vendredi 17 mai 2013

Séjour à Fidji : Parfums d'Inde et Corail Magique

"Par réalité et perfection, j'entends la même chose"
Spinoza, Ethique, E2P6


Alors que l'avion entamait sa montée vers les cieux, je regarde à travers le hublot, l'arche incomplète d'un arc-en-ciel dont les couleurs pâles vibrent au dessus d'une petite couche de nuages. C'est la première fois que j'aperçois ce phénomène depuis le ciel, je cherche avec curiosité quelques traces d'humidité, un nuage plus gris que d'autres, mais je suis incapable de discerner les gouttelettes de pluie, l'espace immense est serein, parsemé de nuages blancs. A travers les bandes colorées, les couleurs estompées de l'île de Wallis, qui se remet lentement du passage du cyclone Evan, ainsi que celles du lagon aux nuances éternelles vert-bleu se confondent, le paysage entrevu semble palpiter sourdement, secrètement en accord avec mon être.
J'avais eu un début d'année 2013 chargé au niveau du travail, j'avais décidé de prendre une petite semaine de congés du 9 au 16 février. Destination : Fidji. C'est le pays d'Océanie le plus proche de l'île de Wallis, au sud ouest, et c'est par conséquent facile d'y aller passer des vacances, même si cela demeure à près d'une heure et demie en avion.
La république de Fidji est un pays d'influence anglo-saxonne devenu totalement indépendant de la Grande-Bretagne en 1970. La culture fidjienne est très proche par bien des aspects de la culture wallisienne (importance du kava, culture profondément chrétienne, etc …) mais leur apparence est de type mélanaisienne, à l'instar des Kanaks de Nouvelle Calédonie, plus que polynésienne.
J'ai été surpris par la présence d'une très forte communauté d'origine indienne au sein de cette population. Les Européens ont fait venir à la fin du 19ème siècle une main d'œuvre indienne pour cultiver les champs de canne à sucre sous la forme d'un contrat de 5 ans et celle-ci s'est graduellement implantée dans le pays. Peu de mélanges m'a-t-il-semblé entre ces deux groupes de population, les Fidjiens et les Indo-fidjiens, ces derniers continuant à parler en hindi entre eux. La terre ne peut leur appartenir car ils ne jouissent pas du statut de Fidjien de souche. La différenciation systématique entre ces deux communautés est l'explication principale des soubresauts politiques réguliers dans ce pays, coup d'état, renversement de gouvernement, …

Visite de Nandi et des alentours

Petite excursion le dernier jour de mon voyage à Fidji à Nandi (ou Nadi selon les orthographes) qui a débuté par la visite du temple Sri Siva Subramaniya, le plus grand temple hindouiste de l'hémisphère sud, situé à la fin de la grande route principale de la ville. Dès l'entrée, la façade frappe le regard par son aspect vivement coloré, ses colonnades lumineuses tandis que sur le dôme pyramidal, tout en haut, trônent les statues des divinités hindoues.


La façade du temple
Les dieux principaux de l'Inde sont au nombre de trois, Trinité représentée par Brahma, Vishnu et Shiva. C'est ce dernier qui est à l'honneur ici avec sa descendance, Ganesh et Subramaniya. Shiva est le Dieu de la destruction, mais celle-ci est nécessaire pour la création d'un nouveau monde. Il est aussi le Seigneur de la danse, il effectue avec sa compagne Parvati une sublime danse cosmique, le tandava, qui symbolise la destruction et la renaissance du monde.
La figure de Ganesh était pour moi la plus connue, il s'agit de ce Dieu à la tête sympathique d'éléphant, avec son immense trompe qui lui donne un air jovial, rigolard. Il est l'enfant de Shiva et Parvati et dieu de la sagesse, de l’intelligence, de l’éducation, de la prudence et protecteur du foyer domestique. Dans sa représentation, il est composé d'une partie inférieure humaine et d'une partie supérieure, la tête, éléphantine et cosmique. Il est un homme mais son esprit-éléphant est à l’image du cosmos, il peut donc, par la puissance de la pensée, écarter les obstacles de l’ignorance et comprendre la nature de l’Univers. Il est souvent accompagné d'une petite souris au caractère malicieux, espiègle.
Le temple porte le nom de Subramaniya, appelé parfois Murugan, autre enfant de Shiva. Alors que son frère Ganesh est pacifique, il a hérité de son père le goût de la destruction puisqu'il est le dieu de la guerre. Il est d'une force démesurée, orgueilleux et il a pour animal fétiche compagnon un paon.
Les plafonds étaient peints dans un style naïf, quasi enfantin. Chaque morceau de fresque était numéroté et l'histoire de Shiva ou de Subrahmaniya se lisait telle une bande dessinée.

Ganesh, Parvati, Shiva et Subrahmanniya réunis
Shiva était représenté avec trois yeux. Ses trois yeux symbolisent le soleil, la lune et le feu. Plus généralement, ce troisième œil placé sur le front entre les sourcils qui figurait sur nombre de statues a une signification symbolique, c'est l'œil de l'âme, celui de la connaissance intérieure de soi. Beaucoup de statues avaient de multiples bras, des corps qui se superposent l'un sur l'autre. Quelle en est la signification ? En nous affleurent des individus différents, contradictoires, avec des désirs, des pensées multiples, infinis que seuls nos actes à chaque moment pétrifient dans le moment présent ?

Petit détour rafraichissant après la visite du marché local de fruits et légumes vers « Le Jardin du Géant Endormi », car la colline qui jouxte la propriété ressemble à un immense homme allongé sur le dos. C'est un jardin botanique qui appartenait à l'acteur américain Raymond Burr, connu pour ses rôles dans les téléfilms Perry Mason et l'Homme de Fer. Il a passé sa vie à collectionner l'orchidée et près de 200 espèces se côtoient ici. Très beau jardin avec un étang dégorgeant de nénuphars qui rappelle celui de Giverny peint par Monet. Reine des orchidées au milieu du jardin : le cattleya ...

Hommage à M. P.
Dernière étape ludique, les piscines de boue naturelles. Après s'être enduit de boue, on passe dans une première piscine, source d'origine volcanique avec quelques bulles qui viennent de temps en temps crever en surface. Sensation visqueuse, d'aspiration vers le fonds la terre lorsqu'on marche sur le fonds qui s'enfonce, comme des marais mouvants prêts à vous avaler. Puis on effectue une petite marche avant de se laver dans un bassin au fond dur, avec une eau à la température très élevée.
Muddy Muddy Muddy

L'après-midi, je suis retourné en ville faire quelques achats. La ville de Nadi a visiblement grandi trop vite au gré d'une mondialisation non contrôlée, elle est constituée autour de la vertèbre d'une artère principale toujours encombrée par les voitures qui crachent leur plomb noir, suffocant dans l'atmosphère. Un violent orage a éclaté, j'ai attendu près d'une heure qu'il se mette en mode pause mais rien à faire ; j'ai dû me jeter sous les trombes dans un autobus pour rentrer. J'ai été intrigué par ces vieux bus de Fidji qui n'ont pas de système électrique pour prévenir le chauffeur du souhait de s'arrêter à la station. Ici, un long fil court le long du bus en hauteur, il suffit de s'y agripper pour actionner la sonnette. Je m'y suis précipité et …

Dring Dring
Dring Dring prochaine étape …
Excursion autour de Savu-Savu
Après une journée consacrée au voyage de Nadi à Savu-Savu, journée harassante car j'ai transité de très longues heures à l'aéroport de Suva, j'ai fait une petite randonnée en compagnie d'un guide local, Sharon, qui gérait le Naveria Lodge ainsi que d'un couple d'amoureux qu'elle logeait en lune de miel, Andy et Iliana. Je me trouvais sur l'île de Vanua Levu, la deuxième plus grande île de Fidji après Viti Levu. La végétation m'est apparu beaucoup plus luxuriante qu'à Wallis, la forêt tropicale environnante dégage une impression de profondeur, de sauvagerie. Les lianes pendent le long des arbres, formant une épaisse barrière à la pluie et au soleil. Sharon, adepte assidue de la médecine naturelle, donnait de nombreuses explications sur les vertus médicinales des plantes, en anglais bien entendu et je ne comprenais pas tout. La ballade s'est étirée le long de quelques crêtes qui surplombaient la forêt et la baie de Savusavu.
Vue de la baie de Savusavu
La promenade s'est terminée dans un quartier déshérité de la ville, un bidonville où s'entassaient des bungalows construits en tôle de fer, dont la toiture est souvent arrimée au sol par un cordage qui me semblait bien fragile pour lutter contre les cyclones dévastateurs de l'été. Le contraste est saisissant entre les immenses espaces de la nature et l'empilement de ces maisons, dont on pouvait apercevoir à travers quelques portes entrouvertes la grande pauvreté qui y régnait. Lorsqu'on voit la même population dans des habitats traditionnels, des cases ou des huttes dans un dénuement extrême, cette tendance à les plaindre disparaît en nous tandis que l'acceptation de la société de consommation, vécue comme un progrès par ces individus nous semble une régression intolérable, alors que nous sommes nous même fourvoyés, prisonniers à l'intérieur de celle-ci.
A chaque fois que nous croisions sur le chemin un Fidjien, un sonore, bienveillant et jovial « Bulla » s'échappait de leur lèvres, ce qui signifie « Bonjour ».

Dring Dring prochaine étape …
Journée de plongée au « Koro Sun Resort »
Le lendemain, très tôt, Matt, le moniteur de plongée du « Koro Sun Resort », est venu me chercher à l'hôtel pour m'emmener au centre de plongée situé à une quinzaine de kilomètres de Savu-Savu. J'étais en compagnie d'une dizaine d'autres plongeurs. Il s'agit d'un centre Padi, une structure de plongée anglophone internationale, c'est la première fois que je plongeais dans une structure extérieure à Wallis. En fait, c'est bien plus simple, tout est pris en charge par le personnel, le matériel est préparé, seule préoccupation : la plongée. C'est un système qui favorise la paresse, mais comme c'est un tropisme naturel de l'individu …
Je suis tranquillement le groupe de plongée dans le premier site intitulé « Donjons and Dragons ». Matt nous fait découvrir le corail magique, aux polypes de couleur beige, voire marron, qui a la particularité de changer de couleur au simple toucher de doigts. J'en effleure deux ou trois, que Matt me désigne à chaque fois, et comme par enchantement, une onde soudaine invisible parcourt le corail en quelques secondes à partir de ce point d'impact qui décolore la structure pour lui donner un aspect blanc immaculé, sous le soleil qui illumine alors les profondeurs. Ce sont les polypes qui en réalité se rétractent à l'intérieur, apeurés par le contact de notre peau.
Matt me précède le long de tunnels parfois obscurs, parfois lumineux. Il est visiblement très à l'aise dans l'eau, il plonge avec un simple short, sans combinaison, svelte et bien bâti, il a l'adresse que donne une jeunesse insouciante, sûre de soi dans ses gestes. A la sortie d'un tunnel, il s'arrête près d'un récif, enlève le détendeur de la bouche et expire par petites saccades, en arrondissant les lèvres. Au lieu de prendre la forme d'une bulle, la poche d'air se transforme en un anneau effilé qui s'échappe de sa bouche pour s'agrandir puis se désagréger en centaines de bulles plus petites au bout d'un ou deux mètres. Les anneaux d'air s'enchaînent à un rythme constant, les cercles concentriques s'élèvent dans un tremblement dans l'eau limpide, se froissent délicatement, se déploient avec grâce un bref instant puis Pouf, ils éclatent comme un rêve évanoui …
J'ai le vague souvenir d'avoir lu une scène où Gandalf et Bilbo (est-ce dans le Seigneur des Anneaux? Bilbo le Hobbit ?) s'amusent ainsi avec la fumée de leur pipes pour produire des anneaux et autres formes, je décide alors de surnommer Matt …

The lord of the bubble-rings
Le seigneur des anneaux-bulles
Après une heure de repos en surface, deuxième plongée. A nouveau, le corail magique s'étend devant nous, à simple portée des bras. Matt me hèle à nouveau et me propose d'en toucher un. Enchantement soudain, éphémère, vif, le corail est immense, il occupe la moitié d'un récif, je vois se déployer en quelques instants le souffle invisible blanc qui foudroie en un éclair la surface. Mariszka, une jeune hollandaise, touche le récif de l'autre côté. Répétition de l'enchantement, les deux faces resplendissent comme les ailes éclatantes d'un ange. Je regarde un long moment ces ailes séraphiques qui vibrent sous la lumière fine qui se déverse depuis la surface …
J'aurais voulu que mes pensées jaunes ensoleillées se fourbissent au coeur des étoiles étincelantes, qu'elles éclatent dans des explosions thermo-nucléaires, qu'accompagnant les photons, elles se projettent, fusent, se déversent dans les espaces démesurés, voyagent des milliards d'années pour venir frapper l'eau limpide des océans.
Je rêvais que mes idées, traversées par les rayons des soleils, se promènent dans les eaux bleues intenses, qu'elles suivent dans leurs périples sous-marins les baleines, dauphins et poissons pour se gorger des mystères des profondeurs, puis remontant en surface tels des désirs impérieux, qu'elles s'évaporent dans l'air pour s'unir aux nuages filant dans l'air.
Portés par les nuages se répandant dans le monde, les mots lourds du poids de ma vie s'épandraient dans les bois verts, imprégneraient les forêts immenses de la terre, ou fragiles, évanescentes, elles viendraient se déposer sur quelques plantes graciles se balançant dans le vent pour resplendir dans la beauté des jours.
Mes phrases alors s'évaporeraient, danseraient dans le monde, où que vous soyez elles vous toucheraient comme des sabres tranchants. Portés par leur musique unique, leur texture neuve, elles rougeoieraient en vous comme un sang bouillonnant, elles se fraieraient un chemin tenace pour exploser comme un soleil dans votre coeur.
Je suis reparti, mon langage n'est pas au centre du monde mais je sens sa grâce étourdissante et vertigineuse en moi …

Nous continuons notre chemin sur le site « Turtle's Alley ». A la sortie d'un tunnel, deux tortues marines en point de mire. L'une des deux commence à s'éloigner mais voit soudain son chemin bloqué par un de mes compagnons de palanquée. Elle se retourne d'un geste vif, se dirige lentement vers moi. Je bloque ma respiration pour éviter de signaler ma présence par les bulles compromettantes, j'évite tout mouvement brusque, elle s'approche en douceur à quelques mètres, puis à portée de bras. Brusquement, elle m'aperçoit, et d'un coup de nageoire appuyé semblable à un aileron vire de bord et s'enfuit rapidement. Visiblement, la réputation de lenteur des tortues provient de leurs cousines terrestres, car elle nage bien plus rapidement que le meilleur des plongeurs.

Dring Dring prochaine étape …

Journée de plongée au « Jean Yves Cousteau Resort »

Le lendemain, je partage un taxi avec Andy et Iliana pour me rendre au « Jean Yves Cousteau Resort » pour une deuxième journée de plongée. Beaucoup de personnes présentes la veille sont à nouveau là, la rumeur que nous allions nous rendre à l'île de Namena, lieu de plongée réputé, s'est répandu dans le petit cercle de la plongée à Savusavu. Comme je suis sujet au mal de mer, que je m'étais senti très mal la veille en fin de journée, j'achète des pilules contre le mal de mer que j'avale rapidement.
Nous nous rendons près de l'île en moins d'une heure. Ici, ce sont des Fidjiens, souriants et prévenants, qui se chargent des préparatifs. La guide de palanquée donne les instructions et énumère la faune et la flore visible sur le premier site « Grand Central Station ». Celui-ci est réputé pour la présence des requins marteaux, le signe pour prévenir les autres de leur présence est de se frapper le crâne avec les deux poings comme avec un marteau. Mais elle prévient « Sometimes they come, sometimes they don't » Parfois ils viennent, parfois non ...
Bascule arrière dans l'eau. Nous longeons un tombant pendant une vingtaine de minutes, le guide devant moi martèle régulièrement sa bouteille avec une fine tige de métal Ding Ding pour attirer l'attention des requins. Franchissement d'une arche végétale, cinq six requins pointent le bout de leur nez à quelques mètres, mais celui-ci n'est pas en forme de marteau, ce sont des requins de récifs. Nous arrivons près des excroissances de coraux durs, nous effectuons le palier de sécurité de trois minutes. Juste à ce moment, quelques dizaines de poissons de taille diverse surviennent dans un éclatement de teintes bleue, verte, violette, jaune, orange.
Je n'ai pas aperçu de requins marteaux, personne ne les a vu.

La veille, à la fin de la plongée, l'un des plongeurs m'avait dit « Unfortunately, at the end, it was merky » Malheureusement, à la fin, c'était merky ??? (Prononcez meuurky...). Il m'explique que cela signifie trouble, empêchant une bonne vision. Aujourd'hui, une fois revenu sur le bateau, je me tourne vers quelques plongeurs, je leur dis « Unfortunately, at the beginning, it was merky »... En fait, ce n'était pas si merky que ça, et nous étions au début à plus de trente mètres, il était naturel que la visibilité soit moins bonne, mais je voulais absolument placer ma nouvelle connaissance linguistique, ils acquiescent et entament la conversation à ce sujet. Je suis fier de ma capacité de maîtrise de l'anglais, qui se résume là au pouvoir du perroquet ;-)
Après un repas léger, plongée sur le site « Mantle Mount », appelé ainsi car l'habitat des raies mantas se trouve non loin. Nous progressons le long d'un falaise à laquelle s'accrochent des gorgones géantes qui frémissent avec nonchalance dans le courant comme des palmes caressées par le vent. C'est une dérivante, plongée que j'apprécie car il s'agit simplement de se laisser aller dans le sens du léger courant en profondeur. Nous remontons vers une esplanade avec quelques récifs, Andy et Iliana avancent devant moi lorsque tout à coup, un requin surgit de notre droite, à une allure rapide. Iliana sursaute de peur, se tourne avec un grand regard effrayé vers moi, je souris car le requin déjà s'éloigne. Une dizaine de requins se pressent devant nous puis s'en vont. Pas de raies mantas à l'horizon mais sur le bateau, quelques plongeurs qui étaient à l'arrière de la palanquée, les yeux émerveillés, disent en avoir vu un. L'un d'entre eux nous montre fièrement la vidéo de l'immense raie, je vois le reflet de l'animal qui tel un oiseau plane avec grâce dans l'eau bleue.
Je n'ai pas aperçu la raie manta, certains l'ont vu.

Nous rentrons, un calme impressionnant règne sur le bateau, lié à la fatigue accumulée des deux plongées. Tout à coup, deux plongeurs crient, se lèvent en désignant une direction ; il s'avère qu'ils ont vu une baleine qui vient de replonger dans l'eau. Nous guettons un moment puis j'entends tout le monde s'extasier quelques instants plus tard. Qu'ai-je vu ? En fait une vague ombre à deux cent, trois cent mètres mais c'est à une distance trop grande pour que je puisse réellement distinguer les formes compte tenu de mon absence de lunettes, s'agit-il de la queue d'une baleine ?
Tout le monde a vu la baleine, j'ai cru l'apercevoir, mais rien n'est moins sûr, rien n'est moins sûr …

Tous les soirs, j'essaie de me remettre au jogging. C'est difficile, j'ai le souffle court, j'entame désormais une course contre la montre, contre le déclin de mon corps, combat inégal perdu d'avance. Je pousse un peu plus loin que les autres jours, j'arrive jusqu'à un arbre-paon, l'arbre du voyageur qui déploie avec arrogance son éventail dans un jardin. Est-ce le triomphant Subrahmaniya, l'impitoyable dieu-guerrier, qui vient à sa rencontre en ces contrées? C'est un simple homme à la respiration syncopée, aux membres fatigués, qui s'arrête pour reprendre sa respiration, toise un instant l'immense arbre-paon pour battre en retraite.

Sur le chemin du retour, un enfant indo-fidjéen au large sourire d'une douzaine d'années, avec de longues jambes effilées de coureur de fond, se porte à ma hauteur. Nous partageons quelques foulées, je lui dis qu'il a l'air sportif, il commence à me narrer fièrement ses exploits scolaires en course à pied. Je porte une légère accélération en lui faisant un petit clin d'oeil préalable, il répond sans souci, maintient l'effort constant et commence à son tour à me tester, il accélère … Je ne pense pas pouvoir tenir sur ce rythme longtemps Ouf se profile le croisement de la route vers mon hôtel situé sur une butte. Je lui dis que je dois tourner à droite, un petit top amical dans la main de la graine de champion, je baisse singulièrement mon allure juste quelques mètres après le virage ...

Dring Dring prochaine étape …

Dernière bulle ...

Je pouvais encore consacrer la journée à la plongée, mais je suis exténué après les quatre explorations sous-marines précédentes, je décide de visiter le « Waisali Rainforest Reserve Park », parc local naturel d'une grande variété de faune et de flore. Je me renseigne sur le prix d'un taxi ; trop cher, je prends le bus qui traverse l'île de Savusavu à Labasa. Celui-ci est d'une incroyable lenteur, brinquebalant, il n'est pas climatisé, surchauffé, le véhicule est particulièrement poussif sur les pentes sur lesquelles il s'engage en première vitesse, je sue à grosses gouttes sur mon T-shirt bientôt complètement trempé, collant à ma peau. Je discute tout au long du trajet avec un Fidjien du nom de Bio qui m'offre des petites graines très salées à grignoter. Le chauffeur, prévenu de ma destination s'arrête devant le parc qui se trouve sur la pente d'une colline, je descends et ...
Très mauvaise surprise ... Un énorme cadenas bloque la porte d'entrée, je tire en vain sur celle-ci. Je ne distingue personne dans le cabanon d'accueil de l'autre côté, je crie « Hello, is there somebody ?» mais en vain. Je crie de plus en plus fort, je descends, je monte le long de la clôture, je hurle mais je dois me rendre à l'évidence, c'est le désert complet. Une pluie drue commence à s'abattre qui se mêle à ma sueur, je vais tenter de forcer sur la chaîne aux lourds chaînons mais ce sont simplement mes frêles poignets qui remuent de manière frénétique, pathétique … Je me réfugie sous un abri le long de la route.
Je regarde derrière moi la barrière, je pourrais l'escalader pour tenter tout de même l'excursion désirée. La voix de l'aventure, juché sur mon épaule gauche, voix jeune, moqueuse, me susurre de grimper, qu'il est stupide d'être venu jusque là pour repartir, qu'il n'y a rien à craindre. Celle de la raison, reposant sur mon épaule droite, voix mûre, grave, m'explique qu'en cas de souci, nul ne pourra venir me chercher, qu'il est stupide de prendre un tel risque. Mon coeur balance, penche à droite, j'entends un rire ...
Au bout de près d'une heure, un bus qui retourne à Savusavu descend la côte, je bondis à l'intérieur, et de nouveau, fournaise, sueur …

Je suis passablement énervé au retour à l'hôtel après plus de six heures de trajet, je demande à la réception la raison de la fermeture, si la Saint Valentin est un jour férié à Fidji puisque c'est le 14 février ; les deux réceptionnistes m'assurent que non, ils sont visiblement désolés de ma mésaventure. Ils me proposent de patienter les deux dernières heures avant le transfert à la piscine.
Je rentre dans l'eau, immédiatement elle se répand sur mon corps, soulage la tension, la crispation née de la journée perdue dans les transports. Je pratique la brasse, je n'ai pas assez de souffle pour crawler, tête, épaules, torse, hanches, genoux, pieds, l'eau dans un bourdonnement claque sur mes oreilles, ruisselle, fuse le long de mon corps, ravissement progressif de mes membres, diffusion lente de cette sensation vers mes organes intérieurs, mes poumons, mon coeur, mes os. De nouveau, lente fusion vers l'instant présent.
L'heure du départ s'approche, je tente pour m'amuser de descendre au fonds de la piscine, de buller comme Matt. Mes bulles informes s'échappent de moi, mais rien à faire, elles ne prennent pas la forme d'anneaux ... Je dois m'en aller, dernière tentative, je rejette ma tête en arrière, la vision se trouble, s'obscurcit à travers mes lunettes de plongée, l'eau de la piscine et le ciel que je devine se fondent dans une même étreinte. Je ferme les yeux, j'ouvre le troisième oeil en moi, celui de la connaissance, des sens en étroite osmose avec l'esprit, celui qui lit à coeur ouvert dans votre âme, qui discerne vos rages secrètes, qui détecte vos doutes cachés, qui guette vos espérances muettes, qui participe à vos joies profondes. J'ouvre la bouche, à travers mes lèvres, mon souffle se libère. La bulle prend la forme souhaitée, elle se modèle selon mes rêves, elle  s'agrandit démésurément, devient tour à tour rose aux pétales fragiles, hibiscus au pistil flamboyant, âne joyeux et braillard, dragon à la gueule enflammée, mosquée aux minarets touchant le ciel, cathédrale à la rosace battante comme un coeur, se colore aux couleurs de l'arc-en-ciel. S'unissant dans un ultime embrasement à l'univers entier, elle se désagrège en mille éclats  pour se déposer sur vos cœurs.

dimanche 24 février 2013

En bonne compagnie dans le Pacifique (2)

Quatrième journée
 
Mercredi après-midi, nous sommes tous présents pour continuer le stage. Nous nous observons les uns les autres, nous scrutons les changements intervenus depuis la veille ; il est facile de deviner grâce aux accessoires, aux déguisements que beaucoup d'entre nous arborent déjà quel sera le personnage interprété. La soeur religieuse va se réincarner en prostituée, le garagiste s'est mis dans la peau d'un jeune surfeur ...

Avant la séquence de jeu de personnages, apprentissage de la manière de donner une claque sur scène ou de la recevoir, de donner l'illusion  d'une violence réelle. Le plus simple consiste à porter le coup sur le visage, celui qui subit la gifle doit exagérer le mouvement de la tête et en même temps frapper sa cuisse, en prenant le soin de cacher ce dernier geste aux spectateurs avec la difficulté de coordonner ces deux mouvements qui doivent être simultanés. Pratique dans la foulée : je me suis fait démonter le visage par des femmes en furie, je me suis écroulé sous les coups retentissants d'hommes en colère ; oeil pour oeil, dent pour dent, après m'être courageusement relevé, j'ai cogné à l'aveugle avec toute la fougue dont Ricky était capable Pif Paf Boum les voilà tous KO. Un partout, la balle au centre ...

Pour ceux qui n'avaient pas encore leurs déguisements, nous les avons enfilés pour jouer le personnage du jour. Celui que nous avions interprété spontanément mardi était une prolongation rêvée de notre imaginaire, une ébauche de tendances inconscientes au fond de nous, j'ai trouvé que malgré l'apport d'un costume, l'interprétation était rarement meilleure, elle était au mieux d'un niveau similaire mais le plus souvent d'un niveau inférieur. Seule exception à la règle, une amie, Michèle, que j'ai trouvé plus convaincante dans le rôle de voyante que dans celui de l'enfant endossé un jour auparavant.
Je n'ai pas dérogé à la règle. Pour choisir mon personnage, j'avais adopté le raisonnement suivant : l'opposé d'un homme est une femme Abracadabra me voilà appartenant à la gente féminine. Et l'opposé de la boxe, sport d'essence masculine par excellence pour beaucoup, c'est la danse. J'étais donc devenu Sylvie, danseuse classique, censée incarner la grâce mais très imbue d'elle même. Étant naturellement viril et modeste, j'ai eu du mal à interpréter une danseuse efféminée et  orgueilleuse ;-)


Danseuse ou clown ?
 
 
Grâce et Légèreté ?
Laideur et Lourdeur ?
 
 
La recherche du déguisement avait été simple. Je disposais d'une robe qu'une amie m'avait donnée pour une fête costumée et j'avais demandé à Michèle si elle avait en magasin une perruque féminine. Elle m'en a apportée une, qui était en fait celle d'un clown ... Encore une fois, j'ai eu du mal à être convaincant, mon interprétation de Ricky le champion du monde de shadow-boxing était largement meilleure. On m'a demandé de faire une petite démonstration, j'ai esquissé quelques entrechats grotesques, la perruque au final était parfaitement adaptée ...

Le dernier exercice a été d'une grande difficulté à exécuter. Par petit groupe de deux personnes, nous interprétions une situation où chacun d'entre nous passait du personnage de la veille à celui de la présente journée. Il fallait changer de peau en quelques fractions de secondes et donner vie ainsi à quatre personnes de la sorte. Résultat moyen car nous rajoutions à la difficulté de passer de l'un des personnages à l'autre celui d'une situation trop complexe, seul un groupe a été bon en choisissant la scène très simple d'une rencontre à un arrêt de bus.

Dernière journée

Le stage touche à sa fin. Les exercices de relaxation et de jeux avec le corps avaient pris une tournure divertissante. Steev avait mis en place une séquence de mouvements de bras, de jambes, de petites tapes sur les cuisses et de pas marqués au sol, que nous exécutions en ronde, qui transmettait une énergie qui naissait de l'aspect dynamique, synchronisée de l'ensemble, partage de la joie dans le groupe semblable à celle contenue dans ces flash-mobs qui abondent sur les sites de partage de vidéos sur Internet, où chaque participant se fond dans un enchaînement dansant et musical, s'adonne au plaisir de participer à une oeuvre collective amicale, s'amuse de voir son mouvement reflété dans celui d'un autre. Autre séquence mémorable : celle qui consiste à s'étendre sur le sol, à tenir le corps et les membres fermes tandis qu'un groupe de six à huit personnes vous soulèvent avec leurs mains. Impression étrange d'être happé vers le ciel, d'échapper un court moment à l'attraction terrestre. Enthousiasme vif dans la poitrine, sentiment de légèreté tandis que vous reposez sur des mains accueillantes ; Steev le Wallisien au torse puissant et aux grandes mains était très sécurisant dans cet exercice.

La partie mime était consacrée à l'apprentissage de l'ouverture d'une porte imaginaire sur scène. Il fallait manipuler délicatement la poignée, ne pas oublier de fermer la porte derrière soi, exercice infiniment difficile, qui a réclamé de ma part une concentration, une vigilance extrême puisque je laisse souvent les portes ouvertes dans ma vie quotidienne ... L'improvisation suivante utilisait cet aspect puisqu'il fallait imaginer l'ouverture d'une porte qui débouchait sur un monde imaginaire. Quelques amis se rencontrent, décident d'aller dans un bar, un restaurant, un hammam mais lorsqu'ils ouvrent la porte, ce n'est pas du tout cet univers quotidien qu'ils découvrent. Exercice rendu plus difficile par le fait que nous ne pouvions nous concerter avant, et qu'à partir du franchissement de la porte, la communication ne pouvait se faire par les mots, l'imagination devait essentiellement reposer sur le mime. Le premier qui franchissait la porte et découvrait le monde invisible impulsait le mouvement aux autres membres du groupe, qui devaient comprendre sa proposition, enchaîner avec une gestuelle qui prolongeait l'illusion. J'ai franchi le seuil, imaginé que l'on se retrouvait dans l'océan, nous nagions avec quelques amis en faisant des bulles, des poissons et des requins flânaient tout autour, scène qui était le simple reflet de souvenirs réels ...

Isabelle nous a demandé de choisir le thème de la dernière improvisation. Celui de l'année passée était parait-il "la rencontre", nous avons décidé dans le prolongement de celui-ci d'adopter comme fil conducteur "la séparation". Par groupe de trois ou quatre, nous devions mettre ce thème en scène pour 3 sketchs de quelques minutes. Les trois improvisations que nous avons enchaînées ont bien fonctionné : dans la première, nous étions des parachutistes professionnels qui sautions d'un avion pour réaliser des figures de saut lors d'un concours, nous nous séparions, nous nous reformions et à la suite du ratage de l'un des participants sur la dernière figure, arrivés au sol, nous avions une dispute ; dans la deuxième, deux soeurs siamoises arrivaient pour une petite infection dans la salle d'opérations d'un chirurgien ivre qui les séparait par erreur, elles en concevaient une grande tristesse et colère ; enfin dans la dernière, un homme et une femme venaient se marier à l'église mais une violente dispute éclatait entre eux car l'homme ne cessait de communiquer avec sa mère possessive et la jeune femme, excédée, se mettait en rage, ce qui provoquait leur séparation juste devant l'autel.
Les progrès étaient très nets pour tous les groupes en comparaison de la première journée. L'occupation de l'espace s'était améliorée, nous jouions en fonction des spectateurs, nous étions plus réalistes et convaincants dans les rôles. Les gestes étaient plus précis, les situations s'étaient simplifiées, certains ont mobilisé les apprentissages acquis, quelques claques ont volé, nous avons ouvert des portes imaginaires, nous nous sommes assis dans un bar pour prendre un verre.



Le métier d'acteur m'a toujours fasciné. L'expérience m'a démontré que j'étais plutôt moyen dans cet exercice, mais il s'agissait de théâtre d'improvisation et je ne suis pas un instinctif, capable en quelques secondes de puiser en soi les sensations, les sentiments à fleur de peau pour les restituer aux autres. L'acte de jouer devant les autres permet de devenir le centre des regards, de l'attention, de faire vibrer le coeur des gens dans une communion brève, organique d'un corps avec d'autres corps. La sociologie, la psychologie ont déjà analysé l'idée laquelle un individu constitue sa personnalité en endossant de multiples rôles au cours de son existence. J'ai observé autour de moi, nous jouons, certains jouent faux, surjouent parfois leurs émotions ou souhaitent projeter des images fausses d'eux et les voilà affligés outre mesure, amoureux fous, ou doctes et cultivés alors qu'ils sont creux.

Je suis convaincu que le fait de jouer sur scène nous permet aussi d'endosser un court instant des désirs inconscients en nous, de les assumer brièvement, que cet acte peut avoir un effet catharsis. Nous sommes transpercés par le désir d'être un autre, foudroyés par l'envie de se transfigurer, de capter en nous ce que nous croyons percevoir chez nos amis, chez les étrangers, être plus libre, plus passionné, plus réfléchi, plus instinctif, plus puissant, plus sage, ce "toujours plus" d'une essence singulière que nous enrageons de ne pas avoir au fond de nous. Devenir un jeune de quartier, adopter leur ton impertinent, malpoli est un moyen d'échapper un court instant au processus de l'éducation auquel nous avons été soumis, de transgresser les règles patiemment élaborés par la société. Se changer en maquereau, en prostituée comme ce fut le cas pour certains pendant le stage nous renvoie à notre part animale, brutale, sexuelle, nous portons ce masque un court instant pour pouvoir dompter cette part obscure en nous, y faire face alors que nous en avons peur, que nous la fuyons au quotidien. L'identité est par nature plurielle, nous avons mille désirs qui affleurent à tout moment, souvent contradictoires, la publicité, la télévision, les magazines ne cesent de nous tendre de nouveaux miroirs de la tentation ; la vie est un éternel devenir, une transfiguration d'un personnage à un autre. Ce fait des sociétés modernes a été profondément combattu par les sociétés traditionnelles religieuses, en particulier monothéistes. Pour ces religions, l'homme est un, indivisible, reflet de Dieu sur terre, soumis à lui. Le théâtre a été interdit à Genève par les protestants calvinistes car il menace l'ordre social, détourne l'homme de Dieu, le distrait inutilement, Molière a dû combattre toute sa vie l'Église catholique et les dévots, le théâtre a très mauvaise presse dans les sociétés islamisées.  Les croyants rejettent la possibilité de la plasticité humaine au profit du mythe d'un homme invariable dont les besoins, les pensées sont dictés par un être transcendant. Or l'homme est une explosion des possibles que le scène permet d'incarner avec toutes ses dimensions, le rire, la communion, la tristesse, l'absurde, etc ...  Jouer un court instant l'autre pour apprendre à devenir soi. 




jeudi 7 février 2013

En bonne compagnie dans le Pacifique (1)

"La vie n'est qu'une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane
et s'agite durant son heure sur la scène et qu'ensuite on n'entend plus"
Shakespeare - Macbeth

Depuis longtemps je rêvais de participer à un stage de théâtre, de tenter une expérience d'acteur. Voilà mon rêve exaucé avec la troupe " Pacifique et Compagnie" de Nouméa, qui séjourne chaque année sur l'île pour y réaliser des actions en faveur de la promotion de spectacles théâtraux, en particulier auprès des jeunes et des écoles.
 
Première journée
 
Nous avons été convoqués un dimanche en fin d'après-midi dans la cour du lycée par Café Falé, association dynamique de Wallis qui a pour but de promouvoir la lecture et l'ouverture culturelle du territoire de Wallis-et-Futuna. C'est elle qui se charge chaque année d'accueillir les membres de la troupe "Pacifique et Compagnie", de les héberger, de préparer leur programme d'intervention. Le (la?) metteur en scène Isabelle et Steev, acteur permanent de la troupe, Wallisien d'origine, se sont présentés à nous, le stage a pu débuter.
Le rituel mis en place allait être immuable lors des journées suivantes. Nous commencions toujours par des exercices physiques, qui avaient pour but avant tout de détendre et relaxer le corps, instrument essentiel du jeu de l'acteur, puis Isabelle nous donnait de petits exercices à pratiquer sous forme de jeu et en fin de séance, nous terminions par des improvisations thématiques à 3 ou 4 en réutilisant les apprentissages acquis .

Après l'échauffement, nous avons formé une ronde et nous nous sommes assis. Le premier exercice consistait à se lever à tour de rôle, à dire son prénom en l'accompagnant d'une seule phrase de son choix. A mon tour, je me suis levé "Je m'appelle Erhan, je déteste le théâtre" , je me suis rassis. Deuxième exercice, nous nous sommes disposés derrière une ligne, même punition, il fallait marcher jusqu'à une petite distance du groupe et répéter la même phrase face à celui-ci. C'est devenu amusant et instructif à partir du moment où Isabelle a demandé à n'importe qui d'aller dire sa propre phrase mais en adoptant la démarche, les attitudes, les mimiques et l'expression d'un autre qu'il s'agissait de reconnaître. Nous avons effectivement à chaque fois reconnu chacune des personnes. Vous en avez toujours rêvé, comment devenir moi ? Steev s'est levé, il a roulé des épaules, il a dit sa phrase avec un sourire aux coin des lèvres et un léger mouvement de tête en conclusion, c'était moi, tout le monde s'est marré ... Nouvelle activité, il fallait venir dire ces mots d'une manière totalement neutre, sans expressivité, aucun mouvement du corps parasite, aucune de nos mimiques habituelles. Chassez le naturel, il revient au galop, j'ai continué à hennir en bougeant légèrement la tête à la fin de chaque intervention, mouvement qui était à chaque fois totalement inconscient, imperceptible  en ce qui me concerne ... Enfin, Isabelle nous a demandé de dire une phrase sur un ton différent à chaque fois, colère, angoisse, tristesse, etc ...
La première improvisation avait pour thème "Passer de la tristesse à la gaieté (ou inversement)", nous devions inventer une situation qui passait d'un sentiment à l'autre. Avec les deux autres compères, nous avions choisi une scène où le maire d'un petit village rendait un hommage aux soldats  morts du village lors d'une cérémonie, puis il se retrouvait avec ses amis dans un bar pour faire des vannes, dire qu'il était excédé de faire le guignol lors des célébrations, que la guerre avait eu lieu il y a un siècle, que tout le monde s'en foutait, ... L'improvisation fut mauvaise, à l'instar de celle des autres, nous avions des problèmes de placement sur la scène, le scénario était mal ficelé, notre voix ne portait pas assez, et beaucoup d'autres détails qui ne collaient pas. Seule exception notable au milieu des tentatives avortées, un groupe avait imaginé le scénario de deux veuves se rendant dans le cabinet d'un notaire. L'une était la maîtresse et l'autre la femme officielle du défunt, toutes les deux affligées, en larmes apprenaient qu'elles en héritaient, mais le notaire mettait en jeu chaque part de l'héritage sous forme de jeu télévisé de questions-réponses et elles devenaient de vraies harpies pour essayer de capter les biens successifs. J'avais le  vague sentiment d'avoir déjà vu ce principe d'une scène de la vie quotidienne basculant subitement en jeu télévisé, mais peu importe, l'improvisation réelle n'existe pas, nous nous servons toujours de notre mémoire en décalant des scènes lues, vues ou entendues au cinéma, à la télévision, autour de nous. L'idée de départ simple, loufoque et efficace entraînait le reste. 

La deuxième improvisation m'a moins plu. Nous nous sommes mis en ronde, nous avons inventé une histoire, chacun devait créer une partie en quelques phrases puis passer le relais à son voisin. Elle est devenue d'une complexité incroyable, confuse, saugrenue car chacun y rajoutait des éléments extraordinaires, animaux qui surgissaient sur scène, personnages nouveaux, lieux qui changeaient en permanence. Nous avons du réinterpréter ce scénario par groupe de 5-6 personnes ; l'histoire ne parlait sans doute à personne, il faut un minimum de conviction pour interpréter, personne n'a fait d'étincelles.

Deuxième journée

Les quatre séances suivantes se sont déroulées en semaine, en fin d'après-midi dans une salle de classe de l'école  "Sainte Thérèse de l'enfant Jésus" à Liku. Ici, l'Education Nationale est absente du cursus primaire et maternelle, qui est concédé à la mission catholique. Un laïcard pur et dur qui débarquerait à Wallis, ennemi intime du goupillon et de la soutane ferait des bonds insensés, pousserait sans cesse des cris d'orfraie face aux atteintes à la laïcité sur ce territoire d'Océanie. Sur une étagère de la pièce, collés sur quelques étagères, les dessins d'enfant du scénario le plus célèbre de l'Histoire puisqu'il la divise en deux. 


La Passion


On a toujours besoin d'un(e) ami(e)

Les intervenants étaient très bons. Steev dynamisait l'ensemble grâce à des exercices de relaxation amusants, il participait à certaines improvisations, il avait une grande présence physique, beaucoup d'imagination et son expérience boostait toujours le groupe. Isabelle avait une large palette de jeux à proposer, elle a su mener une progression pédagogique raisonnée tout au long de la semaine et  elle savait capter lors de ses interventions l'attention de l'ensemble des participants.

Lors de cette séance, elle nous a donné quelques rudiments sur l'art du mime, l'importance du point fixe pour donner l'illusion de l'existence de l'invisible. L'improvisation la plus marquante de la journée tenait du principe célèbre du "téléphone arabe". Nous étions divisés en deux groupes, celui qui restait dans la salle inventait une histoire. Nous avons fait venir par la suite progressivement les personnes restées à l'extérieur. L'histoire inventée était mimée, le spectateur devait commenter la scène, donner un sens à ce qu'il voyait, puis il se transformait en acteur à son tour et devait reproduire la scène pour le suivant. Il était à la fois aussi amusant de commenter puis de mimer que de faire partie du groupe qui avait imaginé le scénario, car on se rendait compte des décalages, des ruptures quelquefois subtiles, parfois brutales qui pouvaient s'opérer d'un acteur à l'autre.
Avant de repartir, j'ai regardé la scène de la crucifixion sur les murs de la salle. Le Nouveau Testament nous est parvenu à partir de témoignages directs, puis de souvenirs de témoignages, puis de reconstructions de scribes  : quelle est la part de vérité, quelle est la part inventée de cette étrange pièce de théâtre ? 

Troisième journée

Jeu le plus marquant proposé lors de la troisième journée : sculpter le corps d'un autre participant qui devait rester inerte, les membres souples et fermes à la fois, pour lui donner l'expression que l'on souhaitait qu'il transmette au niveau du corps et du visage, surprise, joie, fureur, ... Isabelle nous a enseigné ensuite l'action mimée de boire un verre, la nécessité de détacher les gestes avec réalisme, d'exécuter le mouvement de manière très précise sans oublier aucune phase.

Exercice d'improvisation suivant : elle nous a demandé de marcher dans la salle au hasard et de nous mettre dans la peau d'un personnage, si possible éloigné de ce que nous sommes. Il a fallu lentement l'intégrer mentalement dans nos pensées, lui trouver un prénom pour se fondre petit à petit en lui, puis l'intégrer dans nos déplacements et enfin poser notre voix dans le personnage. Sculpture de la pensée, de l'allure, de la voix pour devenir un autre.
En qui me suis-je transformé? Au début, je voulais me mettre dans la peau d'un jeune de quartier défavorisé. Je me suis rendu compte au cours des déplacements qu'une personne avait eu la même idée puisqu'elle abordait les gens en disant "Putain, qu'est-ce que tu m'veux toi", hop hop j'ai changé de fusil d'épaule en quelques fractions de seconde pour éviter le doublon, je me suis transformé en boxeur prénommé Ricky, champion du monde de shadow-boxing. Kezaco ? C'est la discipline de "la boxe de l'ombre", qui consiste à boxer dans le vide en s'imaginant avec un adversaire devant soi. J'étais agile et souple, affûté et à l'aguet sur le ring, hop hop un direct, hop hop une esquive, hop hop un uppercut ... J'étais à fond dedans, dommage qu'aucune fédération de boxe ne crée une telle catégorie, alors qu'il y en a trois ou quatre à ma connaissance au niveau international ...

Nous devions aller sur scène à tour de rôle pour présenter la personne que nous étions devenus. La transformation opérée n'est jamais le fruit du hasard, elle mobilise des choses profondes de notre passé, conscientes ou secrètes en nous, j'avais choisi dans un premier temps de faire le jeune impertinent du quartier car c'était un rôle facile en ce qui me concerne puisque j'ai grandi au milieu d'eux, que je les ai observé, que je pouvais très facilement reproduire leurs attitudes, leur morgue, leur phrasé. J'aime beaucoup le sport, j'ai regardé de nombreux combats, je me suis passionné à un moment donné pour l'histoire de ce sport, j'ai pratiqué la boxe anglaise deux fois mais j'étais un vrai bouffon sur le ring lors des assauts, je ne pouvais être qu'un clown-boxeur. Sur une quinzaine de participants, il s'est trouvé deux femmes et un homme qui ont régressé pour jouer au petit enfant en bas âge.  Il y a toujours un enfant qui sommeille en nous, nostalgique du royaume perdu des commencements, nous serions prêts à troquer la liberté que nous avons contre la sécurité et l'insouciance de la prime enfance. L'une des deux Wallisiennes qui participait au stage a joué à la "bonne soeur". C'est une image du quotidien pour les Wallisiens puisqu' il existe une congrégation de soeurs religieuses à Wallis, une famille est très honoré lorsque l'une de ses enfants choisit pour son avenir le couvent.
Ai-je réussi à sculpter mon corps, ma voix ? Chassez le naturel, il revient au triple galop, j'ai continué à hennir puisque de temps en temps les inflexions de la voix grave que je souhaitais adopter en tant que boxeur se lézardait, se transperçait pour faire place à mes intonations naturelles, un peu moins ... burnées ;-)
La dernière improvisation consistait à mettre en relation trois personnages, je me suis retrouvé avec une femme enceinte et un garagiste. Le scénario n'a pas du tout fonctionné dans notre groupe, nous étions convenus d'une histoire mais l'un des personnages s'en est écarté, a refusé toutes les propositions de jeu, ce qu'il ne faut jamais faire. Il y avait un manque criant de communication, la scène a fait flop, comme un flan ;-)

Pour le lendemain, Isabelle nous a demandé de venir avec des accessoires pour incarner un personnage qui serait l'opposé de celui que nous venions d'interpréter. Quel personnage pouvais-je interpréter, me suis-je dit ? ...


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mardi 29 janvier 2013

Strasbourg-Vienne à vélo : La conquête de Vienne (2)

Florilège des tableaux de Vienne (suite ...)


Rubens – La Petite Pelisse

Rubens, encore, au Kunsthistorisches Museum, autant à l'aise dans un portrait érotique que dans une scène de chasse ou la mort d'un vieil homme. Voici devant vous sa deuxième femme qui pose, Hélène Fourment, qu'il a épousé quelques huit années plus tôt alors qu'elle était âgée de seize ans. Près de trente-sept années les séparent, le peintre deux années avant sa mort en 1640 pose un regard enfiévré d'amour torride, non rassasié sur cette femme, mère de quatre de ses enfants. Portrait qui n'avait sans nul doute aucune vocation à être exposé, vous pénétrez dans le secret intime, dans l'alcôve des époux. Elle semble surprise par un inconnu au pied du lit le matin ou au moment de se coucher, elle serre de la main gauche sa chemise de nuit enroulée en hâte autour de son bras et de sa hanche, elle enfile rapidement le premier vêtement qui soit là ; il s'agit par le plus grand des hasards ... d'une fourrure, objet érotique par excellence, exprimant par sa seule présence l'animalité présente au coeur de l'érotisme ; cette pelisse la recouvre à peine. Elle est surprise mais son geste de pudeur pour couvrir ses seins de sa main droite ne fait que les relever, les offrir davantage à votre vue et celle du peintre-voyeur, anti-Tartuffe par excellence "Couvrez ces seins que je puisse les voir" ;-) 
Rubens exprime un contraste saisissant entre la fourrure noire, crue, figure allégorique du sexe féminin cachée à la vue, le rouge couleur passion du tapis qui révèle la puissance de ses instincts, de sa passion brûlante, dévorante et la délicatesse de la chair blanche, rosée de sa femme, la finesse de la chevelure ondulée d'une blondeur vénitienne entourée de rubans blancs. Toute la scène est baignée d'une lumière intimiste, le corps d'Hélène émerge nettement du fond uni, sombre. Il est difficile de déterminer la signification de son regard : Coquine ? Fière ? Timide ? Confiante ? Il est en tout cas baigné d'une douce lueur.

Comme dans le portrait de la mort de Sénèque, il n'ignore rien de la vérité de la chair, son pinceau est d'un grand réalisme, vous devinez des cuisses amples ainsi qu'un ventre légèrement proéminent marquée par les maternités successives, on entrevoit des  affaissements de la peau autour des côtes, autant d'éléments que l'on ferait disparaître discrètement de nos jours avec un petit logiciel de retouche s'il s'agissait d'une photo. Ces légers défauts par rapport à l'image contemporaine d'une perfection féminine dans la société occidentale ne donnent que plus de valeur au portrait ancré dans une réalité quotidienne, celui d'une femme à la beauté naturelle simplement mis en valeur par quelques objets et le jeu subtil des couleurs. Vous avez surpris le regard fou désirant d'un vieil homme épris de sensualité, de beauté, de vérité sur sa jeune femme aimante, qui le contemple généreusement en retour ; ces regards transcendent la disparition matérielle de leurs corps, traversent à la vitesse du clignement d'un cil les siècles, vous devenez leur complice à travers le mur invincible du temps. Merci à Rubens.



Klimt – Vie et Mort
Je me souviens  avoir été stupéfait devant la beauté de ce tableau de Klimt découvert en 2004, totalement inconnu de moi, même en reproduction. Premier choc, celui des couleurs, des formes avec la silhouette malingre de la Mort plongée dans des teintes obscures, froides, noire et bleue, ornée de formes tels que rectangles et surtout croix en profusion (critique d'une religion chrétienne mortifère?)  tandis qu'en face de lui la Vie déborde d'un enchevêtrement de corps, d'une abondance de chairs, de courbes gracieuses dans une symphonie enchanteresse de couleurs très vives, chaudes tels que l'orange et le rose, que des motifs d'une grande variété verts, bleus, blancs viennent compléter. La Mort est représentée sous la forme traditionnelle du squelette, le crâne humain émerge du costume qui le recouvre, il tient dans les mains une massue avec laquelle il va étourdir les vivants. C'est un cliché que de le représenter sous cette forme, il faut une grande maîtrise pour manier les poncifs dans un chef d'oeuvre, Klimt justement possède cette grande assurance ; il s'agit d'une oeuvre testament qu'il ne cesse de travailler vers la fin de sa vie, il en existe plusieurs versions.
La Mort est dans une attitude figée, son visage aux orbites creuses est le premier point fixe de focalisation de la scène, hypnotisant pour certains, alors qu'un mouvement d'ondes, de corps vibrants parcourt la Vie, bien qu'au centre de celle-ci, deuxième point fixe plus discret, une vieille femme à la coiffe bleue, reflet des couleurs mortelles, et aux traits sévères semble dans une attitude de prière avec les mains jointes, peut-être parce qu'elle se sait au seuil du grand passage. Je voyais la figure de la mère dans cette vieille dame lorsque j'ai vu le tableau une deuxième fois en 2010. Elle est la figure nodale d'une véritable ronde de personnages qui s'organise autour de sa prière muette. "Les Trois Âges de la Vie", titre d'un autre tableau de Klimt beaucoup plus pessimiste,  sont ici représentés puisqu'un enfant de sexe masculin trône au dessus de la femme âgée, que viennent compléter dans un tourbillon érotique, un élan vital les chairs à nu, les figures de six autres femmes et d'un homme musculeux. Les visages de deux personnages sont cachées au bas de la composition ; tous évitent de regarder la Mort sauf, étrangement, une femme en haut à gauche qui le scrute fixement, avec une lueur intense de défi dans les yeux et un sourire voluptueux aux lèvres.
La Vie est un déchaînement de passions, un véritable geyser de couleurs bigarrées, vives, intenses, harmonieuses. La Vie l'emporte car elle occupe la moitié du tableau. Au centre de l'ardeur vitale, le sentiment amoureux est la force organisatrice qui entraîne les êtres humains, avec une place centrale pour les femmes selon Klimt . La clé ultime de ce désir de volupté charnelle, de cette parade d'amour est le désir d'enfantement avec ces deux femmes qui tendent l'enfant à notre regard, qui ont une douceur extatique dans le visage . Nous nous laissons entraîner dans cette course éperdue de l'amour, même si parfois le désir de l'autre peut nous accabler comme semblent l'être les personnages prostrés l'un sur l'autre. La Mort est présente à chacun de nos pas, c'est elle qui donne un sens à notre existence, qui fonde le désir de procréation, du désir de continuité au centre de notre être ; la vieille dame est déjà liée à elle, elle a peut-être déjà été étourdie par sa massue, mais elle a sans doute assuré sa descendance ; Eros et Thanatos représentent les deux pôles ultimes de notre existence comme l'analyse Freud non loin de là à Vienne, mais autant se voiler la face devant le néant, sa contemplation, son attente ne sauraient guider nos existences. N'ayez pas peur de la chair décomposée, de la Mort au crâne blafard, ne vous en préoccupez pas, elle viendra en son heure, inconnue de vous, ouvrez vos yeux devant cette toile, laissez-vous captiver par la beauté vivante, colorée du monde,  par l'éternel ballet du désir humain, source de votre affliction, source de vos battements de coeur effrénés. Et même, osez défier la Mort, souriez-lui sans crainte, séduisez-la, peut-être qu'elle vous sourira en retour ;-)



Schiele – La Famille

Autre gloire du début du vingtième siècle à Vienne à côté de Klimt, Schiele peint ce tableau quelques mois avant sa mort en 1918 en l'intitulant "Couple accroupi". Au cours de la composition, il apprend que sa femme est enceinte, il rajoute la figure de l'enfant à naître entre les jambes de la figure féminine sur la toile. Celui-ci ne verra jamais le jour puisque sa femme Edith meurt de la grippe espagnole qui ravage l'Europe à la fin de la deuxième guerre mondiale et qu'il est lui-même emporté par la maladie trois jours après. Le titre de "La Famille" s'impose lentement pour désigner ce tableau très expressif, qui par son inachèvement même marque l'esprit. Dominant la composition, Schiele se peint en position accroupie avec une jambe gauche qui semble décalée par rapport à une reproduction réelle. Comme d'habitude dans beaucoup de ses portraits, les mains occupent une place primordiale, ici sa main droite est brandie devant son torse comme pour affirmer sa puissance de peintre tandis que sa main gauche tentaculaire repose sur son genou. La femme a une expression triste et abattue, sa tête est tournée dans une autre direction que celle du peintre qui nous fixe droit dans les yeux. L'enfant est une esquisse pâle, embryonnaire, seules émergent véritablement ses mains, échos miniatures, fantasmées de celles du père-peintre ainsi que son visage  avec un regard perdu vers sa gauche, à l'instar de sa mère. L'arrière plan d'une teinte froide où prédomine le brun et vert foncé contribue à détacher la couleur chair des personnages.
La tonalité dominante est donc la tristesse. Toutefois, un tableau s'apprécie aussi dans l'histoire d'un peintre, et Schiele commence à s'extraire de la tourmente, de la violence hallucinée de ses premières toiles. Les femmes y étaient représentées seules, sous des formes minces aux arêtes saillantes, dans des poses suggestives d'une sensualité débridée. Il se représentait aussi dans des autoportraits inquiétants, dérangeants, à la solitude extrême, comme dans un miroir déformant, et l'on sentait un effroi dans son regard, une douleur sauvage, prête à exploser à tout moment. Ici, la chair n'est pas encore apaisée, elle est morne, mais les formes deviennent plus charnues, plus voluptueuses  que quelques années auparavant. La majorité des toiles exposées au Belvédère marque cette progression vers une vision plus sereine du peintre. Le bonheur tranquille conjugal ne semble pas encore le combler, le remplir de joie, mais il n'est plus seul dans les portraits, il est désormais en relation avec le monde aux alentours. Il semble résigné à accepter son sort, il se détache progressivement de la tourmente, du cri de sauvagerie, de révolte de ses débuts, il essaie d'avoir une meilleure prise sur le monde ou peut-être plutôt de lâcher enfin prise, d'échapper à la colère intérieure, à la crispation, à la rage ... Son énergie se canalise, sa peinture y gagne en signification, en profondeur spirituelle.
Comme Klimt, son aîné avec qui il entretiendra une relation de respect, de fascination, de rivalité et d'influence réciproque, il nous suggère aussi que la question de la possible procréation, de l'engendrement est centrale dans la sexualité. La réponse de Schiele est empreinte d'une plus grande mélancolie, de doute mais elle est touchante, elle porte une profonde réflexion sur la paternité, à travers la figure délicate de cet enfant au visage de Pierrot lunaire, aux mains prêtes à perpétuer le désir artistique viscéral de son procréateur, ainsi qu' une méditation par rapport au sens de la Vie, sur les liens hélas trop fragiles entre les êtres voués à la solitude malgré le désir sexuel qui les porte l'un vers l'autre. Vers quels chemins allait-il s'orienter, vers quel pôle de l'existence allait-il se tourner, joie ou tristesse ? Allait-il saisir le monde à bras le corps, l'étreindre avec effusion ou se battre sans cesse contre la société et lui-même ? La Mort, armée de sa massue, allait le frapper, ainsi que sa femme et leur enfant à naître, avant qu'il ne puisse donner une réponse définitive ...
 Apostrophe finale au bonheur
Nous avons continué notre visite dans la Vienne éternelle, nous avons retrouvé la cathédrale Saint Etienne, refait le tour du Ring, admiré à nouveau ses jardins, ses édifices ... Le dernier jour, nous nous sommes rendus dans une serre vivement conseillée dans le guide qui évoquait un royaume féerique. Déception dans la petite Schmetterlinghaus du Burggarten, quelques trop rares espèces de papillons voltigeaient dans l'ambiance étouffante d'une petite serre tropicale.

Papillon dans sa maison
Nous avons roulé de Strasbourg à Vienne, pendant que la Terre poursuivait sa course échevelée dans l'espace. La lumière du jour, miraculeuse, enchanteresse chaque matin nous saluait, chaque soir tirait sa révérence. Nous nous projetions vers l'avant, à la quête de la tanière du Soleil mais les particules lumineuses sans cesse s'évaporaient. Où est, où est le Soleil, me disais-je, affligé, le cœur supplicié, où a-t-il disparu ? Un jour, au milieu de la nuit, à Salzbourg, je m'éveillais, j'ai vu, ce que d'autres simplement ont cru voir, dans une transe mystique, que le Soleil dansait en nous.
Rémy ouvrait, fendait la route devant moi, intrépide, affrontant avec persévérance le vent ou la pluie tenace, Grr Grr Grr l'air craintif s'effaçait devant le colosse ; je prenais place derrière lui, aspiré par la trace rassurante, éblouissante qu'il laissait derrière lui. Nos pieds courraient, glissaient, battaient frénétiquement le long des pédaliers, dans une ronde synchronisée sans cesse renouvelée. Nos pieds tournoyaient à l'infini, s'envolaient comme des ailes ivres dans la beauté des routes tandis que les papillons aux couleurs tranchantes nous accompagnaient. Nos cœurs Tam Tam résonnaient comme des tambours dans la douceur des jours. Parfois j'essayais de le dépasser, je me rapprochais de lui, nos cœurs s'accéléraient, nos souffles s'emmêlaient le temps d'une lutte amicale, il était vainqueur le plus souvent, je le dépassais quelquefois, puis je revenais prendre ma place dévolue dans son ombre. 
Nous avons traversé des voies asphaltés, emprunté des chemins de traverse, dormi dans des champs de blé et des près verdoyants. Tout à coup le Bonheur a filé devant nous ...


Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite, cours-y vite.
Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite. Il va filer.

Si tu veux le rattraper, cours-y vite, cours-y vite.
Si tu veux le rattraper, cours-y vite. Il va filer.

Dans l’ache et le serpolet, cours-y vite, cours-y vite.
Dans l’ache et le serpolet, cours-y vite. Il va filer.

Sur les cornes du bélier, cours-y vite, cours-y vite.
Sur les cornes du bélier, cours-y vite. Il va filer.

Sur le flot du sourcelet, cours-y vite, cours-y vite.
Sur le flot du sourcelet, cours-y vite. Il va filer.

De pommier en cerisier, cours-y vite, cours-y vite.
De pommier en cerisier, cours-y vite. Il va filer.

Saute par-dessus la haie, cours-y vite, cours-y vite.
Saute par-dessus la haie, cours-y vite. Il a filé !

(Paul Fort)

Nous avions tout prévu puisqu'au au lieu de courir, un soir, nous avons rattrapé vers Salzbourg le Bonheur à vélo, Rémy l'a étreint de ses deux mains puissantes, tentaculaires, l'a tendu vers moi, je l'ai assis sur mes genoux. _ Et je l'ai trouvé suave. _ Et je l'ai remercié.

Tout au long du périple, dans les descentes, une légère boule d'angoisse me contractait les muscles, me serrait les dents, me chiffonnait le bas-ventre. Tout mon esprit luttait mais l'idée, lancinante, implacable, inexorable s'immisçait en moi, se déployait dans mon corps, m'intimait l'ordre de ralentir "Et si je tombais, et si je tombais, et si je tombais ?" ...
Rémy m'aurait relevé.


Un ami XXL ;-)

dimanche 20 janvier 2013

Strasbourg-Vienne à vélo : La conquête de Vienne (1)


"Car, s'ils tombent, l'un relève son compagnon; mais malheur à celui
qui est seul et qui tombe, sans avoir un compagnon pour le relever!"
L'Ecclésiaste

Entrée triomphale à Vienne

Nous voici enfin aux portes de Vienne. J'ai des ancêtres ottomans qui campèrent devant cette ville en 1529 et 1683, sièges qui marquèrent l'apogée et le début du déclin de leur avancée sur les terres européennes. Ils voulurent y entrer par la force, avec moult canons, creusement de galeries souterraines, charges de cavalerie effrénées, féroces, marées d'hommes s'emmêlant dans la crainte, l'épouvante au milieu d'explosions de mitraille, de cris de guerre enragés, des percussions des fanfares militaires qui leur semblaient résonner comme leur propre coeur affolé. Fatale erreur ; bien plus malin qu'eux, instruit par l'échec de leur entreprise, je choisis la voie de la joie et de l'amitié, dans la sérénité d'un début d'après-midi ensoleillé. Nous choisîmes une voie située le long du Danube tandis que sur une tour immense, démesurée, un jeune garde du nom de Ludwig scrutait les horizons, veillait à vérifier scrupuleusement les personnes aspirant à s'introduire dans la ville. Ludwig parla en allemand avec un accent autrichien, mon ami lui répondit dans cette langue avec un accent alsacien, ils se comprirent …

Ludwig : Qui va là ? Déclinez votre identité !
Rémy : Salü bisamme, che m'appelle Rémy, che suis alsacien. Kein problem, che suis afec un ami, c'est Erhan.
Ludwig : Si c'est un ami, il peut passer.


A l'énoncé du mot magique de l'amitié, ouvre-toi Sésame, la porte s'entrebâilla devant nous. Dans l'ombre immense de Rémy, je me faufilais dans le ville ...

Le conquérant de Wien

J'étais très fier du chemin accompli. J'arrivais dans la capitale autrichienne avec un sentiment d'orgueil, j'avais réussi à suivre Rémy, à me mettre à son niveau. J'avais l'impression en effectuant ce voyage de Strasbourg à Vienne d'avoir accompli un exploit digne de figurer dans les livres de record, tandis que pour Rémy ce périple n'était qu'une simple routine ; il avait déjà traversé deux continents à vélo, seul le plus souvent, affronté des chemins isolés, quasi impraticables, éloignés de toute civilisation, au milieu de la neige en abondance ou de tourbillons de vents impressionnants. Tout est relatif …

Ce sentiment de fierté se doubla d'un moment de gloire intense confinant au sublime, à l'extase, très peu de temps avant d'arriver en ville. Nous étions encore à une dizaine de kilomètres de la destination finale, Rémy était incapable de s'orienter sur la carte, à déterminer précisément le lieu où nous nous trouvions. Nous nous arrêtons à deux reprises, il cherche vainement la localité de « Klosterneuburg ». Je suis intrigué, il s'agit d'une direction indiqué depuis belle lurette sur des panneaux indicateurs le long de la route cyclable, je doute qu'une ville de cette importance soit absent du plan qu'il consulte. Nous nous arrêtons une troisième fois, Rémy m'assure encore qu'elle n'est pas sur la carte. Je m'empare de celle-ci, je cherche la ville au nord-est (traduction dans ma tête, en haut à gauche, comme Strasbourg en France …) et en quelques secondes, je repère « Klosterneuburg » qui s'étale en caractères de police à peine moins grands que « Wien ». Je pointe du doigt la localité, alors qu'un sourire, quasi impalpable au début, ne cesse de s'élargir sur mon visage. Vexé, il prétend qu'en fait, il recherchait une inscription beaucoup plus petite que celle-ci. Tss Tss Tss, bien tenté, cher ami, mais on me la fait pas … Moi, petite limace incapable de savoir en règle générale s'il faut tourner à droite ou à gauche, je donnais une leçon au grand maître  Il avait un très grave problème d'orientation que moi seul avais été en mesure de résoudre. Sans ma présence d'esprit, ma clairvoyance, nous serions à l'heure actuelle, si je n'avais pas énergiquement pris les affaires en main, toujours à traîner comme des âmes errantes dans les banlieues de Vienne ;-)
Hop, hop, hop, traversée de toute la ville pour aller jusqu'au camping sur lequel nous avions jeté notre dévolu, situé au sud.

Le soir, nous mangeons une pizza acheté dans un snack. Nous prenons place sur une pelouse pour la déguster et au moment de repartir, patatras, je ne retrouve plus mon portefeuille. Je l'avais délesté au maximum avant de partir en voyage, mais il y avait tout de même ma carte d'identité, mon permis de conduire ainsi que quarante euros au moment de la perte. Nous faisons le chemin inverse depuis la pelouse jusqu'au snack, dernier moment où j'ai sorti mon portefeuille pour payer mais rien n'y fait, il est bel et bien perdu. Le lendemain, je suis obligé d'accomplir toutes les formalités administratives avant de commencer la visite de Vienne. Contrariétés pénibles liées à ma distraction habituelle ...

Hélas, mon meilleur ami avait failli à sa tâche de surveillance de mes affaires, je l'avais désigné au départ officiellement comme mon pense-bête ;-) Je m'étais généreusement octroyé le rôle de pense-intelligent ;-)

Enfin commence la principale raison de notre retour à Vienne, l'envie de revoir les magnifiques musées de cette ville. Petit détour par un conte avant de les visiter …


Conte de Mevlana

Un jour, le sultan appela à son palais des peintres, venus, les uns de Chine, les autres de Byzance pour les confronter dans leur art. Les Chinois prétendaient être les meilleurs des artistes ; les Grecs, de leur côté, revendiquaient la supériorité de leur art. Le sultan les chargea de décorer d'une fresque deux murs qui se faisaient face. Un rideau séparait les deux groupes de concurrents, qui peignaient chacun une paroi sans savoir ce que faisaient les autres. Les Chinois employaient toutes sortes de peintures et déployaient de grands efforts, peignaient de magnifiques cascades, des animaux d'une véracité incroyable. Les Grecs refusèrent de montrer leur travail, ils se contentaient de dire au sultan intrigué « Si les Chinois ont terminé leur fresque, nous avons fini la nôtre ». Le sultan au bout de deux années déclara la fin de la compétition et demanda à chacun de dévoiler son œuvre. Lorsque le rideau fut tiré, l’on put admirer l'ouvrage des peintres chinois, toute la cour fut ébahi par la somptueuse fresque chinoise. Puis le rideau s'écarta, les Grecs s'étaient contentait de polir et lisser sans relâche le mur jusqu'à ce que la fresque entière se reflète dans le mur opposé, comme un miroir parfait. Or, tout ce que le sultan avait vu sur le mur des Chinois semblait rehaussé dans celui des Grecs, ils se voyaient marchant, déambulant au milieu de cette toile vivante, reflet triomphant, exact de la vérité du mur opposé et d'eux-mêmes.
Le sultan déclara les Byzantins vainqueurs.

En même temps que je me promenais dans les musées pour revoir les tableaux que j'avais tant apprécié en 2004, je me rappelais les découvrant pour la première fois avec Rémy, Isabelle et Candy. Je me voyais déambulant dans ces salles, j'avais poli mon regard depuis quelques années, mon esprit et mon cœur s'étaient aiguisés au contact d'autres œuvres, de livres ou d'expériences de la vie, j'y ai vu des choses que je n'avais pas perçu la première fois. Je marchais dans mes propres pas, dans mes souvenirs ; à votre tour, accompagnez-moi, donnez-moi la main, côté gauche, côté cœur, montez avec moi les escaliers grandioses du Kunsthistorisches Museum, admirez sa magnifique coupole, entrez au Leopold Museum, attardez-vous un instant dans les jardins du Belvédère avant de contempler ces toiles, écoutez ma voix douce, apaisée, qui vous servira d'audioguide ...


Florilège des tableaux de Vienne

 
Brueghel l'Ancien – Chasseurs dans la neige

Éblouissement dans la salle des tableaux de Brueghel au Kunst dès la première fois. On est immédiatement capté dans cette oeuvre par la difficile avancée de ces chasseurs en haut de la colline, par la lutte qu'ils semblent livrer aux éléments hostiles, la neige, le froid ; quelques bruyères éplorées au premier plan viennent griffer le regard, celui-ci s'élève verticalement le long des arbres, de leurs branches squelettiques puis s'en va se fondre le long d'une ligne transversale vers le ciel surplombant la scène, ainsi que les immenses espaces montagneux enneigés à l'horizon. Le tableau est inondé d'une puissante beauté glaciale, le blanc ainsi que la teinte verte et blafarde du ciel, reflétée dans les lacs gelés en contrebas prédominent dans le paysage, y introduisant ce sentiment de froideur. Le spectateur est absorbé par un sentiment de néant, de vertige hypnotique devant l'infini. Le tableau est sans doute une allégorie de la mort, de l'avancée inexorable des hommes vers le jour final ne laissant que quelques traces éphémères dans la neige, de l'indifférence de la Nature souveraine à notre bref passage sur terre.

La deuxième fois, mon oeil a capté plus attentivement les patineurs s'amusant, glissant sur les grandes étendues d'eau gelé, j'ai perçu cette fois-ci une légère nuance de joie dans leurs jeux, même s'ils ne sont que de frêles esquisses noires ; j'ai décelé un sentiment de solidarité dans la scène de la paysanne semblant entraîner avec l'aide d'une corde une autre dans le coin inférieur gauche. Brueghel est le premier à capter des scènes de vie de paysans ; cette attention au quotidien deviendra l'apanage des peintres hollandais. Le vaste oiseau noir planant dans le ciel s'oppose aux autres immobiles dans les branches des arbres. Et, si la tonalité glaciale l'emporte, les touches de couleur chaude des maisons, du feu allumé par les paysans juste à côté, du pelage des chiens composent un contrepoint fragile, discret qui participent à la beauté parfaitement équilibrée du tableau. Un fil invisible, une vibration secrète relie les hommes aux arbres, au paysage, au ciel pour souligner la profonde unité du monde. Si vision de mort il y a, ce n'est finalement pas celle de l'effroi, c'est celle de la fascination apaisée devant le silence de la Nature somptueuse, éternel vainqueur après notre mort.

Arcimboldo - L'Eau

Arcimboldo, très connu pour ses portraits allégoriques composés de la juxtaposition d'éléments tels que les animaux, les végétaux ou autres objets, est un peintre italien qui se mit au service des Habsbourg, dynastie régnante à Prague et Vienne, ce qui explique la fabuleuse petite collection détenue par le Kunst.

Les tableaux sont des jeux intellectuels plaisants, de loin le visage apparaît sous une forme globale, indistincte, baignant déjà dans un halo d'étrangeté puis lorsqu'on se rapproche, les détails commencent à se préciser, chaque partie acquiert un aspect autonome mais chacun reste indissolublement lié aux éléments voisins car il prend un sens par rapport à l'ensemble. Dans ce portrait de « L'Eau » qui forment la série des quatre éléments avec « L'Air », « La Terre » et « le Feu », il organise le visage à partir des fruits de la pêche et des fonds marins puisqu'on distingue clairement des poissons, des crustacés, des serpents marins et du corail. Il peint avec une minutie incroyable, chaque composant de la toile est reproduit avec une précision scientifique, il travaillait en observant directement les habitants de la mer ; les Habsbourg dépensent une fortune pour les rapporter de Méditerranée et les mettre à disposition dans son atelier.

Arcimboldo est un peintre apprécié des surréalistes, adepte des jeux de mots visuels, des correspondances et associations d'idées. Qu'évoque pour vous le requin ? C'est l'animal carnassier par excellence, roi des mers et océans ; le requin se place naturellement dans la bouche, avec ses dents affûtées. A quoi vous fait penser un coquillage ? Vous vous souvenez du geste que vous effectuiez enfant en le portant à votre oreille pour y entendre le son de la mer ; le voici qui prend donc naturellement la place de cette partie anatomique du visage. Le corail rouge, sans doute des gorgones, sont de longs filaments rouges qui évoque une chevelure ; Arcimboldo les place sur la tête en forme de petite crête à l'avant. Quelle est le premier mot que vous associez à tortue, quel est son point commun avec des crustacés tels que crabe ou langouste ? Carapace … Ces animaux seront disposés en vêtements protecteurs en dessous du cou. S'il vous advient de plonger un jour, que d'aventure une raie passe, vous admirerez, ébahi, ses vastes nageoires qui ressemblent à des ailes. La partie la plus grande de la chair d'un visage ainsi que la plus mobile est la joue ; le peintre se devait d'y dessiner une raie. Les serpents de mer, comme leurs cousins terrestres, peuplent vos peurs, se contorsionnent, ondulent, filent dans vos pensées ; les reptiles se glissent au niveau du cou, comme des muscles mobiles permettant la torsion de la tête.

Fait rare dans les portraits d'Arcimboldo, il s'agit d'un personnage féminin puisqu'elle porte un collier de perles ainsi qu'une boucle d'oreille blanche, mais seuls ces éléments permettent de déterminer le sexe du personnage, qui sans ces ornements pourrait être asexué. Ces parures rappellent la richesse de l'empereur auquel le tableau est dédié. La toile dégage un sentiment de froideur, d'humidité lié aux couleurs employées tels que les différentes nuances de gris et brun, que quelques teintes de rouge viennent relever à l'instar de flaques de sang, comme la langouste sur la poitrine, les gorgones ou la petite crevette derrière l'oreille. L'abondance de ces animaux morts aux yeux pétrifiés qui semblent vous dévisager, vous scruter lorsque vous vous rapprochez conduit à un sentiment de malaise. Ces poissons pour la plupart mythiques, mystérieux peuplent le fond des mers et océans ; le travail d'Arcimboldo, peintre cérébral, est préfigurateur des analyses des profondeurs de l'inconscient des psychologues. En nous palpite une crainte des abysses, des profondeurs infinies de l'océan dont nous sommes originaires et ces regards éteints sont comme des voix qui murmurent en vous la plainte des regrets, immenses gouffres du passé : Pourquoi mes parents se sont-ils séparés ? Pourquoi ai-je renoncé à mes rêves de jeunesse ? Où sont mes amours passées ? Questionnement toujours sans fin, sans repos ...

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samedi 5 janvier 2013

Petits tracas, petits bonheurs d'après cyclone


« Mieux vaut allumer une bougie que maudire les ténèbres »

Lao Tseu
Bzzz Bzzz Vlan

Evan est passé. Contrariété première : l'absence d'électricité. Je rentre du travail, je mange parfois déjà dans la pénombre, le soir commence à tomber. Au début, je ne veux pas user inutilement les piles de la lampe torche et je sais que la lumière d'une bougie est trop faible pour poursuivre une quelconque activité, je me couche vers 19h en espérant que le sommeil vienne rapidement. Espoir vain, peine perdue, je scrute de temps en temps la montre de mon poignet en appuyant sur le petit bouton en haut à gauche, illumination, 20H et quelques éclats, 21 H et des miettes, 22H et des poussières …

Irritation grandissante au cours des premières nuits, un moustique a élu domicile dans ma chambre à coucher ; au bout d'une demi-heure, je l'entends qui commence à vibrionner dans l'espace Bzzz Bzzz … Avant, je pouvais utiliser un insecticide que j'insérais dans un diffuseur branché sur une prise électrique ; au bout de quelques minutes, les bourdonnements s'évanouissaient. Autre méthode, je branchais le ventilateur qui faisait fuir les insectes, qui avait aussi l'avantage de me rafraîchir au cours des nuits chaudes et éprouvantes de l'été austral. Les soirées s'éternisent en l'absence de courant électrique. Parfois, j'entends le moustique qui se rapproche de mon oreille, je le sens qui se pose sur mon visage, je me frappe immédiatement mais rien à faire, je le manque à chaque fois, je n'ai réussi qu'à m'infliger une petite plaque rouge à l'endroit précis de la claque. Le matin, nul besoin de réveil électrique, les premiers rayons de soleil se plantent dans ma chair et mon esprit fatigués, tandis que le moustique, fidèle au rendez-vous, se charge de sonner le clairon à mon oreille.

Après trois jours de ce régime, je vaporise un aérosol anti-insectes volants le matin dans ma chambre, je ferme les fenêtres avant de me rendre au travail. Le soir, une heure avant de me coucher, j'aère ma chambre puis je me couche, légèrement inquiet, l'oreille aux aguets, je n'entends rien pendant une demi-heure, je soupire de soulagement Ouf m'en voilà débarrassé ; tout à coup un Bzzz Bzzz moqueur, vengeur retentit à nouveau dans la pénombre … Peut-être s'est-il introduit depuis une autre pièce, peut-être est-il mort et ressuscité, il continue à me narguer.

Le cinquième jour, je me prépare le matin pour aller travailler, mon cœur tressaille, je vois un petit point noir volant, bourdonnant, à la trajectoire erratique s'approchant à trente centimètres de moi Bzzz Bzzz Vlan je frappe des deux mains, je les ouvre, le moustique gît dans ma paume, j'exulte ...

Pâle lueur des ténèbres

L'absence de lumière me pèse au moment du coucher. Au bout de quelques jours, je rachète des bougies, je décide d'en utiliser une pour pouvoir bénéficier d'un peu de lueur avant le sommeil. J'allume la mèche au moyen d'un briquet, immédiatement la tresse en coton noircit, s'enflamme, se courbe délicatement et commence à diffuser sa pâle lueur. La cire sur l'extrémité devient rapidement liquide sous l'effet de la chaleur, j'en fais tomber quelques gouttes dans le fond du verre, je peux disposer le cylindre sur cette base.

Ma respiration s'apaise à la vue de la flamme, de la lueur douce que dégage la bougie. La cire suinte le long de la tige, parfois accompagné d'un peu de suie, elle vient se déposer au fond du verre. Depuis mon lit, j'entrevois trois zones distinctes enflammées, à la fois clairement délimitées et indissolublement liées. Une petite zone bleue à l'extrémité inférieure de la mèche amorce l'embrasement ; la mèche rougie à l'extrémité baigne dans un cône sombre, tandis que sur celui-ci la pointe jaune, entouré d'un léger halo, diffuse la pâle lueur reposante. La flamme qui ondule légèrement, danse sur la bougie dressée dans ce verre m'évoque les hibiscus ravagés, disparus de mon jardin, grandes fleurs caractéristiques de îles du Pacifique, avec un immense pistil qui jaillit d'un calice aux couleurs chaudes. Les rafales du cyclone ont emporté tous les hibiscus, voilà qu'un ultime rescapé me murmure à l'oreille que toutes nos angoisses sont passagères, que les tracas de la vie n'ont que l'importance que nous leur donnons, que les hibiscus refleuriront d'ici peu de temps, grâce au soleil et à la pluie qui tombent en abondance sur cette terre.


Espérance nocturne

Je ne dors pas encore mais la sérénité se diffuse doucement en moi, tandis que je regarde de temps en temps la source lumineuse. Elle continue à se consumer, au bout d'une heure et demie, elle commence à s'enfoncer dans le verre. Celui-ci s'échauffe, il est temps pour moi de souffler sur la flamme, une fumée sinueuse s'en échappe, l'odeur envahit un moment la chambre dans l'obscurité, je m'endors facilement peu après l'extinction du feu.

Nouveau Big Bang


L'île a été durement touché par Evan mais ce type de difficulté permet d'éprouver la solidarité intacte entre les êtres, l'empathie est aussi naturelle à l'homme que l'esprit de rivalité. Ici, l'entraide est essentiellement familiale, les personnes ayant perdu leur logement sont hébergés par leur famille en attendant la reconstruction de leur logement. L'île a connu un élan de solidarité, de la part en particulier de la Nouvelle Calédonie, en raison sans nul doute de la présence d'une très forte minorité wallisienne sur cette île. Pour nous autres métropolitains, la solidarité s'organise autour des liens d'amitié. Mon ami Anthony avait récupéré un groupe électrogène et m'a proposé de venir chez lui pour profiter du lave-linge. J'avais l'équivalent de trois machines qui s'étaient accumulées en une semaine, j'ai profité de l'aubaine. Au lieu de « laver son linge sale en famille », il vaut mieux parfois laver son linge sale chez les amis ;-)

J'ai bénéficié à nouveau de l'aide d'Anthony lorsqu'il m'a proposé le dimanche d'avant réveillon de Noël de profiter du générateur. L'électricité avait été rétablie chez lui la veille. J'ai immédiatement accepté, et la première chose que j'ai faite est de brancher le réfrigérateur, que j'avais vidé au fur et à mesure de la semaine. J'avais été obligé de jeter quantité de nourritures en décomposition, la mort dans l'âme. Les fromages et le beurre sentaient le lait caillé, les fruits avaient pourri très rapidement, la pizza que j'avais laissé au congélateur était devenue molle et dégageait une odeur infecte. Le groupe, qui fonctionne à l'essence, produisait un bruit tonitruant, je l'ai laissé à l'extérieur de la maison. Tout à coup, vers 16 heures, j'ai vu un groupe de trois ouvriers qui travaillait autour du poteau à partir duquel mon logement est alimenté en électricité.


Profession : électricien-grimpeur

J'ai discuté quelques instants avec eux pendant qu'ils étaient en pleine réparation. Ils m'ont dit qu'il y avait eu un appel à volontaires en Nouvelle Calédonie pour venir travailler sur l'île de Wallis, qu'ils avaient souhaité venir nous aider, autant par souci de solidarité que par curiosité. Ils m'ont expliqué qu'ils trouvaient amusant d'utiliser des techniques qu'ils n'utilisaient plus au quotidien, en raison de la modernisation des outillages. Par exemple, pour grimper sur le poteau en bois, ils avaient été obligés d'utiliser d'anciennes chaussures munies de pointes, en l'absence de nacelles en nombre suffisant sur le territoire. Ils m'ont promis que le courant reviendrait dans la soirée ou le lendemain.

En fin d'après-midi, j'ai fait un petit tour de l'île en vélo. J'avais le souffle court, je n'avais plus fait de sport depuis belle lurette, les quelques nuits au sommeil agité les lendemains du cyclone m'avaient épuisé, j'ai eu du mal à effectuer la montée du mont Afala, seule petite côte un peu raide de l'île que je n'avais aucun problème habituellement à grimper. J'ai dû mettre pied à terre deux fois. Je me suis retourné  à mi-parcours lorsque j'ai été à l'arrêt, j'ai été émerveillé par le lagon, le cyclone avait arraché les arbres qui masquaient la vue ; l'eau verte et bleue aux mille et une nuances chatoyait, les pépites ensoleillées, diamantées se réverbéraient comme une constellation prodigieuse, je ne l'avais jamais vu scintiller d'un tel éclat. Au sommet, j'ai encore mis pied à terre pour  souffler, ma poitrine se soulevait avec difficulté pour aspirer l'air chaud. Au retour, je remarquais la présence à l'horizon d'une dizaine de roussettes brunes, chauves-souris locales comestibles,  qui volaient à très basse altitude. Le passage d'Evan les a profondément perturbées en détruisant leur habitat naturel ainsi que leur régime alimentaire composé de fruits, elles volent en nombre chaque soir, vol inquiet, empli de douleur, elles vont sans doute mourir en grand nombre avant de se régénérer en même temps que la flore arborescente de l'île.
Un peu avant 19 heures, retour de l'enfant prodigue, tant désiré : l'électricité.

Pour le réveillon de Noël, afin de conjurer la peur d'Evan, le méchant, invitation d'Erhan, le gentil, à un fabuleux festin, concocté par Murielle et Catherine : entrées variées au saumon et thon accompagné du cocktail "Cyclone", magret de canard aux deux pommes, plateau de fromages, tarte à l'ananas. Le dîner fut si copieux que nous fûmes incapables de le terminer le soir même, et l'invitation fut prolongé le lendemain pour le repas de midi le jour de Noël.

 Miam Miam
 


Je vous souhaite à tous joie, épanouissement personnel et amour tout au long de cette année 2013. Qu'une petite flamme s'allume chaque jour sur votre chemin, qui s'incarnera dans un rêve accompli, le plaisir de la découverte de nouveaux horizons, une nouvelle amitié ou l'approfondissement d'anciennes, un amour neuf, vierge et vivace ou l'enrichissement de la relation avec votre partenaire.

Mieux encore, désir et volonté mènent, enchantent le monde, allumez les bougies autour de vous. Entamez un projet dans lequel vous mettrez toute votre énergie, commencez de nouvelles activités, lancez vous à la conquête des amis et de l'amour. Certaines bougies s'éteindront par manque de souffle, d'oxygène, mais d'autres s' allumeront autour de vous, vaste incendie autour de la terre : Big Bang ...