sans faille des mots à travers les siècles et les siècles à venir.

Allégeance
Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima?

Il cherche son pareil dans le vœu des regards. L'espace qu'il parcourt est ma fidélité. Il dessine l'espoir et léger l'éconduit. Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.

Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s'inscrit son essor, ma liberté le creuse.

Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas?
René Char « Fureur et Mystère »

mercredi 29 janvier 2014

Séjour Fidji à Taveuni : Le maître du Temps


« Nous ne questionnons ni l'être seul, ni le temps seul (…) mais nous nous
enquérons au contraire de leur co-appartenance intime et de ce qui en jaillit »
De l'essence de la liberté humaine, Martin Heidegger

La ballade des trois cascades
J'ai effectué une visite de l'île de Taveuni, surnommée « L'île Jardin » de Fidji, sur une journée. Après une traversée de vingt minutes pour me rendre sur la côte Ouest, j'ai pris un véhicule pour un trajet d'une heure pour faire le tour de l'île sur une route qui longe la côte pour me retrouver sur l'autre versant, direction le parc national « Bouma » et les célèbres cascades de « Tavoro ». Début de la randonnée au milieu d'une palmeraie, la première cascade, la plus populaire de Fidji, se trouve en contrebas d'un pont.

Tavoro – La cascade inférieure

Elle est impressionnante, depuis une hauteur de près de 24 mètres, l'eau dévale vers une piscine dans un décor paradisiaque, au milieu d'herbes et d'arbustes d'un vert resplendissant envahissant la roche. Le cours est impétueux, la course folle et vive des gouttes écumantes commence du cours supérieur pour plonger vers le bassin en quelques secondes, formant une belle chevelure blanche. J'hésite un moment à l'idée de plonger dans l'eau mais je remets celle-ci à plus tard. J'entame la montée, sur un chemin caillouteux aménagé, bordé de barricades en bois. Le début de la randonnée est très facile, mais se profile devant moi une rivière à traverser. Elle est pavée de grosses pierres glissantes, recouvertes de mousse mais une corde permet de joindre l'autre rive. Me voilà transformé en aventurier, Indiana Jones d'un jour sautillant de roche en roche en me tenant fermement à la corde. Le chemin devient herbeux, empli de racines, de cailloux glissants lorsque se profile la deuxième cascade. Elle est moins haute, son tombant est seulement de 15 mètres, le filet d'eau est moins impétueux, il se divise en un jet principal et deux autres secondaires. Je continue la montée, la chaleur devient plus intense, le temps est lourd, pèse sur les poitrines. J'entends quelques oiseaux chanter, je n'arrive pas à les apercevoir, les distinguer dans les branchages épais mais le principal bruit est aussi celui du croassement des crapauds, de nombreux spécimens sillonnent le chemin de randonnée, fuyant dès que s'approche le géant que je suis. Le sol est de plus en plus glissant avec les feuilles gorgées d'humidité, je manque de glisser à un moment, je me rattrape au dernier moment, je dois veiller à marcher avec précaution, une légère descente et je parviens jusqu'à la troisième cascade.
Tavoro – La cascade supérieure

Elle est très belle aussi, elle se divise en trois cours de largeur inégale et le cheminement de l'eau dans la descente est plus sinueux, plus complexe. Son tombant est largement plus faible comparé aux deux autres, la hauteur n'est que de 10 mètres et de fait le cours d'eau semble moins vif, l'eau prend le temps de dévaler la pente en s'attardant le long des roches dures, en rebondissant avec légèreté, allégresse. Les trois jets semblent chanter au diapason l'un de l'autre, s'écouler en cadence, s'élancer avec une ardeur sereine vers le large bassin. Il me semblait que les cascades figuraient la vie elle-même, impétueuse, insouciante au début puis au fur et à mesure que l'on s’élève dans la courbe de l'existence, nous hésitons entre plusieurs chemins, nous en empruntons d'autres plus variés, moins monolithiques qui se réservent plein de surprises, de charmes apaisants, nous sommes moins capables de nous précipiter d'un seul élan, avec les idées intransigeantes, la fougue de notre jeunesse, si belle toutefois, mais nous devenons davantage capables de nous accorder aux autres, au monde lui-même. Nos gestes sont moins rapides certes mais nous prenons le temps de la réflexion, le temps du regard, de la contemplation.  J'espère pouvoir garder la clarté de l'eau vive, rafraîchissante, pure en moi tandis que je m’élève vers la deuxième moitié de la vie, pouvoir m'élancer vers des projets secrets, des pays inconnus, un bel amour, des amitiés durables, prendre des chemins de traverse en toute confiance. 
Chemin retour, se dresse devant moi un obstacle inattendu. Un crapaud se plante au milieu de la route et se pose sur ses pattes arrière, Sphinx immobile me regardant avec une attitude de défi.

Crôa, Crôa, tu me cherches ?

J'essaie de le raisonner, j'approche mon pied à quelques millimètres de son nez, je le frôle mais rien n'y fait, il ne cède pas d'un pouce. Petit David narguant l'immense Goliath, il semble indifférent à mes mouvements, à mes menaces. Que dois-je faire face à une telle insolence, une telle bravitude ? Je m'apprête à l'écraser, le fouler du pied lorsque la conclusion de l'histoire de David et Goliath me revient en mémoire, je flaire le piège, la fronde cachée sous l'abdomen, je le contourne et poursuis mon périple. Et tandis que je m'éloigne, je me demande si le crapaud connaissait l'histoire biblique …
Je parviens à la première cascade, j'enlève mes vêtements trempés de sueur pour profiter de la fraîcheur du bassin. Les hautes parois rocheuses qui l'entourent le préservent de la chaleur pesante environnante, une douce torpeur m'envahit. Je m'approche de la cascade, je lève la tête vers l'azur, je contemple un long moment l'immense féerie blanche, comète écumante dévalant du ciel.

Toboggan ou Jacuzzi ?
Hop Hop j'effectue la route du matin en sens inverse pour me retrouver de nouveau sur la côte Est, direction « Waitavala Waterslide ». Le véhicule s’arrête au bord d'un sentier étroit et après une petite marche de dix minutes au milieu d'herbes hautes, je débouche sur le site. Il s'agit d'une série de mini cascades qui déboulent de bassin en bassin sur un chemin de roches polies, les Fidjiens les utilisent comme toboggans de pierre en glissant le long du courant.

Les toboggans de pierre de Waitavala

Il n'est pas possible d'accéder au haut du toboggan depuis le versant où je me trouve, je traverse le cours d'eau effréné. J'enlève mes chaussures de sport et mon sac de randonnée, je les pose sur une grosse pierre, je me glisse dans l'eau, je dois lutter difficilement contre la force du jet d'eau. Je me retourne pour récupérer mon attirail Zut je ne vois plus qu'une seule chaussure. Je ressors du mini bassin mais l'évidence s'impose, la chaussure est tombé dans la cascade et s'est envolé désormais loin en contrebas. Je descends quelques mètres pour voir si un obstacle pouvait l'avoir bloqué mais pas de chance, elle est définitivement perdue. Je traverse tout de même le courant avec ma chaussure orpheline, je monte le long de la pente, je m'engage dans le toboggan pour commencer la descente en freinant au maximum, en contrôlant la progression. Mais rien n'y fait, la pente se fait moins douce, la vitesse s'accélère, et tout à coup se profilent des chutes plus importantes ... La première je ne peux l'éviter, je dévale d'un bon mètre entraîné par l'impétuosité du courant, la deuxième chute est encore plus dangereuse, les autres je n'ose même pas y penser c'est la fracture assurée ou pire … Je ralentis au maximum, j'écarte mes jambes pour toucher les bords avant l'étranglement qui précède la chute de l'eau ... Je m’agrippe, et au dernier moment, à quelques centimètres du point de non-retour, je freine, m'immobilise ...
J'ai eu peur, je respire avec soulagement avec cette pensée qui s'élève en moi : J'ai perdu ma chaussure, j'ai failli me casser les reins, l'aventurier à quat' francs six sous, l'Indiana Jones de pacotille se doit d'arrêter son périple là, à cet endroit. Ces toboggans sont faits pour les jeunes enfants au corps en caoutchouc, ils sont dangereux pour des personnes plus âgées comme moi, les risques de chutes, de brûlures, d'hématomes sont omniprésents. Je me recroqueville dans le bassin de rétention, profitant des bouillons d'écume, du jacuzzi improvisé pour me masser le dos. Je me mets devant l'embouchure et puisque je ne peux prétendre au titre de grand aventurier, je me décide à tenter un exploit extraordinaire, faire « bouchon » à l'extrémité du bassin, l'eau me presse, me martèle, bondit autour de moi, les flocons d'écume dansent la gigue folle sur ma peau, je résiste des dizaines de secondes jusqu'à ce que la pression soit trop intense. Mon ego est guéri, j'ai réussi l'opération "bouchon" ;-)
Sur la suggestion du guide, hindou converti à la religion chrétienne, je suis allé voir l'église de la mission catholique de Wairiki, bel édifice blanc délavé, de taille modeste aux verrières en forme romane. J'étais gêné à l'idée d'entrer dépenaillé, avec un seul pied chaussé mais l'église est vide, elle semblait être en cours d'aménagement pour une fête religieuse. Sur les murs, les quatorze stations de la crucifixion du Christ étaient représentées sur des fresques peintes en bois. Je reconnais nombre d'entre elles mais je suis intrigué par la présence de la légende de Véronique, absente des Évangiles canoniques, qui offre son voile à Jésus lors de sa montée au calvaire pour qu'il puisse essuyer son front. Lorsque celui-ci le lui rend, l'image de son visage s'y est miraculeusement imprimée.

Le voile de Véronique

La ligne de changement de date
Dernière étape de l'excursion sur Taveuni. Je laisse ma chaussure dans la voiture, je me dirige pieds nus vers le site. L'herbe du terrain de jeu qui jouxte l'emplacement vient d'être coupée, la sensation est agréable même si cela pique très légèrement par moment la plante des pieds.

Kézaco, la ligne de changement de date ? C'est la ligne longitude imaginaire du 180°, antiméridien placé à l'exact opposé du méridien de Greenwich. La terre tourne autour de son axe en 24 heures. Le système horaire mondial est représenté par 24 lignes de longitude éloignés chacune d'une heure ou 15° de longitude. Imaginez que vous soyez à Greenwich le mercredi 29 janvier à 12h, en plein midi. 15 ° de longitude à l'ouest, il est 11 h tandis que 15 ° à l'est de Greenwich, il est 13h. Bondissez ainsi de longitude horaire en longitude horaire autour de la terre, vous vous retrouvez à l'est de l'antiméridien, il est 1h du matin le mercredi 29 tandis qu'à l'ouest de cette ligne, il est 23 heures de la nuit. Et au 180° de longitude, il est très exactement minuit et un nouveau jour, le 30 janvier va naître. C'est la ligne qui marque la fin de la journée et celle où une nouvelle journée commence ; à l'est c'est hier, à l'ouest c'est aujourd'hui. Cette ligne n'est pas respecté scrupuleusement par les pays, certains pays du Pacifique qui commercent avec la Nouvelle Zélande et l'Australie préfèrent par exemple se placer dans la même journée que ces pays, la ligne réelle de changement d'horaire est déviée.
Cela implique qu'un voyageur allant vers l'ouest et franchissant la ligne de changement de date doit ajouter un jour à la date affichée sur sa montre. D'une façon similaire, un voyageur se déplaçant vers l'est doit retrancher un jour, il peut arriver à un horaire qui précède l'heure de son départ, un jour avant. La découverte de cette étrangeté date du périple autour du monde de l'équipage de Magellan. De retour en Espagne, les marins sont persuadés du jour de la semaine car ils ont tenus un décompte rigoureux des jours mais on leur assure que le jour est différent. Un marin, Antonio Pigafetta dénoue le problème en s'appuyant sur le fait que la Terre est bien ronde.
J'avais été fasciné par la lecture du roman de Jules Verne « Le tour du monde en quatre-vingts jours » quand j'étais adolescent, qui utilise comme ressort dramatique dans la scène finale ce phénomène. Me voici à l'endroit du commencement du jour en ayant suivi les traces de Phileas Fogg. Taveuni est un des rares territoires habités traversé par la ligne de changement de date. C'est un simple point marqué par une pancarte. Trois autres personnes se trouvent là, deux touristes et un Fidjien avec qui je m'entretiens quelques instants. Il me confie être pasteur de l’Église qui se trouve à quelques mètres de l'emplacement, j'aperçois derrière lui une baraque de fortune sens dessus dessous, dans un état de délabrement avancé, aux tôles de fer défoncés dans lequel je distingue quelques rangées de bancs en pagaille tandis qu'au fronton on peut lire l'inscription « Église du méridien 180° ». Jésus est un marqueur historique puisqu'il y a un avant Jésus Christ et un après, mais il est aussi à l'endroit où tout nouveau jour commence me dis-je.

A ma gauche le passé ; à ma droite l'avenir

Le tourbillon du derviche-tourneur
 
Je suis l'instant exact du centre de ma vie. J'adopte la position du derviche-tourneur : Tension de ma paume gauche tournée vers la terre et l'est, vers le passé ; extension de ma paume droite tournée vers le ciel et l'ouest, vers le futur. J'entends le son du tambour de la Mort qui résonne dans mon oreille droite ; le son me parvient-il depuis demain, depuis la semaine prochaine ou d'une distance de quarante-quatre années ? Peu importe, je m'incline devant sa puissance, son impérieuse nécessité, ses vibrations mélodieuses, apaisantes ne quitteront plus jamais ma mémoire. Et je commence à tournoyer sur la ligne du changement du jour. Je ressens la grâce vive du passé transiter à travers mon corps, les possibilités infinies du futur me sourire ; le courant intérieur que je capte de ma main droite, depuis la terre et, que je diffuse de ma main gauche, vers le ciel démesuré, à la fois caresse et courant impétueux, s’accélère, devient vertigineux. Je tournoie sans fin, une poussière blanche irréelle se soulève, m'enveloppe comme une robe couleur d'astre.
Je suis l'instant exact du centre de ma vie. Pour les peuples anciens de Mésopotamie et le peuple Arayama, le passé connu est devant soi tandis que le futur, inconnu, invisible est derrière. Dans nos sociétés obnubilés par l'avenir, le passé est derrière soi tandis que l'on avance vers le futur. Au fur et à mesure que je tournoie, je sais que le passé est la Terre, à ma gauche, charnelle, somptueuse, irréversible tandis que le Ciel à ma droite, ordonnance de nos esprits, est le futur, qu'il me contemple en toute confiance, m'adresse des clins d’œil affectueux. Le Temps s'écoule en moi, je palpite en lui ; je suis le Temps incarné. Mes atomes battent à l'unisson du soleil, des lointaines constellations perdues dans les milliards de galaxie. Mon corps a gardé la mémoire de leurs explosions, de leurs jaillissements dans l'espace,  mon existence est à l'instar de ses sœurs-étoiles irremplaçable, réelle à tout jamais pour l'éternité. Nous ne formons qu'une seule et même substance. Tourbillon de mon corps, étreinte du passé et du futur dans la vibration du présent, en accord avec le monde.
Je suis l'instant exact du centre de ma vie. Épiphanie, Révélation du Semâ, Joie parfaite en moi. Affleurement continuel du terreau du passé dans la grâce des illuminations de l'instant présent, pont suspendu entre deux rives, je transmets cette sensation vers l'avenir, le mien ainsi que  celui de l'humanité auquel je suis arrimé, inextricablement, voluptueusement emmêlé. Je tourne de plus en plus vite, gauche-droite, gauche-droite qui désormais se confondent, passé, futur et présent vibrent à l'unisson, je me mets au diapason de la vitesse des électrons qui palpitent dans mon corps, je suis souffle ardent, pur. Bouillonnement de mon sang traversé par les éclairs de mes pensées ... Déchaînement des couleurs et des sons ... Ivresse charnelle et spirituelle ... Cyclone de palpitations et de frissons ... Ma chair, mon esprit s'embrase dans le battement de l'instant présent, qui renouvelle sans cesse le passé, j'ai la révélation dans l'éveil absolu de la fugacité, de la radicalité merveilleuse de ce moment qui viendra s'enfoncer dans ma mémoire, qui embrassera à tout jamais mon être entier, devenu la durée d'une danse, d'un tournoiement autour de mon propre axe ce qu'il ne cesse d'être, Temps pur fusionné dans l'être. J'exulte.

samedi 25 janvier 2014

Séjour Fidji à Taveuni : Sommeils et Merveilles


« Vous n’êtes pas une goutte dans l’océan, vous êtes tout l’océan dans une goutte »
Mevlana

D'une rive à l'autre
Deuxième séjour à Fidji. Cette fois, j'avais choisi l'île de Taveuni, la troisième île en superficie de l'archipel car je voulais réaliser des vacances centrées sur la plongée ; ce coin du Pacifique est mondialement célèbre pour quelques spots de plongée, c'est la capitale mondiale des coraux mous.
Je suis au bord de l'océan Pacifique après avoir été récupéré par un taxi à la descente de l'avion. J'ai pris une réservation au « Dolphin Bay Retreat » qui ne se trouve pas directement sur l'île de Taveuni mais sur la grande île de Vanualevu après une traversée de 11 kms qui dure normalement 20 minutes. Le ciel est menaçant, je vois s'approcher un bateau blanc effilé avec deux hommes qui manœuvrent pour s'approcher de la côte en éprouvant de grandes difficultés en raison de l'agitation de l'océan. J'enlève mes chaussures pour monter sur l'embarcation mais les vagues se projettent sur la bas de mon pantalon, je suis trempé jusqu'aux genoux. Je m'assieds sur un siège qu'ils ont pris soin d'essuyer, nous prenons la direction de l'hôtel en compagnie de deux autres membres du personnel qui attendaient avec moi ; ils m'offrent un ciré qui s'avérera utile avec la pluie qui commence à tomber sur nous. Je suis inquiet pendant toute la traversée. L’esquif est frêle, les vagues sont hautes. Nous ne cessons d'être balancés par la houle, la pluie intermittente mais après une traversée de près de trois quarts d'heure Ouf voici la rive providentielle.
Après le repas, je rentre dans le petit bungalow que j'ai loué, au confort fruste. La chambre à coucher est éclairée d'une lumière pâlotte, l'ensemble des installations fonctionne à l'énergie solaire avec une possibilité de stockage limitée. Je lis quelques instants avant d'aller me coucher. J'entre dans le lit, en écartant les voiles d'un grand moustiquaire qui entoure le lit à colonnes. Au début, je dois veiller à renforcer certains interstices, la voile du moustiquaire est à quelques endroits trouée. Je me couche sous le dôme rectangulaire de tulle, j'ai du mal à m’endormir. Dehors, une torche flambe en tremblant sous le vent, sa lumière décline lentement dans la pénombre environnante. Je flotte entre vie et trépas ...Suis-je en train de mourir dans ce lit à baldaquin, prêt à devenir un gisant pétrifié, figé sur cet autel vacillant à la dernière lueur d'un feu lointain ? Suis-je aux bornes d'une nouvelle vie dans cette immense chrysalide en tissu, chenille en pleine métamorphose, cœur-papillon en passe de s’éveiller d'un grand sommeil ?

Émerveillements et Tracas

Première plongée le lendemain. Principe identique au précédent plan plongée à Savu Savu, tout est pris en charge, je n'ai malheureusement à mon grand regret pas la possibilité de démontrer mes dons techniques en matière de préparation du matériel technique. Nous nous dirigeons vers le site de « Corral Garden - Le Jardin de Corail ». Tout de suite, c'est l'enchantement. Taveuni est la capitale mondiale des coraux mous sans doute, mais c'est aussi et surtout la profusion des poissons rencontrés tout au long des ballades qui donne le sentiment à chaque fois de contempler un spectacle unique. Sur chaque amas de corail se presse une multitude de poissons colorés, bigarrés, magnifiques. Sur le chemin, je croise une murène géante qui ondule à coups de virages insensés le long des coraux, cherchant vainement une cavité pour se cacher de nos regards. Je n'avais vu cet animal que sortant la tête de sa retraite, dardant l'extrémité de son corps pour communiquer en moi la crainte. Ici, malgré sa taille de près de deux mètres, le poisson-serpent me semble nu, fragile, ses ondulations frénétiques, nerveuses pour s'échapper sont animées visiblement par le sentiment de la peur.

Murène géante

Nous émergeons de l'eau. Je me sens mal, j'ai pris dans la précipitation avant de monter sur le bateau des pilules contre le mal de mer mais elles seront insuffisantes ce jour-là. Une fois à bord, je me penche depuis la coque vers l'eau à l'abri des regards et dans un don sublime, irrévocable, j'offre mon petit déjeuner aux profondeurs ... Le moniteur me conseille, outre l'absorption des pilules avant le repas, de boire du thé au lieu du café traditionnel et de manger léger. Ces conseils me permettront d'être en meilleure forme les jours suivants, mais en attendant la galère s'éternise ... Après la décompression, c'est la deuxième randonnée marine sur le site « Fish Factory – L'Usine à Poissons ». Qui sait, peut-être une fabrique sous-marine secrète à proximité projette à profusion des poissons pour colorer, magnifier le paysage ? En veux-tu, en voilà, je me promène d'un bouquet de coraux à l'autre, impressionné par ce tableau féerique.

Le meilleur spectacle reste à venir, nous nous approchons d'un tombant lorsque commencent à s'entremêler trois bancs de poissons, les balistes bleus, les fusiliers bleus rehaussés d'une nuance de jaune et les poissons-cochers à la robe noire et jaune. J'avais déjà vu une telle scène à Wallis mais la quantité de la faune sous-marine est telle qu'elle semble embrasser l'ensemble de ma vision. Ils déambulent en bande, les espèces s'entrecroisent, s'éloignent, reviennent langoureusement. On pressent une lutte sourde entre les trois bancs, une lutte pour l'espace, pour la nourriture, mais sans combat direct. Ils se frôlent, s’emmêlent, se démêlent, entament de brusques mouvements pour rejeter les autres, leurs trajectoires se nouent comme les immenses fils d'une tapisserie vivante, constamment renouvelée. C'est la fin, hélas ... Le temps de la ballade, j'ai oublié mes soucis gastriques mais lors de la remontée, je vais presque vomir dans l'embout et dès que je sors la tête hors de l'eau, je crache, je hoquète malgré moi sans avoir le temps de m'éloigner les derniers débris bruns de mon déjeuner sous les yeux dégoûtés de mes compagnons de plongée qui détournent leur regard. Répugnance pour les humains, délice pour la faune, j'aperçois un poisson qui se jette sur mon dégueulis … Quand je rentre, fatigué par les deux plongées de suite, je m'endors d'un sommeil de plomb. Cela allait devenir la règle pendant les autres journées, je suis complètement abruti à la fois par l'effort fourni dans les plongées, le poids pesant de la pression qui s'abat encore sur moi ainsi que l'absorption des pilules contre le mal de mer qui ont un effet somnifère, je me réveille trois heures après, le cerveau lourd, enténébré ...
Spectacles féeriques
Images de trois randonnées qui s’enchevêtrent dans mes souvenirs au magnifique site du « Great White Wall – Grand Mur Blanc » … Nous descendons à une profondeur de plus de 25 mètres le long d'un tombant. Après quelques dizaines de mètres, celui-ci tombe à pic de manière vertigineuse, comme un immense mur d'escalade, commencent alors à apparaître d'étranges coraux mous en forme de duvets, de plumes émergeant de la paroi, de taille réduite et de couleur blanche, qui scintillent dans les profondeurs. Ils se multiplient le long de la falaise, brillent, phosphorent comme la constellation de la Voie lactée sous nos regards étonnés. Ils sont présents jusqu'à une profondeur de 70 à 80 mètres d'après le moniteur. Passage à travers un tunnel qui telle une artère de roche débouche sur une petite esplanade. Dans l'artère, des dizaines de poissons rouges aux yeux globuleux dérangés par notre équipée nous frôlent, nous dépassent. Dans une cavité à l'intérieur du tunnel, une tortue endormie, rêveuse, soupire. Nous débouchons sur une terrasse d'où surgissent une bouée attachée au sol ainsi qu'un récif de corail. Nous entamons le tour du récif, je suis l'un des derniers. Je me retourne, je vois un requin à pointe blanche à une vingtaine de mètres. Aucune inquiétude, j'ai l'habitude de ces carnassiers, j'en ai vu beaucoup à Wallis et lors de mes différentes randonnées sous-marines. En règle générale, ils viennent par curiosité nous regarder quelques instants, ils sont très sensibles au bruit mais notre odeur ne les intéresse pas, ils se nourrissent exclusivement de poissons et crustacés. De nature fondamentalement timide et casanière, ils s'échappent en règle générale rapidement. J'avance difficilement car un courant contraire s'est formé. Je me retourne au bout de quelques minutes, quelle n'est pas ma surprise de voir que le requin ne s'est pas éloigné, il s'est même rapproché de quelques mètres ou est-ce moi qui ait reculé, il semble me guetter, me fixer du regard, m'attendre avec un sourire narquois. Je redouble d'énergie, je palme avec de plus en plus d'efforts, je me retourne, il se dresse toujours face à moi.
 
Requin à pointe blanche

Quoi qu'on dise, quoi que je fasse, la légende du requin est en moi, je sens la peur qui monte, qui commence à saisir mes entrailles. Derrière moi se trouve un aspirant-moniteur qui perçoit ma peur, je le vois commencer à rire mais il me vient gracieusement en aide, il me pousse avec les mains sur les fesses. Plus expérimenté et plus puissant des cuisses que moi, j'arrive grâce à sa propulsion à progresser véritablement. Je me retourne une dernière fois Ouf le requin a disparu … Nous allons nous amarrer à la bouée pour faire le pallier de décompression lorsqu'un des compagnons de plongée fait signe en nous montrant le sol, nous formons une petite auréole autour de cet emplacement. Au début, je ne vois rien qu'une petite masse gélatineuse étrange avec un point noir, qui semble légèrement palpiter. La gélatine s'élargit, s'épaissit puis se rétrécit tour à tour lorsque je comprends tout à coup qu'il s'agit d'un poulpe qui a réussi à se réfugier dans un renfoncement minuscule, c'est uniquement un petit bout de son œil effrayé qui surgit de temps en temps pour observer ce qu'il considère être des prédateurs. A chaque fois que l'un d'entre nous esquisse un geste vers lui, il se ratatine dans sa retraite puis il esquisse de nouveau une tentative pour sortir de la cavité.
Poulpe à propulsion

Autre site magnifique, celui de « Cabbage Patch » qui porte le nom de l'étrange amoncellement de coraux feuilles qui se trouve à cet emplacement. Belle journée quand nous nous rendons là bas, le soleil se met de la partie, emplit l'horizon tandis que des ribambelles de poissons minuscules verts-bleus sauteurs accompagnent notre équipée, bondissent hors de l'eau pour replonger vers l'océan. Début de l'exploration, le moniteur nous arrête pour nous montrer un ver marin sur un corail dur, le ver arbre de Noël en forme spiralée et de forme conique, aux allures de sapin, d'une couleur jaune éclatante.
Joyeux Noël dans l'océan ...

Le ver vit sur la fondation calcaire du corail, en symbiose avec celui-ci, le protégeant de prédateurs tel que certaines espèces d'étoiles de mer consommateurs de coraux. Lorsque nous nous approchons encore un peu, le ver perçoit  notre présence et se glisse soudainement dans une fente du corail. Sur le chemin, un immense bénitier, plus gros mollusque des profondeurs, posé sur les fonds coralliens tend ses deux valves comme deux lèvres géantes ondulées, aspirant les algues aux alentours. Autre spectacle insolite, nous contemplons à une certaine distance une colonie d' hétérocongres, poissons longs et surtout très minces, qui ont la particularité de vivre à l'intérieur des fonds sablonneux, qui surgissent tels des brins d'herbe flottants. A la moindre vibration insolite, ils s'enfoncent dans le sol. Enfin, nous commençons à apercevoir un ou deux amas de corail feuille. Il s'agit d'un immense corail dur de couleur verte dont les plaques s'enroulent comme de grandes feuilles de salade. Quelques coups de palme plus loin, c'est l’apothéose verte : en face de nous, c'est une colline constitué de dizaines et dizaines de coraux feuilles encastrés les uns à côté des autres. Nous planons au dessus de ce monticule magique vert pour gagner l'autre côté puis le moniteur nous entraîne à nouveau dans le sens inverse. Nous sommes cette fois-ci à contre-courant, c'est plus difficile mais le spectacle s'éternise, tandis qu'un banc de poissons fusiliers bleus traversent comme des éclairs notre champ de vision. Autre vision inoubliable lors d'une exploration, celle d'une méduse géante bleue, de forme sphérique qui porte en anglais l’appellation bien nommée de «Crown Jellyfish - Méduse Couronne ».
Une couronne pour les Rois

Tel un ressort gigantesque, elle ne cesse de descendre et de monter. La méduse n'a pas de système de propulsion horizontal, elle se laisse uniquement portée par les courants. Toute la palanquée des plongeurs l'entoure comme une petite ronde, nous l'accompagnons un petit moment. Le moniteur touche la méduse, et nous encourage à le faire. Sensation étrange de sentir une masse liquide, autre que l'eau qui nous entoure, à travers une membrane qui me surprend par son épaisseur, mon index se voit opposer une nette résistance. Nous allons partir, je lui jette un dernier regard, je rêve de porter la couronne sur mon front, de m'écrier, « Je suis le roi du Monde, le souverain des Océans » …
Après mes réveils en fin d'après-midi, je lézarde le long de la plage en compagnie des autres hôtes en attendant le repas, en jouant aux jeux proposés par la réception. Quelques bébés requins s'aventurent non loin de là, ils évitent les fonds trop profonds avant d'avoir la maturité nécessaire pour éviter les prédateurs qui les guettent, nous passons de longs moments à essayer de capter leur présence pour les photographier. Je joue parfois avec Keshi et Leka, les deux chiens de l'hôtel, peu farouches, toujours en quête de caresses comme la dizaine de chats qui se promènent dans la propriété. J'ai la surprise de voir débarquer au bout d'une semaine le seigneur des anneaux-bulles, Matt, que j'avais rencontré lors de ma précédente venue à Fidji et qui était venu plonger à Taveuni juste avant son retour en Australie. Il m'offre encore le spectacle de beaux anneaux qui se gonflent et explosent en mille morceaux pendant les excursions. Une très belle nuit sous les étoiles, quatre membres du personnel, frère, sœurs, cousine, nous gratifient de belles chansons anglaises et fidjiennes en nous offrant le kava, mais un kava « light », allégé pour les touristes. Leurs très belles voix s'accordent, se nouent dans l'instant présent, la grâce dans la douce ivresse du kava pour aller se perdre dans l'immense nuit du monde.
Le poids des ans
Mes dernières nuits sont agitées. Je commence à ressentir un mal de dos persistant. Ce n'est que l'avant dernier jour que je comprends que c'est lié à la ceinture de plomb que l'on doit nouer autour de sa taille pendant les randonnées sous-marines. A Fidji, ils emploient de bouteilles en aluminium, plus légères que les bouteilles de plongée en acier, d'où la nécessité de lester avec ces kilos supplémentaires. Je décide tout de même de plonger le dernier jour au « Barracuda Point – Lieu des Barracudas ». J'accompagne la palanquée, un peu en retrait de mes compagnons. Au début, trois barracudas, vastes poissons en forme de sabres noirs effilés transpercent notre espace. Je m'éloigne encore de mes camarades lorsque lentement, quelques vivaneaux rouges s’incrustent voluptueusement à mes côtés comme dans un rêve éveillé. Je respire à peine les bras croisés sur ma poitrine, j'évite de faire éclater de grosses bulles, je suis progressivement entouré d'une vingtaine ou trentaine de poissons, je suis confondu à l'intérieur d'eux, dans leur banc. Je me figure que je suis l'un d'entre eux, je respire par mes branchies, je donne de légers coups de nageoire pour avancer, mes écailles resplendissantes, rouges passion laissent glisser l'eau avec douceur, délicatesse. Infime poisson perdu dans les profondeurs, je flotte en harmonie avec l'océan, le monde, les incommensurables espaces du ciel. De toute éternité, j'ai habité les fonds sous-marins, en naviguant paresseusement avec mes congénères, je voguais ainsi me rapprochant de la surface, captant les rayons rafraîchissants du soleil le jour, palpitant aux mille feux lointains des étoiles la nuit, déambulant dans les grottes basaltiques, qui s'entrouvraient devant moi comme de vastes portiques … mais tout à coup, dans un mouvement brusque, les vivaneaux accélèrent et me laissent au bord de la route, orphelin. Quelques vigoureux coups de palme et je rejoins la palanquée. Nous explorons un massif corallien, quelques diagrammes orientaux, poissons craintifs au corps rayé blanc et noir et munies de nageoires jaunes à taches, jouent à cache-cache dans les anfractuosités des récifs.
Diagramme oriental

Nous continuons la randonnée lorsque tout à coup, un violent courant se lève en face. J'ai trouvé les ballades de Taveuni magnifiques mais elles ne sont pas faites pour des purs débutants, nous devons alors lutter pied à pied avec le cours d'eau sous-marin qui entraîne avec violence en sens contraire. La consommation d'air augmente à une vitesse folle tandis qu'il faut palmer avec vigueur pour progresser. Nous débouchons sur un terre-plein rempli de récifs coralliens, le calme est revenu pour l'attente du palier de décompression. Dernière image captée avant la remontée, de grands poissons à la robe jaune plongent dans les interstices des coraux, comme des rayons de soleil bondissants, pour picorer, capter la nourriture qui s'y cache.
Le mal de dos s'est évidemment approfondi après la dernière excursion. Je gis sur le lit, avec une grande douleur au niveau des hanches. Toute la journée de transit à Nandi, je tente continuellement des mouvements d'assouplissement en espérant que la douleur passe.


lundi 4 novembre 2013

Les mini Jeux du Pacifique : Mini Jeux, Maxi Joie (2)


« Mais où sont les neiges d’antan »
François Villon, le Grand Testament
 

Volley-ball : Souvenirs de belles années

Deux jours plus tard, j’assiste à un match de volley-ball féminin : Tahiti contre Papouasie Nouvelle Guinée. Les joueuses entrent dans la salle, commencent leur échauffement. Le volley-ball est le sport le plus populaire à Wallis, devant le rugby et le football, l’équipe masculine de Wallis-et-Futuna étant l’une des favorites pour les mini Jeux. J’avais tenté d’assister à un match de l’équipe de Wallis mais la salle étant bondée, l’entrée m’avait été refusée. Je m'assieds sur les gradins, les jeunes filles s’entrainent par petits groupes de deux ou trois, passes, attaques, réceptions. Les balles fusent, volent, bondissent, leurs mains, leurs bras se tendent en harmonie avec la course du ballon. Dès l’entraînement, j’estime qu’il n’y a aucune surprise à prévoir, les Tahitiennes sont visiblement plus fortes que leurs adversaires papoues, elles sont plus grandes de 5-10 cms en moyenne, leurs attaques sont plus tranchantes lorsque l’entrainement passe à la phase finale au filet, les balles des Tahitiennes tombent à pic sur le terrain adverse tandis que les Papoues, plus petites, sont nettement moins capables de planter leurs attaques. Le match commence, très  rapidement les Tahitiennes se détachent.  

En pleine action

 Le score devient fleuve en leur faveur, les Tahitiennes allaient devenir les futures vainqueuses ;-) de la compétition, je me détache du match pour plonger dans le cocon des souvenirs …

J’ai passionnément aimé le volley quand j’étais plus jeune, à l’adolescence, entraîné par l’enthousiasme d’une bande d’amis de collège. Je jouais au sein  d’une compétition avec le collège Kléber, le niveau de l’équipe était remarquable. Toutefois, un seul maillon faible diagnostiqué par l’entraîneur  parmi les six joueurs qui composent en début d’année l’équipe « une » : moi … Il avait pleinement raison, hélas, j’étais correct au niveau des passes, de la réception, mais ma taille ne me permettait aucune présence au filet alors que c’est d’une importance capitale dans ce sport, j’étais incapable de dépasser de plus d’une main Mmmmm soyons objectif de plus d’une demi-main le filet. Une très bonne détente m’aurait permis de rattraper ce handicap de taille, mais au contraire je saute moins haut que les autres  ...  J’étais de ce fait incapable de contrer. Autre point noir : je n’avais pas de réflexe, le coup de jus électrique, l’impulsion nerveuse virevoltante entre l’œil et les membres qui permet de sauter sur une balle pour la récupérer de manière décisive, désespérée, j’étais souvent en retard sur les ballons situés à une petite distance. Je participe aux premiers tournois, nous avançons dans la compétition, je fais partie du six majeur malgré ce handicap. Je commence à m’enthousiasmer pour ce sport, le sentiment d’une vie collective m’habite, la participation à un projet commun victorieux me saisit, je fais tout mon possible  pour combler mes handicaps. Je passe des heures à jongler avec la  balle contre un mur, bien plus que le temps consacré à mes devoirs à la maison, et surtout je ne cesse de sauter dans une chambre vers le plafond pour améliorer ma détente, pour essayer de le toucher d’abord avec mes doigts puis avec la paume entière. Un jour, ma mère qui ignore mon manège, regarde le plafond, s’agace des taches sur celui-ci, s’interroge à haute voix sur l’origine de celles-ci. Je sais, je ne pipe pas un mot … Et malgré mes bonds incessants vers l’azur, je n’ai jamais atteint l’idéal, le Graal dont je rêvais, ma détente est restée médiocre ; je suis resté ce que j’étais, ce que je suis, ce que je serai : petit.
 

L’entraîneur, enseignant de sport, repère dans une de ses classes de troisième un bon joueur qu’il persuade d’intégrer l’équipe. Me voilà relégué sur le banc. Toutefois, en finale départementale, le nouveau joueur est malade Hop Hop je rentre naturellement sur le terrain, je joue presque toute la partie. Je me débrouille bien, aux dires de mes amis, je vis l’exaltation d’une victoire à laquelle je participe pleinement par quelques gestes, quelques mouvements du corps, je partage avec délice la satisfaction de la participation à une âme collective. En finale académique, le nouvel arrivant est guéri Hop Hop je suis encore rejeté vers l’extérieur. Ce joueur a un point faible, le service, qu’il a tendance à balancer trop fort ou à planter dans le filet. L’entraineur me fait rentrer à deux reprises pour la mise en jeu car j’ai un service légèrement flottant qui peut mettre en difficulté l’adversaire mais tétanisé par l’enjeu, par la peur qui me noue les entrailles, mon bras noué frappe avec appréhension le ballon, je le suis des yeux respiration coupée, il s’échoue à chaque fois sur le filet … L’ensemble de l’équipe pallie ces erreurs, nous sommes victorieux encore une fois mais ma joie n’est pas pure ; elle est mêlée à l’amertume d’avoir failli personnellement …

Malgré l’échec personnel sur ce match, je perçois un formidable écho de ces souvenirs sportifs en moi, celui de l’amitié, de la vibration de cœurs en communauté autour d’un projet.

J’ai suivi trois autres matchs sur la semaine où s'est déroulé le tournoi de volley-ball. J’ai choisi ceux-ci au hasard, en fonction de mes disponibilités horaires, j’assiste deux fois à un match de la Papouasie Nouvelle Guinée, qui devait remporter la médaille d’or face à Wallis-et-Futuna. Un joueur de l’équipe papoue, le passeur, joue à un niveau largement supérieur aux autres malgré un physique banal, il dépose les ballons avec une facilité déconcertante à l'endroit idéal pour ses partenaires, fatal pour ses adversaires, une grâce incomparable se dégage de ses gestes, douceur, précision, légèreté s'allient dans son toucher de balles. Il décale souvent parfaitement ses partenaires lors des combinaisons au filet, attaque parfois en deuxième intention, contre avec efficacité. Il réalise certaines gestes spectaculaires comme une passe tendue en manchette d’une extrémité à l’autre du terrain, geste qui accélère le jeu, déconcerte l’adversaire, on sent l’osmose de l’équipe autour de lui, un immense respect de ses partenaires alors qu’il ordonnance le jeu en patron sur le terrain. Lorsque le match commence à être largement en voie d’être gagné, on le fait sortir pour faire jouer le banc, il arbore un large sourire de confiance, encourage ses équipiers avec ardeur. Je me dis, il est ce que j’aurais voulu être autrefois sur un terrain, ce que je n’ai pu être.


Où l’on découvre que notre héros (euh … c’est moi)  se découvre des dons de divination

 Je passe au stade pour regarder quelques épreuves d’athlétisme. Le départ du 3 000 m steeple chase, course étrange avec son franchissement d’obstacle, de rivière est donné. Sur la ligne, quatre candidates, trois Papoues et une coureuse des îles Salomon. Tout à coup, une transe subite … une certitude interne, absolue, transcendante … une illumination du ciel m’envahit. Je forme le pari intérieur dès le coup de feu de départ qu’il y aura au moins deux Papoues sur le podium. Je m’enquiers de la possibilité de parier sur cette épreuve, mais hélas pas de paris sportifs sur les épreuves ici à Wallis-et-Futuna.

Les coureuses commencent leur long parcours. Visiblement les athlètes ne sont pas des spécialistes de l’épreuve, elles franchissent avec beaucoup de difficultés les obstacles, l’épreuve de la rivière étant particulièrement difficile. Les Papoues tentent de courir en équipe, distancent la Salomonaise. Mmmm, grâce à moi, vous venez d’apprendre comment on appelle une habitante des îles Salomon … Merci qui? Allez,  un peu plus fort … Merci qui ? Veillez désormais à étaler discrètement ce savoir lors d’un futur cocktail …

Mais l’une des Papoues s’empêtre dans la rivière Gloups Gloups elle est contrainte à l’abandon. La Salomonaise est plus mince que ses adversaires, elle est plus à l’aise sur les obstacles, elle rattrape la troisième qui l’a un peu mauvaise … La gagnante est une Papoue, en un temps légèrement supérieur à 12 minutes, la Salomonaise prend la deuxième place, juste devant une autre Papoue qui complète le podium.

J’éprouve alors un petit instant d’émerveillement devant ma perspicacité, ma sagacité. Lisez les quelques lignes qui précèdent : j’avais bien pronostiqué la présence d’au moins deux Papoues sur le podium. Comment ai-je pu arriver à une telle perfection dans la prédiction du futur, ai-je la capacité de prémonition me dis-je, suis-je doué d’un don divinatoire sublime, extraordinaire ? Je ne peux que répondre par l’affirmative puisque les faits, implacables, invincibles m’ont donné raison mais … comment en faire usage désormais ?

S’enchainent très vite plusieurs courses, les 4 fois 100 mètres hommes et femmes, ainsi que les 4 fois 400 mètres hommes et femmes. A chaque fois, l’officiel élève son pistolet vers le ciel et …

 
O mon Dieu ... Pan !


La course en relais de 400 mètres se termine à l’arraché pour une coureuse du Vanuatu et de la Nouvelle Calédonie. Le 400 mètres est une épreuve à la limite du sprint et du demi-fond, demandant une énergie fabuleuse. Or, les jeunes filles athlètes aux mini Jeux sont des amatrices, peu habituées à des efforts aussi intenses, et la chaleur combinée à l’humidité de Wallis fait des ravages. L’eau qui s’immisce dans les pores de la peau, le feu en abondance dérégulent les corps. Les secours se portent rapidement à leur chevet pour soigner la douleur, les aspergent d’eau, leur parlent avec douceur, gentillesse. Aucun blessé grave n’a été recensé fort heureusement.

 
Au bout de l’effort

  

Où l’on se rend compte que notre héros (euh … c’est toujours moi)  s’était découvert par hasard un talent indéniable pour la nage en piscine lors d’une séance de boxe

Je me rends un autre jour à l’ancienne halle pour assister aux compétitions d’un sport de combat, le taekwondo, sport apprécié à Wallis mais que je ne connais pas bien que je l’ai vaguement entrevu à la télévision. J’ai été agréablement surpris après avoir assisté à cinq-six matchs, de niveau junior et senior, hommes et femmes : j’ai eu le sentiment d’assister à un sport de combat total, d’un engagement corporel intense mais d’une grande maîtrise dans la violence des coups. Les coups ne sont autorisés qu’au dessus de la ceinture, avec les pieds et poings. Vivacité dans les déplacements, par petits sautillements, très peu de temps mort avec attaque-défense permanente. Le casque et le plastron me semblent assurer une très grande protection et leur présence donne le sentiment d’une volonté de contrôler la puissance, la sauvagerie qui affleure inévitablement chez l’être humain. A chaque fois qu’un combattant wallisien se présentait sur le tatami, les clameurs s’élevaient de la foule, c’est en taekwondo que Wallis devait remporter sa deuxième médaille d’or après celle du lancer de javelot. 
 

Mêlée de combat

Le sport de combat, je sais depuis belle lurette que c’est pas pour mézigue … De nature frêle, peu porté vers la violence, je ne me suis jamais intéressé à la pratique d’un tel sport. Seule exception qui infirme la règle (pour la confirmer finalement …), je suis allé dans une salle de boxe sur la suggestion de Rémy qui pratiquait ce sport. J’ai compris le sens de la phrase célèbre, de la moquerie de Mohamed Ali avant le match mémorable contre Georges Foreman à Kinshasa en octobre 1974 « I’ve seen Georges Foreman shadow-boxing and the shadow won » « J’ai vu Erhan boxer contre l’ombre et celle-ci le terrassa » …

L’entraineur de la salle de boxe, Claude, décide de réunir la petite dizaine de débutants au centre de la salle pour leur apprendre quelques gestes de base : la garde, le direct et le crochet. Il donne d’abord les instructions puis délègue le cours à un de ses élèves pour se rendre sur le ring. Je m’efforce de réaliser les gestes comme il nous les a appris mais je vois bien que visiblement je n’y arrive pas, son élève s’attarde longuement avec moi pour me corriger. Juché sur le ring, Claude continue à suivre du coin de l’œil le cours, se dirige vers Rémy, habitué des cours, et parle avec lui « Tu as vu les gestes du mec, là, c’est dingue, j’ai rarement vu quelqu’un d’aussi mauvais, il est ridicule, on a le sentiment qu’il fait de la brasse ou du papillon » Le mec, c’est moi … Rémy acquiesce car c’est la stricte vérité et n’ose pas lui dire qu’il me connait … J’ai continué mon numéro de mime de nageur-boxeur, ils se sont découragés à l’idée de m’enseigner quoi que ce soit. Nous avons terminé par quelques assauts, on m’a donné pour partenaire une jeune fille, plus frêle que moi, dont j’ai réussi à briser vaillamment les attaques furieuses contre moi, tout en continuant avec mon style unique de boxe nage-papillon …

Dernière partie de l’entrainement, pompes, abdos en profusion, j’abandonne très rapidement les séries de vingt qu’il propose. Je ressors de la salle, chair meurtrie, exsangue liée à l’exténuement ; résonne en moi un sentiment de vide, de désengorgement de ma substance, je n’ai jamais été aussi exténué mais en même temps je ressens la perception vague, diffuse d’une régénération des organes.

Dans la mêlée du rugby 

Dernier sport un jour avant la fin des jeux, le rugby à 7. J’avais vu la veille sur un réseau social les scores de rugby en éliminatoires, j’avais été étonné par les scores fleuves des matchs et des équipes gagnantes avec plus de soixante points. En visionnant les épreuves en direct, j’ai mieux compris les raisons de ces écarts. Les deux mi-temps durent à peine dix minutes mais tout est fait pour favoriser les attaques. Les lignes sont très étirées, les possibilités de fendre les lignes de défense sont plus grandes, et surtout l'équipe qui marque une pénalité ou un essai est également celle qui engage ; elle a donc la possibilité de dérouler sans fin ses attaques, de perforer continuellement les lignes adverses. A ce jeu, c’est Fidji l’île guerrière qui est la plus puissante, la plus impressionnante. Les ballons volent de main en main, la trajectoire tendue de celles-ci est parfaite ; quel que soit le sport, quand il est exécuté à la perfection, le geste acquiert une grâce, une beauté incomparable. Fascination devant les gestes de défis au centre de ce sport ; un Fidjien se retrouve face à un adversaire venu tenter de le plaquer mais il se retrouve bloqué au niveau du torse par la seule main puissante du joueur, qui le maintient à distance pendant plusieurs mètres avec une allonge plus grande. Ils avancent pendant plusieurs mètres, l’un tentant vainement d’attraper le feu-follet pendant que celui-ci, confiant, inébranlable de supériorité le repousse suffisamment pour aller marquer l’essai au final. Malgré la distance, je palpe la rage du vaincu dans le regard, l’humiliation vécue dans ces quelques secondes de face-à-face.
 
Deux équipes jouant à guili guili

 
Je n’ai joué qu’une fois au rugby, en seconde lors d’une séance d’essai au stade de l’Ill à Strasbourg. Nous avons appris le fameux geste du plaquage, qui consiste à attraper l’adversaire à la ceinture puis à laisser glisser le long des jambes pour bloquer l’adversaire.

Puis s’organise un match. Je crie « A moi, A moi », je me démarque pour que l’on puisse me passer le fameux Graal ovale. Etrangement, mes camarades me passent rarement le ballon, doutant de ma capacité à perforer les lignes adverses, à avancer en percutant des épaules mes vis-à-vis, à me faufiler entre les lignes …